Intemporelle nature : La Tanche d’or de Constantin Paoustovski

Décidément, les éditions de l’Aube aiment les nouvelles russes ! Après Je ne te mens jamais d’Alexandre Seline, voici qu’elles publient La Tanche d’or de Constantin Paoustovski. Cela étant, le parallèle entre les deux recueils s’arrête là. À la différence d’Alexandre Seline, auteur contemporain publié pour la première fois en français, Paoustovski (1892-1968), à défaut d’être très connu en France, n’est pas non plus un inconnu. Plusieurs de ses œuvres ont été publiées chez nous, notamment la fameuse Histoire d’une vie, en 6 tomes, chez Gallimard, même s’il est vrai que la plupart des traductions de son œuvre remontent aux années 70. Les éditions de l’Aube qui avaient déjà publié La Tanche d’or en 1998, ressortent aujourd’hui le recueil en édition de poche. Il s’agit de onze nouvelles parues entre 1930 et 1940 et assorties d’une préface éclairante de Georges Nivat.


Même si l’éditeur lui-même qualifie ces textes de « nouvelles », on a, une fois le livre refermé, plutôt l’impression d’avoir lu la chronique poétique d’une campagne russe située autour des lacs de la Metchora. Les personnages, humains ou animaux, reviennent d’un texte à l’autre, et construisent au final un univers aussi humble que familier (malgré l’exotisme des toponymes), dont le lecteur découvre les petits événements et, par leur entremise, la poésie. Dans cet univers envisagé à l’aune de la nature, les animaux occupent une place aussi importante que les humains et constituent bien souvent l’objet, voire le sujet du récit. La plupart du temps, ils sont dotés de sentiments, émotions et motivations qui pourraient tout aussi bien attribués hommes, telle cette petite grenouille fascinée par une lampe à pétrole, « tellement émerveillée par cette belle histoire qu’il fallait la titiller avec un bâton pour qu’elle reprenne ses esprits et consente à rentrer chez elle ». Chacun bénéficie de ce traitement loyal, les actions des uns et des autres étant décrites avec bienveillance, mais sans l’analyse ou l’explication psychologique qui auraient témoigné chez le narrateur d’une volonté de soumettre son matériau.


On ne peut ainsi qu’être touché de la façon dont Paoustovski fait exister son ami Rouvim. Le personnage revient dans la plupart des nouvelles où il existe par quelques paroles et gestes qui n’ont en soi rien de remarquable. Pourtant, sa constance aux côtés d’un narrateur qui ne parle que fort peu de lui-même construit d’une manière aussi subtile que simple l’image d’une amitié authentique, vécue dans un amour partagé de la nature russe.


Paoustovski s’inscrit en effet dans une tradition dont le représentant le plus connu en France est indéniablement Tourgueniev et ses Carnets d’un chasseur. Il s’agit de ce courant de la littérature russe où la nature et les rapports que l’homme entretient avec elle jouent un rôle primordial. Pour Georges Nivat, Paoustovski est même l’« un des maîtres du paysage russe ». Il y a de ce fait une dimension intemporelle dans ses récits. Écrits dans le deuxième quart du XX° siècle, ils auraient aussi bien pu l’être cinquante ans plus tôt. Dans sa préface, Georges Nivat écrit que l’« humilité du paysage et des êtres simples le peuplant renouait avec une Russie ancienne, sainte, pure, paysanne, et qui n’avait plus droit de cité dans le chantier prométhéen où les grands mythes de la violence conduisaient et bousculaient les hommes. » Était-ce simplement un retour vers le passé ou, plus radicalement, le refus, voire la volonté d’annihiler une période contemporaine particulièrement oppressante ?

              

Une chose est sûre en tout cas : dans un contexte où la littérature russe se lançait dans une exaltation de l’énergie virile qui perdure d’ailleurs jusqu’à aujourd’hui, Paoustovski fait figure de dernier représentant d’une veine poétique, méditative et humble. La Tanche d’or est une sorte de baume qui étouffe momentanément les tumultes d’une existence contemporaine vouée à l’immédiateté. Relisons pour nous en convaincre les lignes sur lesquelles s’achève « Adieu à l’été », la dernière nouvelle du recueil : « L’hiver prenait possession de la terre. Néanmoins, nous savions bien qu’en grattant la couche de neige molle avec la main, il serait encore possible de découvrir de fraîches fleurs sauvages ; que le feu allait continuer à crépiter dans les poêles ; que les mésanges allaient hiberner avec nous. L’hiver nous sembla alors posséder une splendeur analogue à celle de l’été. »


André Donte

 

Constantin Paoustovski, La Tanche d’or, traduit du russe par Alain Cappon, éd de l’Aube, coll. « l’Aube poche », 2012, 119 pages, 6,80 euros    
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