Gourmont, le « sensuel cérébral »

Remy de Gourmont (1858-1915) fut un curieux esprit doublé d’un esprit curieux. L’homme vécut dans un célibat qui confinait à l’érémitisme, dans son petit meublé tapissé de bibliothèques de la rue des Saints-Pères. Frappé par un lupus facial qui finira par le défigurer, il préférait vivre, ce qui semble compréhensible, en retrait et apparaître dans le Mercure de France plutôt que dans les salons. Son œuvre témoigne quant à elle d’une érudition protéiforme et d’une vertigineuse culture livresque. Rares sont en effet les contemporains qui à l’évocation du nom de Gourmont seraient capables d’énoncer ne fût-ce que l’un de ses titres. Seul, peut-être, son article pamphlétaire Le Joujou Patriotisme passa-t-il la rampe de la postérité, en ce qu’il constituait une des plus féroces professions de foi antinationaliste qui ait été osée.


Malgré cet oubli, la démarche de Gourmont conserve une étonnante modernité. Témoin un texte comme La Culture des idées, où l’on retrouve le principe directeur qui animera constamment la pensée gourmontienne, à savoir celui de la dissociation. Illustrant son aphorisme selon lequel « Le divorce règne en permanence dans le monde des idées, qui est le monde de l’amour libre. », Gourmont se livre à une véritable réévaluation de la faculté de juger, en distinguant par exemple des concepts aussi souvent confondus que ceux de Cliché et de Lieu commun, de Plaisir et de Fécondité, de Vérité et d’Idée. Cette pratique tend à démontrer qu’il n’existe finalement pas de notion qui soit univoque, insécable. Elle aboutit à un ascétisme radical, défini par Gourmont comme l’état d’esprit de la suprême dissociation.


La principale originalité de Remy de Gourmont fut sans doute d’être l’un des rares promoteurs en France du relativisme intellectuel. L’aspect asystématique de ses recherches ne doit pas obnubiler le lecteur, car son travail demeure sous-tendu par une réflexion sur les limites de l’intelligence humaine, parfaitement exposée dans Le Chemin de velours : « […] excellent instrument pour les combinaisons aprioristes, l’intelligence est, spécialement dirait-on, inapte à percevoir les réalités. C’est à cette infirmité que sont dues les métaphysiques, les religions et les morales. » Et il conclut, après un passage sur la vérité religieuse : « Le métier supérieur de la critique ce n’est pas même, comme le proclamait Pierre Bayle, de semer des doutes ; il faut aller plus loin, il faut détruire, il faut incendier. L’intelligence est un instrument excellent de négociation ; il est temps de l’utiliser, et de cesser de vouloir élever des palais avec des pioches et des torches. »


C’est de tout cela, et de multiples autres pistes de réflexion, qu’il est question dans le Cahier de L’Herne dirigé par Thierry Gillyboeuf et Bernard Bois. Pas loin de quatre cents pages étaient bien nécessaire à rassembler les facettes de l’énigmatique auteur de Physique de l’amour, défini avec justesse dans l’avant-propos comme un « épicurien tranquille, philosophe dansant, prince des sceptiques, […], Sainte-Beuve du Symbolisme, sensuel cérébral ».


Quelques balises de lecture, si besoin est… Se délecter, dans les inédits, de la perle d’ironie Le Mot qu’il ne fallait pas dire, sombre histoire d’une servante quotidiennement soupçonnée de tentative d’empoisonnement par la « Madame » qui l’emploie. Au rayon des études, s’emparer sans hésitation de celle, substantielle, de Karl D. Uitti, où Gourmont est, de façon aussi inattendue que convaincante, réhabilité en tant que « créateur de valeurs vrai et authentique. » Puis passer aux instruments d’analyse plus pointus : la mise en relation de Gourmont avec Jules de Gaulthier, l’inventeur du concept de « bovarysme philosophique » ; les éclaircissements définitifs et nourris (35 pages !) dus à Francesco Viriat sur l’affaire du Joujou patriotisme, brûlot qui coûta à Gourmont son emploi à la Bibliothèque nationale ; les magnifiques contributions de Paul Gorceix sur celui qui fut « un pionnier de l’histoire littéraire belge » ou de Patrizio Tucci sur le Gourmont médiéviste ; les réflexions intrigantes d’Anne Boyer sur « Gourmont et la question de la fécondité littéraire » ou d’Ivanna Rosi sur les couleurs de ce modèle du « roman célibataire » que fut Sixtine, publié en 1890.


La partie « Dissociation d’idées », gourmontienne en diable ne fût-ce que par son titre, ouvre de riches perspectives comparatistes, en mettant en regard les œuvres de Gourmont et celles de ses contemporains (Louÿs, Schwob) ou en situant l’écrivain dans les champs de légitimité de son époque (sa présence dans les « petites revues », ses stratégies de rupture avec le milieu littéraire).


La place est enfin laissée aux témoins, tel son ami Louis Dumur, à qui il revient en toute logique de conclure ici, car il a su exprimer en quelques phrases la nécessaire urgence à fréquenter Gourmont : « Nul mieux que lui ni plus complètement n’a rendu notre vie. Nul mieux que lui ni plus complètement ne saura faire valoir notre effort. Il sera notre mandataire devant l’avenir. »


Frédéric SAENEN


Remy de Gourmont, Cahier de L’Herne n°78, dirigé par Thierry Gillyboeuf et Bernard Bois, 380 pp., 49 €.

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