Dado, peintre singulier(s)

Peindre debout est inscrit sur la couverture, quand la photographie montre le peintre accroupi sur un tas d’objets hétéroclites : le principe du contre-pied serait-il convoqué pour interdire tout dogme définitif ? Il faut dire que Dado ne manque pas d’humour : quand on lui demandait ce que faisaient tous ces squelettes dans son atelier, il répondait « ce sont des autoportraits »…  
Les vingt-trois entretiens réalisés durant quarante ans, pour la première fois réunis, confirment cette gouaille décalée et un amour du mot juste. Ils permettent de dérouler l’extraordinaire parcours de cet artiste monténégrin qui vint s’établir en France à partir de 1956, et fut très vite repéré par Jean Dubuffet.

Miodrag Djuric, dit Dado (1933-2010) fonctionne, en effet, par questionnements incessants, puisant dans les livres les indices qui guideront sa force créatrice qui le conduira à maîtriser aussi bien le dessin, la peinture, la gravure que les collages ou les décors d’opéra.

 

Aborder l’œuvre de Dado peut en surprendre plus d’un, tant le regardeur va se retrouver chahuté dans son petit confort bourgeois qui le mène des biennales à la Monumenta pour s’appauvrir les yeux et l’esprit dans ces manifestations toujours plus ridicules dans la déformation faite à un certain art contemporain… Avec Dado il faudra admettre que l’on puisse avoir la tête en bas sans pour autant marcher les pieds en l’air ; il y aura des fantômes qui traverseront l’espace du tableau. Les couches de peinture se succèdent, les dessins se chevauchent, le trait se multiplie, la zone est brouillée, on plisse les yeux, on s’avance, on recule, prend de la hauteur, modifie la perspective, le tournis s’invite, les couleurs s’enflamment, la pupille se dilate, les yeux se dessillent enfin : le miroir se brise, il ne revoit plus ce qui était prévu. L’artiste a pris la main sur votre volonté. Vous vous embarquez vers l’inconnu…

En porte-à-faux le regardeur, voilà le projet : vous serez au même régime sec que Dado, rejetant « tout ce qui peut sembler être un confort » ; mais n’allez pas, non plus y voir du désespoir, « un sentiment réactionnaire » qui ne l’intéresse en rien ! Il sait que le monde a toujours été un enfer (entretien été 1999, France 3 Sud Languedoc-Roussillon), il fait donc avec… et si l’horreur est une forme de vie circulaire, l’homme peut, à sa manière, tenter d’occulter cette réalité en puisant dans la création artistique la force de mener ce combat. Tout  comme Céline ou Kijno, Dado met sa vie en jeu dans cet engagement de chaque jour, ce tour de force physique…



Quand Dado dessine il pratique un « exercice mental », précise-t-il à Germain Viatte & Marcel Billot en novembre 1969, il jette pêle-mêle, des choses sur le papier. Cependant, on y retrouve cette main, cette technique qui porte en son sein l’âme d’une certaine « école Yougoslave » dont Vladimir Velickovic est l’un des dignes représentants, une approche visuelle qu'il exprime avec ses grands travaux en noir & blanc ce bric-à-brac de possibles en quête d’harmonie, capharnaüm mémoriel d’une superposition de suggestions pour que cesse, à la fin, l’idée de chaos... Seule la puissance de l’esprit pourrait annihiler cette dépression physique, renverser la vapeur, jouer un vilain tour au destin. N’oublions pas que Dado vit dans les livres, il se porte à la rencontre de textes qui vont stimuler son imaginaire. Il y apprend par cœur les passages qui l’envoûtent, portant alors son pinceau au plus près de ces mots qui cinglent l’impossible approche de l’innomé : « L’angoisse est le gibier de la dogmatique. » (Kierkegaard)

 

Oui, Dado l’hérétique le confirme, « la création est une vengeance exercée contre soi », voilà pourquoi vous allez être secoués dès lors que vous serez face à ces dessins et tableaux, le champ de l’art est aussi terrain de lutte. Si l’artiste veut étendre son désir libertaire, il devra transgresser les tabous moraux. Rebel, cet homme se situe délibérément hors des modes et affirme son droit illimité à l’indépendance d’esprit. L’anecdote est bannie au profit d’un jaillissement libre, les formes ne sont pas « que » des personnages mais le juste prolongement épidermique de corps qui interdisent une lecture discursive au profit d’un délire onirique illimité. Dado « provoque la venue dans le champ de la représentation de la forme imprévue relevant de toutes sortes de passions », souligne Anne Tronche dans sa préface. En effet, par le jeu de mouvements contradictoires, le peintre monténégrin inscrit la trace d’un exil dans l’espace de la toile, sorte de sanctuaire métaphysique hors des milites du monde, trop cru, trop violent, trop réel.

Le regardeur est donc désorienté face à une œuvre de Dado, la magie opère, l’énigme s’affirme, tout réalisme est oublié : l’ellipse joue alors le rôle de régulateur dans la sismographie des émotions. Ainsi, chaque histoire – en sus de l’Histoire – voit ses traces transfigurées de manière à en exaspérer les contradictions… Dado veut absolument chasser l’idée d’une possible domination non désirée. Contrairement à Velickovic qui se dit encore Yougoslave, Dado a toujours milité pour un Monténégro indépendant. Une lignée qui renvoie à des origines bulgares, bosniaques et monténégrines, patchwork culturel qui éclaire une idée politique d’autonomie obligée.



Ses toiles sont multiples, chacun étant le mille-feuilles d’ébauches et esquisses superposées jusqu’à ce que « le » tableau s’affirme, s’affranchissant des couches primitives. « L’écriture de Dado désire le surgissement de l’impossible, non la compatibilité statistique des combinaisons », rappelle Anne Tronche. Les collages découleront donc tout naturellement de cette technique singulière en s’invitant sur la toile pour faire coexister des échelles incompatibles.  

Sa fascination pour la nature (le lac Scutari) et le monde animal en écho à la pensée de Buffon le conduisent vers la méditation sans sombrer pour autant dans la métaphysique. Il a inventé son propre panthéisme qui est une aventure individuelle relevant d’une double articulation du langage esthétique et d’une idéologie renversant avec bonheur l’ordre des valeurs. En effet, Dado a fait de sa peinture un lieu de rencontre pour des volontés complémentaires malgré l’aspect antagoniste qu’elles laissent supposer : décrire ses angoisses par le jeu des symboles permettant la perception d’un temps infini. Voici donc notre peintre-architecte désarticulant le visible pour recomposer le décor à travers un simple jeu d’images, mais quelles images !

 

À partir de 1994, Dado investit le site désaffecté des Orpillères, domaine viticole à Sérignan, et y séjourne régulièrement jusqu’en 1999, transformant les lieux en un joyeux bazar, sorte d’anti-musée qui se visite in situ ou virtuellement par la magie d’Internet, en compagnie de plein d’autres surprises, certainement l’un des sites les plus fascinants consacrés à un artiste. Mais le mieux est tout d’abord de vous précipiter à la galerie Jeanne Bucher-Jaeger, 53 rue de Seine, à Paris pour avoir le plaisir et le privilège de voir en vrai quelques œuvres de Dado. Car, même si les reproductions de cet ouvrage sont remarquables, rien ne vaut de se confronter avec l’original… Par exemple, la reproduction de la page 98, À la Ville de Saint-Denis, une encre de Chine de 1974, sur papier et bois.



Doté d’un remarquable supplément technique (repères biographiques, bibliographie, expositions, etc.), ce livre se dévore comme un roman, passant d’un entretien l’autre comme on le ferait d’un thriller dont on aimerait sauter les chapitres pour découvrir la fin. C’est palpitant, déroutant, fascinant, révoltant, ahurissant, bref, c’est visuel, c’est de l’art, mais s’entend, cette fois, dans le noble et premier sens, c’est donc… important et humain.

 

François Xavier

 

Dado, Peindre debout, préface d’Anne Tronche, L’Atelier contemporain, juin 2016, 286 p. – 25,00 euros

1 commentaire

gv
gv

Merci beaucoup François Xavier pour votre article qui rend un bel hommage à mon père. Et merci de dire tant de bien du livre, de l'exposition à la galerie Jeanne Bucher Jaeger et du site www.dado.fr!