Les indiennes, une passion européenne

Dans cet univers de la création textile où à côté du négoce dominant la culture est loin d’être absente, un nom est célèbre, celui d’Oberkampf (1738-1815). Né en Allemagne dans une famille de teinturiers et mort à Jouy-en-Josas où il avait établi son imposante et moderne pour l’époque manufacture, Christophe-Philippe Oberkampf est l’exemple de l’entrepreneur à la fois avisé et novateur, stratège et paternaliste. Il devient d’ailleurs maire de la petite localité.
Les avancées techniques qu’il conçoit séduisent Napoléon, venu deux fois visiter la manufacture, qui fermera en 1843. Le nom de Jouy est associé aux étoffes de coton dont les motifs ajustent personnages, fleurs, décors exotiques et dessins bucoliques, pastorales, saynètes mythologiques, chasses, arabesques, voire médaillons alignés selon une géométrie rigoureuse.
Le peintre animalier Jean-Baptiste Huet, dont le style n’est pas sans évoquer François Boucher et qui s’est inspiré des scènes galantes de Watteau, a composé pour Oberkampf un ample répertoire iconographique en camaïeux de rouge, vert, bleu ou brun, qui a contribué au renom des toiles de Jouy. Le musée de la Toile de Jouy, créé en 1977, rassemble aujourd’hui environ 10 000 numéros.

Dans la France du XVIIIème siècle où la bourgeoisie, suivant les goûts de l’aristocratie, tant pour l’habillement que pour l’ameublement, apprécie beaucoup les indiennes dont les avantages sont incomparables par rapport aux autres tissus, les lieux de production sont nombreux dans plusieurs régions, autour notamment de Bordeaux, de Rouen, de Nantes, de Mulhouse. La concurrence est vive et les motifs qui ne sont pas protégés par la propriété artistique, sont souvent repris par d’autres, cas par exemple de ceux prenant pour thème le combat des Horaces ou des allégories de l’amour.

Pendant deux siècles environ, l’Europe vit à l’heure des indiennes, ces "toiles peintes" dont le négoce est largement répandu en Perse et en Turquie. Le coton est alors un de ces produits prisés qui, à l’instar de ceux ayant une valeur significative telles les épices, les soies et les céramiques, voyagent par caravanes ou par bateau. Les rivalités s’aiguisent entre les marchands portugais, hollandais, anglais et plus tardivement français et les grandes compagnies de navigation commerciale que les nations ont créées.
La Suisse pour sa part, qui en consomme moins que les autres pays, produit "des quantités phénoménales" d’indiennes destinées à la clientèle voisine.

Dès la fin du XVIIème siècle, les cotonnades qui représentent une nouvelle mode et offrent des usages variés se vendent bien sur les marchés européens où l’industrie se développe. La contrebande est un phénomène courant et les indiennes sont souvent utilisées comme monnaie d’échange dans le commerce triangulaire.

Constat évident, entre celles de l’Ancien Régime, celles des Lumières et celles de l’Empire, les modes ont évolué. Comme l’explique Bernard Jacqué, un des auteurs de cet ouvrage très documenté qui accompagne l’exposition, les sujets repris sur les toiles se transforment, évoquent parfois les événements politiques du moment, l’Indépendance américaine, les vols des montgolfières, la Déclaration des droits de l’homme, l’épopée napoléonienne. Ces motifs cèderont néanmoins la place à ceux illustrant des épisodes de romans, de créations musicales et des opéras.  

Ces pages sont l’occasion unique de découvrir une extraordinaire collection privée.
Depuis quarante ans, d’abord achetant dans les foires, puis les circuits changeant, par Internet, Xavier Petitcol qui s’est formé avec persévérance et passion au point de devenir un expert reconnu, a constitué un ensemble sans équivalent dont il a vendu une partie au Musée national suisse, au château de Prangins, au nord de Genève, lieu où se tient cette magnifique présentation.  

 

 

Dominique Vergnon

 

Helen Bieri Thomson et Bernard Jacqué (Sous la direction de), Indiennes, un tissu révolutionne le monde, 24,5x28 cm, 200 illustrations, La Bibliothèque des Arts, avril 2018, 240 p. -, 49 euros
(un glossaire en fin de volume permet de comprendre les termes spécialisés).

Jusqu’au 14 octobre 2018 ; www.nationalmuseum.ch

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