Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Charles Dantzig. Extrait de : À propos des chefs-d’œuvre


EXTRAIT >


prodige du chef-d’œuvre

 

Un chef-d’œuvre, qui n’était rien l’instant d’avant sa publication, est immédiatement un centre. Il déplace les gravitations. Dans sa direction sans doute, mais aussi au profit de tout le domaine auquel il appartient. Un nouveau roman qui est un chef-d’œuvre, et la littérature est revivifiée. La création qui avait été lentement repoussée vers la périphérie est à nouveau regardée. Le monde broutait, bœuf qu’il est, à une certaine place, le chef-d’œuvre advient, le bœuf penche et glisse, il lui pousse des ailes, il devient rossignol. L’humanité sait que le chef-d’œuvre l’empêche de s’enfoncer avec les autres bœufs dans la glaise définitive du neutre. Le chef-d’œuvre est égoïste pour mieux être altruiste. Ne le lui répétez pas, il n’aimerait pas ce risque de confusion entre un effet vertueux et l’esthétique.

 

les trois sujets du chef-d’œuvre

 

Un chef-d’œuvre est un bond. Bond vers un domaine jusque-là inexploré, bond de manière inattendue. Quand les auteurs de livres normaux sautent tous en ciseaux, réussissant parfois bien mais sans étonner, l’auteur du chef-d’œuvre invente sa façon de sauter, comme Dick Fosbury, l’athlète américain, dans les années 1960. Le nom de cet acte capital perd sa capitale et de propre devient commun. Un fosbury. Chaque chef-d’œuvre est un langage.

 

Une langue est un abandon volontaire de sens au profit de la paix. Chaque mot a pour chacun une nuance différente, qu’il délaisse sans joie pour mener une vie sans joie, au profit du « sens commun ». C’est si triste, le « sens commun ». Le renoncement, la voie moyenne. Au moins la vie sociale qui s’ensuit est-elle à peu près tranquille. La littérature regagne les nuances, et nous la joie. Chaque créateur de chef-d’œuvre invente une langue différente. Le chinois, l’italien, le novalis, le mishima. Voilà ce que réussit le chef-d’œuvre. Et, chose étonnante, elle est comprise par tous, sans peine et sur-le-champ.

 

Et quand bien même cela nécessiterait un temps d’adaptation ou un effort ? Nous vivons dans un monde de l’effort. Il s’agit, quelle qu’en soit la difficulté, de réussir dans l’entreprise, de devenir un capitaine d’industrie, d’inventer une famille, de lui acheter une résidence secondaire, de faire du saut à l’élastique pendant les vacances. On propose jour après jour à notre vénération les sportifs, ces incarnations de l’effort. Effort, effort, effort, l’effort est vénéré. Sauf en littérature, où il devient tout de suite scandaleux. On est prêt à admettre qu’il faut quatre-vingts jours pour monter l’Annapurna et à son sommet voir la lumière, et on ne l’accepte pas pour les chefs-d’œuvre.

 

Les meilleures œuvres de création sont des réflexions sur leur domaine. Le Satiricon ne se lit qu’abusivement comme une comédie légère : il commence par une sortie d’Encolpe, le narrateur, sur la rhétorique du moment, son enflure et son mensonge ; le premier roman occidental est une réflexion sur la façon d’écrire des romans. Tout bon livre, je crois, a un sujet apparent et un sujet réel. Madame Bovary, sujet apparent, la vie d’Emma Bovary ; sujet réel, les conséquences de la lecture, car Emma est, non pas corrompue par de mauvaises lectures, personne ne l’est jamais, mais la combinaison de livres niais sur son cerveau mal assuré produit de malheureux effets d’exaltation (du moins ce que Flaubert, descendant du Molière des Précieuses ridicules, juge malheureux, l’exaltation semblant interdite aux femmes à l’exception du mysticisme, érotisation convenable décidée par les hommes). Il arrive que des livres soient pris pour autre chose que ce qu’ils sont à cause de leur sujet apparent. Au cinéma, Independence Day, de Roland Emmerich (1996), passe pour un bon film populaire de science-fiction, alors que c’est un chef-d’œuvre d’humour juif (sujet réel). En littérature, Stendhal est pris par la partie du grand public qui le connaît pour un auteur de romans d’amour, alors qu’il est le romancier du génie bafoué de l’enfance.

 

On distingue la catégorie supérieure de livres à ceci qu’ils ont, en fait, deux sujets réels. Le second sujet, plus enfoui que le premier, est toujours le même : le trait essentiel de la personnalité de l’auteur. Dans le cas de Madame Bovary, ce sujet est la misogynie de Flaubert. Il existe une catégorie encore supérieure de livres, et plus rare, celle qui traite encore plus profondément d’un autre sujet. Ce sujet essentiel reste lui aussi le même : l’art général de cette œuvre particulière. S’il s’agit de romans, le sujet essentiel est le roman. On peut prendre du plaisir à lire des romans à « histoires », mais ce n’est pas sans le sentiment qu’il leur manque quelque chose. Il y a une très grande distance entre un roman picaresque qui n’est qu’un roman picaresque et Don Quichotte, dont les aventures sont une critique des romans de chevalerie et une analyse des dangers de la lecture sur les cerveaux fragiles (forte révélation sur Flaubert, dont l’Emma est cette Doña Quichotte aux mauvaises lectures ayant chaviré son petit cerveau inculte). Le roman et la façon d’en écrire sont évidemment le sujet essentiel d’À la recherche du temps perdu et des romans de Thomas Bernhard. En peinture, Zurbarán peint des saints (sujet apparent) ; au-delà, il peint leur orgueil (sujet réel 1) ; au-delà encore il peint sa propre intransigeance (sujet réel 2) ; au-delà enfin, il peint sur la peinture (sujet essentiel). Ainsi, le sujet essentiel de sa Sainte Engracia (au musée des Beaux-Arts de Strasbourg) est la peinture de la robe – pas la robe, sa façon d’être peinte ; de son Saint Grégoire (au musée des Beaux-Arts de Séville), portant une étole rouge et tenant, d’une main gantée de rouge, un livre à la tranche rouge, la couleur rouge ; et ainsi de suite. Il n’y a pas de « sujets » à cette peinture qui semble un prototype de la peinture à sujet, étant religieuse. Zurbarán peint la peinture. Il n’y a pas de sujet au chef-d’œuvre que la forme même de ce chef-d’œuvre. Il n’y a pas plus génial critique que le créateur. Il connaît son art mieux que tant qui le jugent et savent beaucoup moins qu’ils ne le pensent, parce qu’ils ne savent pas de l’intérieur. La singularité de la forme est un élément essentiel du chef-d’œuvre. La forme est son sujet.

 

les trois états de la littérature

 

Le chef-d’œuvre n’a pas de sujet spécifique. Il ne sert aucune cause. S’il existe une caractéristique commune à ceux que j’ai mentionnés, c’est qu’ils ne démontrent pas. Condition indispensable, sans doute, tellement qu’elle l’est à toute bonne littérature. La littérature ne consiste même pas à montrer. Elle consiste à être. Dans la fiction, quand un écrivain parle d’un arbre, il ne le démontre évidemment pas, il ne le montre même pas, il l’est. Même chose quand on parle d’écrivains ou de quoi que ce soit d’autre. On est la chose. C’est ce qui apparente la littérature aux plus anciens mythes. Elle est métamorphose. Du sujet (et voilà probablement pourquoi, dans la bonne littérature, il n’y a pas de « sujet »), de l’auteur, du lecteur. Cela les transporte un instant dans les cieux.

 

© Grasset, janvier 2013

© Photo : Zazzo

 

 

Quatrième de couverture >

« Chef-d’œuvre. » Quand ce très vieux mot du Moyen Âge utilisé pour l'artisanat a-t-il commencé à être appliqué à la littérature ? Y a-t-il un critère du chef-d’œuvre littéraire ? Mieux, une recette ? Comment être sûr qu'un livre est un chef-d’œuvre ? Un chef-d’œuvre est-il éternel ? La postérité est-elle le bon juge ? Crée-t-on encore des chefs-d’œuvre aujourd'hui ? Comment définir le chef-d’œuvre ?

C'est à toutes ces questions que tente de répondre ce livre. Parcourant les grands livres, de Homère à Heine et de Boccace à Beckett, il propose une analyse inattendue de l'œuvre de James Joyce aussi bien que des considérations sur ce que l'on peut penser des Aristochats de Walt Disney. Charles Dantzig montre encore une fois que l'on peut associer le brillant et la réflexion, la virtuosité et la profondeur, l'érudition et l'esprit.

 

Charles Dantzig, romancier (Dans un avion pour Caracas, Grasset, 2011), poète (Les Nageurs, Grasset, 2010), est l'auteur d'essais ayant reçu de nombreux prix et traduits dans le monde entier que l'on ne présente plus, comme le Dictionnaire égoïste de la littérature française (Grasset, 2005), l'Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (Grasset, 2009) et Pourquoi lire ? (Grasset, 2010).

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Charles Dantzig, À propos des chefs-d’œuvre, Grasset, janvier 2013, col. « Bleue », 288 pages, 19,80 €

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