Leurs regards sur la guerre

Durant toutes les années de la Grande Guerre, quelques hommes dont les noms sont appelés à rejoindre ceux des grands maîtres de toujours, sont témoins des deux côtés du front de l’horreur absolue, y participent de près avec dévouement et abnégation ou de plus loin en raison des circonstances, combattent plus ou moins longtemps selon les ordres reçus et leur état physique. Tous ont un point commun, ce sont des artistes, ils peignent, gravent, dessinent, écrivent. Ils souffrent comme les autres soldats, ils vivent l’absurde dans leur chair comme eux, mais dans leur sensibilité, plus encore. Sur les événements, ils ont un regard personnel, qui s’exprime sur des carnets, des feuilles, des lettres, en croquis et en dessins aboutis, en esquisses, au crayon, au lavis, au fusain, à l’encre de Chine, manifestations immédiates de ce qu’ils voient et ressentent, pour beaucoup d’entre elles appelées à devenir plus tard des peintures.
Otto Dix, Oskar Kokoschka, Franz Marc, André Derain, Paul Nash, Fernand Léger, Frans Masereel, Ossip Zadkine et les autres, sont des acteurs et en même temps des médiateurs. Ils sont de pays différents, les voilà réunis dans une seule tragédie, qu’ils soient autrichien, allemand, belge, anglais, français, russe. L’Europe se déchire. Un lien les unit, l’art, qui transcende les frontières et les haines et a un langage universel.

Ils sont tous au plus près des drames quotidiens. Max Beckmann donne de son beau-frère, Martin Tube, blessé, un émouvant portrait daté de 1915. Loin dans les confins du conflit, en Galicie et en Ukraine, Kokoschka qui a appris à monter à cheval, porte « le drapeau en tête de la patrouille », ce qui le met dans une situation très dangereuse. Il voit soudain des chevaux morts, « gisant sur le dos, leurs jambes tendues vers le ciel, le ventre gonflé et couvert de mouches ».
Hier, il avait joué aux cartes avec les cavaliers qui les montaient. L’un d’eux est déchiqueté,  broyé, reposant « étendu dans l’herbe, sous la nue, pâle dans son lit vert où la lumière pleut » tel Le Dormeur du val de Rimbaud. Kokoschka pense alors à la fameuse gravure de Dürer, Le Chevalier, la Mort et le Diable

Voici Derain en Artois, conduisant un tracteur « pour amener en position les lourds canons de 220 qui par-dessus les lignes françaises, déversent des obus de mortier sur les lignes allemandes ». Il pense à Picasso, à son marchand allemand, Daniel-Henri Kahnweiler. Voilà Zadkine, le sculpteur, qui va faire une dernière tournée d’évacuation. Il a été gazé, il est hospitalisé, nourri de lait seul. Il a exécuté une quinzaine de dessins qu’il garde « dans sa musette ». George Desvallières, un des fondateurs du Salon d’Automne et défenseur des fauves, apprend alors qu’il est dans la forêt de Rochedure, que son tableau Le bon larron est exposé au Jeu de Paume.  

On passe sans transition d’une histoire personnelle à une autre, à travers les mots de Marie-France Lavalade, les artistes apparaissent et racontent leur vie et leur intimité bouleversées, chaque détail de cette transfiguration (sous-titre repris par l’auteure) prend de la lumière et participe à cette sombre épopée. Touché par ces expériences, guidé aussi  les connaissances de l’historienne de l’art, on va des tranchées à une salle obscure où un pianiste joue l’air célèbre de Tipperary, des retours vers l’arrière et les familles aux ruines abandonnées du côté d’Ypres.
Le lecteur n’est pas guidé par des titres - peut-être est-ce un peu dommage car l’ensemble se dilue parfois et on perd le fil - sinon par les années. Il peut piocher à sa guise dans ces moments qui sembleraient secondaires s’ils n’étaient pas profondément humains.   

Dominique Vergnon  

Marie-France Lavalade, Artistes européens dans la Grande Guerre, , 7 illustrations, 155 x 240, L’Harmattan, décembre 2018, 284 p.-, 22,50 euros

 

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