Karine Tuil : comprendre un terroriste avant de décider ?

Et de deux. Coup sur coup, c’est assez rare pour en parler. D’autant plus que j’ai toujours sur le grill plusieurs ouvrages, selon l’humeur du moment (Le testament de la fille morte, le Venises de Paul Morand et les Feuillets inédits de Proust) mais une fois encore la charge sociétale, émotionnelle et la qualité littéraire firent que mes yeux restèrent aimantés sur les pages qui se tournaient encore et encore…
Donc, après le Vuillard, cette décision fut avalée hier entre 17 et 22 heures, face à l’âtre en furie qui ronflait de bonheur, dévorant les bûches que je sacrifiais dans un plaisir sadique à les observer se faire lécher par mille flammèches jaunes et bleues… avant de muer en cendres rouges, attisant l’appétit du monstre pour un second plat, puis un troisième et ainsi de suite.
Il en fallait de la chaleur pour tenir tant l’univers dans lequel nous plonge Karine Tuil est glaçant : nous voilà en compagnie d’Alma Revel, juge d’instruction, directrice du pool antiterroriste de Paris, qui est confrontée à un jeune couple rentré de Syrie, soi-disant après avoir découvert les atrocités de Daesch. Et en sus de devoir sentir sur la taqiya, cette dissimulation que les terroristes pratiquent à dessein, s’applique ici ou si le jeune Kacem est sincère et repenti, la juge Revel voit son couple s’effondrer : les ennuis volent en escadrilles, c’est bien connu.

L’intérêt premier de ce roman est de nous faire découvrir le monde de cette Justice si décriée depuis des décennies, taxée de laxisme, d’idéologie de l’excuse, alors qu’elle est, comme toute administration, pilotée par des êtres humains pétris de complexités, de questionnements, d’angoisse, de responsabilités qui les dépassent, surtout quand il s’agit de sécurité nationale et de crimes de masse. Au-delà des cas de conscience, la pratique fait que l’on ne peut mettre tout le monde en prison, ni sous surveillance électronique ; il faut triller le bon grain de l’ivraie, or la ruse est partout, surtout chez les fondamentalistes musulmans. Quadrature du cercle.

Depuis les déclarations de Foucault, une certaine permissivité s'invite dans les consciences pour tenter de justifier l’injustifiable, de pardonner à tout prix, jusqu’à mener à dire qu’il faut se réconcilier avec les terroristes, une dérive bisounours qui nie la réalité. Car s’il est laid d’être punissable mais peu glorieux de punir, n’en déplaise au philosophe, la guerre ne se mène pas avec de bons sentiments mais avec pragmatisme. Or les djiadistes sont des soldats déterminés qu’il convient de combattre de la même manière. À commencer par arrêter de les traiter comme s’ils avaient volé une orange : face à des montres qui n’hésitent pas à tuer des enfants dans des écoles, il n’y a aucun remord à avoir à les recevoir menottés, à exiger des femmes qu’elles retirent leur voile, etc. C’est à eux à se plier à nos lois et mœurs et non l’inverse… Or le juge Revel marche en équilibre sur ce fil ténu et humanise ses interrogatoires – sans doute à cause de cela qu’elle va se faire avoir…

En plus, elle sera aidée par son amant, l’avocat de Kacem (ficelle sans doute un peu difficile à avaler quand on connaît la rigueur de ces magistrats qui ne laisseraient pas une histoire de fesses se glisser dans l’instruction), riche héritier de la grande bourgeoisie mais gauchiste par idéologie ou folie, de celle qui habite les psys qui cherchent surtout à travers leurs patients à comprendre le trouble qui les habite. Emmanuel aime Alma mais surtout succombe à cette passion de vouloir comprendre de l’intérieur le dérèglement mental du terroriste, comme si cela pouvait l’aider à comprendre les conflits internes qu’il cherche à fuir et qui agitent son inconscient.
Et derrière cette souffrance personnelle, il y a le combat pour la liberté ; lequel est fortement d’actualité ces temps-ci où le sésame vaccinal va réguler notre quotidien. D’un côté la prévention du risque – mais lequel ? à quel degré ? – et de l’autre la soif de liberté. Sommes-nous prêts à sacrifier nos désirs, nos valeurs, à bafouer nos droits pour nous protéger – mais de quoi ? De la mort ? De la souffrance ? De la charge agressive de la vie ? En acceptant ce traitement politique nous avons tout perdu : la sécurité et la liberté.
Karine Tuil avait-elle en tête cette dérive hygiéniste qui menace nos droits en écrivant cette tirade ?

Force est de constater l’émergence puis l’implantation pérenne de la violence – la mésaventure du pauvre Ali, 68 ans, traîné par un barbare en voiture le démontre – désormais admise comme un simple défaut au même titre que la cigarette ou l’alcoolisme ; or la violence est tout sauf une normalité à tolérer, elle est le fruit de décennies de laxisme gauchiste à vouloir tout excuser, tout relativiser en oubliant systématiquement la victime. Au point qu’Ali a failli se faire tuer par un maghrébin, comme lui : la violence a atteint sa plénitude, elle n’est plus justifiée par une lutte de classe, de race, de religion, elle est GRATUITE comme dans Orange mécanique. On est violent pour s’amuser, passer le temps… Elle submerge notre quotidien, elle chemine et se répand dans tout notre être, elle détermine notre condition et influence notre existence ; et la littérature exploite et révèle la complexité des êtres qui y succombent. En espérant que ce livre soit compris dans le bon sens car lire, c’est se confronter à l’altérité, c’est refuser les représentations falsifiées du monde. On ne justifie pas sa violence par une enfance malheureuse ou une frustration sociale, c'est un peu trop facile !
Lutter contre la violence ne se fait que d’une seule manière, comme cela se fit à New York dans les années 1990 : la tolérance zéro, de la simple incivilité au pire des actes. Puisque cela fut fait avec succès, on se demande encore pourquoi la France rechigne à le faire.

Si aucune accusation n’est jamais la preuve de rien, il convient tout le moins de hiérarchiser et les auteurs d’attentat ne doivent en rien bénéficier du moindre bénéfice du doute étant donné que seuls leurs actes parlent : dès lors qu’ils ont du sang sur les mains, tout procès est une perte de temps : une fois interrogés par le DGSI, ils doivent pourrir en prison jusqu’à leur mort, à l’isolement total. Aucune clémence, aucune humanité ne leur est due. La guerre ne se gagne pas avec de bons sentiments. Comme le dit l’un des juges du pool, une neutralisation à l’interpellation est légale, et cela nous ferait gagner du temps, et de l’argent qui serait bien mieux dépensé que dans un procès inutile et un emprisonnement sur plusieurs décennies : ils désirent la mort, offrons-leur et investissons notre énergie dans l’aide aux victimes et la lutte en amont.

François Xavier

Karine Tuil, La décision, Gallimard, janvier 2022, 300 p.-, 20 €
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