L'AFFAIRE ABEL, incontournable récit de James B. Donovan

  





En 2008, alors que j’étais employé à Riga, l’un de mes adjoints hérita de son vieil oncle moscovite avec lequel il avait renoué quelques années plus tôt, après une longue brouille comme ce fut souvent le cas lors de la séparation des familles de fonctionnaires de l’ex-URSS. Elles avaient fait ou non le choix du retour en Russie après l’émancipation des nations baltes. La mort de cet ancien général du KGB ne provoqua pas de suspicion de la part de la police russe. Pourtant, le vieil homme avait été jeté nu et en plein hiver sous les roues d’un tramway. Ce « drame de l’alcoolisme » offrit à mon ami quelques livres et souvenirs, des médailles par dizaines et cette boîte de comptable, en pin noirci par les années, pleines de fiches de suivi de fantômes aux alias farfelus, mais aux rencontres référencées minutieusement d’une fine écriture à la plume, des années cinquante à 1972. J’y trouvais ma prochaine histoire, celle de cet homme politique canadien, illégal russe infiltré adolescent, qui faillit devenir Premier ministre dans les années soixante-dix et devint le héros de Momentum (publié chez Goélette, Québec 2012). Mais, ce qui n’échappa pas à un auteur de romans d’espionnage, ce fut le nombre impressionnant de rencontres sur le territoire américain qui avait cessé après l’arrestation du Colonel Rudolf Ivanovitch Abel. Nous avions, là, au mieux une conséquence visible sur l’état du réseau d’espionnage américain, et peut-être, aussi, l’une des clés de l’Affaire Abel, écrit au début des années soixante, publié en 1964 par Atheneum House sous la signature de l’avocat qui négocia son échange contre un pilote d’U2 abattu sur le territoire soviétique, James Donovan.

 La clé, celle qui n’est pas dans ce livre, je vous la livrerai à la fin.

L’Affaire Abel commence par cet instant où l’avocat-auteur est désigné d’office pour défendre le maître-espion. Nous sommes le 19 août 1957, en fin de période du maccarthysme, en pleine puissance du FBI dirigé par J. Edgar Hoover. On y rappelle discrètement que « les services soviétiques appellent illégal, l’agent de renseignement qui vit et opère d’une manière entièrement clandestine sans couverture diplomatique ».  Donovan fait tout de suite la différence entre les époux Rosenberg ou Alger Jiss, Américains ayant trahi leur pays et un officier opérant en territoire ennemi. Cette distinction, une première en période de paix, fut sans doute pour cet ancien de l’OSS l’éclair de génie qui sauva Abel de la chaise électrique et rapprocha les deux hommes en une relation allant au-delà de la relation de l’avocat avec son client.

 L’histoire de l’arrestation du colonel russe est un classique de la littérature d’espionnage et a inspiré de nombreux auteurs. Son adjoint, le lieutenant-colonel Reino Hayhanen, considéra que la vie en Occident était meilleure que celle promise après la fin de sa mission américaine en URSS. Il se rendit à l’ambassade américaine de Paris avec en cadeau de bon accueil, la méthode de chiffrement des microfilms par le KGB, sur lequel le FBI travaillait en vain depuis que Jimmy Bozart, un vendeur de journaux de Brooklyn en eut découvert un exemplaire dans une pièce de monnaie évidée.

 Le récit se lit comme un roman et non comme le déroulé de notes prises tout au long du procès. On y apprend qu’Abel gérait son réseau depuis un studio d’artiste face à l’immeuble du FBI, la panoplie et les méthodes de l’espion, ses contacts pour créer de faux papiers et des extraits de naissances. Toutes les techniques du KGB des années 60 sont rappelées, jusqu’à cet amusant récit de la recherche de Rhodes, un officier américain en poste à Moscou dans le lit duquel une jolie blonde mineure avait été installée par les Services russes. Le procès en lui-même est à relire sous différents angles. Il y a le contexte de la Guerre froide et l’omnipotence du FBI de Hoover, mais aussi les personnages qui se succèdent et ne parviennent pas à être classé en héros ou en traîtres. Donovan prend le parti d’Abel, abaissant ceux qui l’ont abandonné dans des descriptions qui les placent juste au-dessus des pires des clochards de New York, alors que les études qui ont suivi le livre les remettent en phase avec ce qu’ils sont : des officiers du KGB qui préfèrent trahir l’URSS quand le temps vient de la mutation définitive au pays. Nous sommes sur cette frontière dont parle le personnage récurrent de ma série Carignac quand il dit « Nous étions une frontière. À l’image de cette Porte de Brandebourg, de ce pont de Glienicke sur la route de Postdam. À l’image surtout de tous ces symboles de cinquante années de Guerre froide marqués par des croix rouges sur les cartes d’État-major. Là, s’y échangeaient, en secret, les consciences des nations. D’un côté, l’Ouest et ses mirages. De l’autre, l’Est et ses maquillages. Au milieu, dérangeante, la limite floue de l’espionnage. »

 C’est justement sur ce pont de Glienicke que se termine L’affaire Abel. Elle est racontée en noir et blanc sur un fond de Jazz, la trompette sépia de l’époque où Miles Davis n’avait pas encore trahis lui aussi, et on y redécouvre le moment fort du film Le pont des espions, que j’ai eu soudain envie de revoir.

 Une postface a été ajoutée à la première épreuve, signée de l’écrivain de romans d’espionnage Jason Matthews. Elle apporte un résumé précis de ce que fut la Guerre froide, pas celles des stratèges ou des diplomates, celles des espions dans les années cinquante et soixante.

 Mais, revenons à mon général du KGB, dont la mort ne sera jamais qu’un élément statistique de plus dans les comptes de la prochaine campagne contre l’alcoolisme du bon président Poutine.

 Le véritable Rudolf Ivanovitch Abel, ce Letton dont son collègue du KGB avait usurpé l’identité, ainsi que celles de Martin Collins, d’Andrew Kayotis, et d’Emil Robert Goldfus, était un Letton vraisemblablement décédé en 1957. Après de longues années d’illégal en Europe, il était le grand ami de William Guenrikhowitsch Fischer dont l’histoire est racontée dans cet excellent et précieux document, irremplaçable pour ceux qui s’intéressent à la Guerre froide et à son retour aujourd’hui sous le pavillon du FSB.

 Je pense avoir eu entre les mains, dans cette boîte d’un général russe de l’ex-KGB, d’origine lettone lui aussi, rareté dans le grand service de renseignement, qui avait une trentaine d’années quand Abel fut exfiltré, mais surtout qui travaillait entre le Canada et les USA, non pas ses propres souvenirs, mais le récit du réseau Abel, dans son entier.

 Pour conclure, je vous ai promis la clé de l’histoire. La trahison, s’il y en a vraiment eu une, ce qui ne peut être une certitude dans l’espionnage, du lieutenant-colonel Reino Hayhanen ne fut pas totale. Comme le pourquoi d’avoir choisi le nom de son ami, et surtout « Abel », nulle part ni dans son débriefing ni dans la liste des agents du réseau ne fut cité l’oncle de mon adjoint. Il rentra à Leningrad où il continua sa carrière jusqu’à la fin de l’URSS. J’aime penser, c’est autorisé chez les écrivains, que l’espion caché, n’est pas celui qui fut mis en lumière par ce grand procès si bien raconté.

 L’affaire Abel de James B. Donovan est à classer dans ces rares ouvrages dont tout lecteur du roman ou de la littérature ayant trait à l’espionnage ne doit pas se passer. Ne le rangez pas trop loin de Momentum, ils parlent d’une même voix.


Patrick de Friberg


James B. Donovan, L'Affaire Abel, L'archipel, novembre 2015, 19,95 eur

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