Psychanalyse & pornographie : même combat ?

Il fut un temps où les affaires privées demeuraient… privées. Désormais, la sexualité s’émancipe, se vautre dans le paraître, se célèbre dans la représentation quitte à en oublier le fantasme, cette chose invisible, suggérée, tapie dans l’ombre poétique d’un regard, d’un froissé de satin. Car aujourd’hui la trivialité a remplacé le rêve, la vulgarité a détrôné la perversité (dernièrement la gay-pride, quand déclamer sa sexualité en paradant à moitié nu en ville est tout aussi immonde que l’homophobie mais personne ne fait le rapprochement) ; si bien que tout n’est plus que pornographie : des photographies (dites de mode ou d’art) aux films (dits érotiques ou d’auteurs) sans oublier les web-cam d’amateurs éclairés qui inondent les sites spécialisés sur le Net à en faire pâlir de jalousie le célèbre Youporn

 

Ainsi, la descente dans les abysses de l’absurde se voit-elle analysée, commentée, disséquée par des chercheurs en sciences humaines et sociales puisque, autre temps autres mœurs, la pornographie ne peut plus être cet espace voilé des intimités honteuses mais reconnue en la place qu’elle occupe de fait, celle d’une forme culturelle à part entière (sic)…

D’ailleurs, ce n’est pas l’artiste suisse Milo Moiré qui dira le contraire, elle qui fait de l’art avec son corps, quitte à dépasser les bornes (elle a proposé dernièrement aux passants de toucher ses parties intimes à travers des boîtes) et goûter à l’humour britannique en… finissant au poste.

 

Voilà donc l’Université qui se penche sur la question : philosophes, sociologues, linguistes mais pas – ou si peu – de psychanalystes ; il semblerait que cela soit à contre-courant de la démarche freudienne. Mais alors, justement ! Un « oubli » qui semble voué à une certaine hauteur que la psychanalyse voudrait conserver, pour ne pas tomber dans le « vulgaire » d’une mode passagère ; tout comme pour l’approche du genre… La psychanalyse est une vieille fille prude et casanière.

N’oublions pas le « scandale » de la découverte freudienne sur le rôle de l’insupportable sexualité infantile et son polymorphisme pervers, cet « infantilisme de la sexualité » qui aura ouvert le ciel en deux… La psychanalyse fut subversive car elle sexualisait l’enfant et infantilisait la sexualité de l’adulte, diantre, mais dans quel monde nous vivons ?!

 

Qu’on le veuille ou non, aujourd’hui, le porno est une donnée de la sexualité, et la psychanalyse reçoit ces discours à la place qui est la sienne, dans les cures. Éric Bidaud la scrute ici, non pas dans ses manifestations culturelles, mais dans la place qu’elle occupe dans notre modernité puisqu’elle fait désormais partie d’une « culture de masse » : il convient donc de la penser dans et par sa « normalisation »…

Voilà donc la psychanalyse qui va pouvoir se décaler du danger que représente sa normalisation discursive et des risques de recouvrement par les préjugés de l’analyste : celui qui regarde un porno n’est donc plus considéré comme un pervers, tout juste quelqu’un qui cherche un peu de distraction innovante, se risque à voir dans l’angle mort de la raison (Virginie Despentes), directement dans l’antre des fantasmes sans passer par la case réflexion. Il ne touchera donc pas son bonus mais gagnera le gros lot, voilà les termes du nouveau Monopoly. Agir avant de réfléchir. Je bande donc je suis. Désir encore et toujours désir… sans doute un peu trop vite associé à plaisir, quitte à forcer l’autre à accepter les règles nouvelles que le Moi va dicter, au péril de la morale (ce qui n’est pas dramatique) mais aussi du respect (ce qui l’est plus puisque cela touche à l’éthique).

 

Le porno, c’est avant tout voir, une attitude contemporaine pour détourner l’idée du sexe vers une imagerie publique qui orienterait les imaginaires érotiques. Mais l’image n’est pas un objet, c’est un processus : ce qui compte le plus n’est donc pas son contenu mais sa folle énergie ! Laquelle pourrait être dangereuse pour le corps social ; voilà donc la raison : le corps pornographique serait l’ennemi du corps social. Certes, la sexualité est incontrôlable aujourd’hui et le politique n’a pu contenir ce qui devait rester de l’ordre privé. Mais ne l’aurait-il pas fait à dessein ? Histoire de confirmer « du pain des jeux » comme axiome premier de son programme, et pouvoir ainsi tisser plus librement sa toile totalitaire en faisant croire au troupeau qu’il est libre, quand c’est tout le contraire ?

 

La sexualité est partout : elle nous traverse et nous détermine, elle nous accompagne et nous représente. Le sexe, qui jusque-là n’appartenait pas à la construction théorique de la pensée freudienne, s’invite désormais dans ce nouveau champ expérimental auquel la psychanalyse va devoir répondre et ainsi « se penser », s’inventer pour trouver des solutions aux nombreux problèmes que cela soulève.

 

François Xavier

 

Éric Bidaud,  Psychanalyse et pornographie, préface de Laurie Laufer, La Musardine, coll. « L’attrape-corps », juin 2016, 220 p. – 18,00

Aucun commentaire pour ce contenu.