William Bouguereau, de la critique à la défense

« C’est la perfection dans la banalité ». Ces quelques mots de Zola sont violents, voulus, pesés et pensés n’en doutons pas. Toutes les critiques de l’écrivain se rejoignent. A ses yeux, Bouguereau est « un peintre enchanteur qui dessine des créatures célestes, des bonbons sucrés qui fondent sous les regards. Beaucoup de talent, si le talent peut se réduire à l’habileté nécessaire pour accommoder la nature à cette sauce ; mais c’est un art sans vigueur, sans vitalité, c’est de la peinture en miniature colossalement et prodigieusement boursouflée et dépouillée de toute vérité » (1878). Dans une autre lettre, antérieure de 3 ans, il estime que Bouguereau « porte à l’extrême les insuffisances de Cabanel ».
Alexandre Cabanel (1823-1899), à qui Napoléon III a passé plusieurs commandes, est pour Zola un de ces autres « pompiers » qui sont amplement dépréciés par les tenants d’un art plus moderne. Ce jugement se généralise parmi ceux qui hier appréciaient encore ces grandes toiles héritées d’un classicisme il est vrai vidé de sa grandeur.  Car l’impressionnisme arrive, il révolutionne les regards, il séduit les curieux de hardiesse, il aura raison de l’art académique, un art inférieur ou un art aussi supérieur que d’autres ? Le débat demeure toujours ouvert.

Au long de son existence, Bouguereau, né à La Rochelle en 1825, a connu tous les succès. Grand Prix de Rome passé par les Beaux-arts, Grand officier de la Légion d’honneur en 1903, membre de l’Institut comme le sont en même temps que lui d’autres artistes qui à l’Académie des Beaux-Arts n’auront pas droit à un meilleur traitement par la suite et seront raillés presque jusqu’à nos jours, les Jean-Léon Gérôme, Jules Breton, Jean-Joseph Benjamin-Constant, Jean-Louis Ernest Meissonier ou encore Edouard Detaille. Aujourd’hui des noms pour beaucoup peu ou pas connus.

Bouguereau, lit-on dans l’introduction de ce bel ouvrage, est à la peinture ce que Victor Hugo est à la littérature. Deux monuments, en somme.  De son vivant il possède une large clientèle de fidèles en France, en Europe et aux Etats-Unis. Une clientèle bourgeoise donc suspecte pour ceux qui défendront les nouveaux courants dits indépendants que suit la peinture dès la fin du siècle. « Maintenant j’emmerde Bouguereau ! », s’exclamera Cézanne.

Puis le temps passant, les perspectives se rectifient, d’autres angles se perçoivent. Ces pompiers qui font crier « au feu, fuyons », sont peu à peu recueillis par la critique et accueillis comme des épigones du grand maître Ingres. Ils dessinent à la perfection, harmonisent les couleurs comme personne, équilibrent les volumes comme jamais. En revanche, les sujets n’ont sans doute pas la portée voulue pour valoriser les envolées, les hardiesses, le lyrisme. Bouguereau pour sa part aime les femmes aux lignes idéales et suggestives, les enfants sages et silencieux, les paysannes et les bohémiennes, les épisodes religieux, les anges vêtus de blanc immaculé, les nymphes nacrées et lascives, les faces apaisées qui triomphent dans des portraits formels, ces scènes de genre surtout qui, malgré une incontestable éloquence de la narration et une impeccable mise en page de la composition, restent en deçà des attentes et du talent qu’il aurait mis en évidence à une autre époque. Allégresse de la nudité et de la musique posée dans un écrin de nature, La jeunesse de Bacchus (1884) est loin d’avoir la force de l’antique. Zola encore : «… dans le goût classique, les toiles de M. Cabanel et de M. Bouguereau, le triomphe de la propreté en peinture, des tableaux unis comme une glace dans lesquels les dames peuvent se coiffer…. Ici le style académique est bien dépassé : c’est le comble du pommadé et de l’élégance lustrée ». Il n’a pas tort !

 

La lecture de ce texte est d’un riche enseignement pour revoir les verdicts qui ont longtemps été prononcés sans peut-être l’objectivité nécessaire. Les auteurs invitent le lecteur à revisiter cette œuvre, largement représentée dans ces pages. D’abord il rappelle que Bouguereau est un « travailleur acharné » et  élabore ses tableaux au terme de maintes ébauches, esquisses et modelli. Pour lui, traduire les émotions est un plus qu’un impératif, une exigence. Une telle qualité de peinture ne s’obtient pas sans beaucoup de labeur préalable. Il faut s’arrêter sur ces visages expressifs, contrastés, tout en nuances de sentiments, ces modelés savants et doucement formulés, aux accords de coloris étudiés avec soin, un ensemble qui attire l’œil par une espèce d’aménité doublée de sensualité (La Femme au gant).
Cela résulte de l’acuité exceptionnelle de la faculté d’observation du peintre. De même cette puissance contrôlée se libère-t-elle davantage dans les histoires tirées de la mythologie. Si Pandore n’émeut guère, Le Remords d’Oreste impressionne par sa vigueur, ce côté dramatique de l’action mis en évidence par les attitudes et la fureur des personnages. Cette conjonction de vigueur et d’aisance est plus manifeste encore dans l’huile de 1850, Dante et Virgile, saluée par Théophile Gautier, avec ces postures en courbes et ces muscles tendus au limites de la rupture.
Ce langage plastique se déploie dans plusieurs peintures religieuses, frontales, où la compassion, la tendresse, la ferveur, l’humilité convergent jusqu’au sacrifice divin. Bouguereau qui est croyant défend les valeurs de sa religion alors même que le siècle se veut matérialiste et de plus en plus sceptique.

Alors Bouguereau réhabilité ? Oui, si on fait la part des « mythes et des mensonges colportés avec tant de véhémence à son propos ». Pour les deux auteurs, il faut rétablir la vérité. Se range-t-il comme ils le notent « parmi les plus grands génies de l’histoire de l’art » ? Nous ne les suivrons pas jusque-là. Mais lui reconnaître son originalité, la perfection de la facture, son immense habileté à rendre des subtilités de physionomies, ces harmonies de teintes dans des décors idéaux (Entre la richesse et l’amour, 1869), oui, forcément.

Dominique Vergnon  

Kara Lysandra Ross, Frederick Ross, William Bouguereau, , 200 illustrations, 300 x 237, La Bibliothèque des Arts, octobre 2018, 240 pages, 49 euros  

 

 

 

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