Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Martin Page. Extrait de : L’apiculture selon Samuel Beckett


EXTRAIT >

 

Introduction

 

En septembre dernier, un incendie s'est déclaré à l'extérieur d'un entrepôt de la banlieue de Reading en Angleterre où était entreposé un des plus importants fonds d'archives consacré à Samuel Beckett. Celles-ci avaient été déménagées de leur salle de l'université de Reading quelques semaines plus tôt en raison de la présence de larves papivores d'Attagenus dans les planchers et les boiseries. Tous les manuscrits et documents avaient été désinfectés chimiquement en autoclave, puis rangés dans des cartons et déposés dans l'entrepôt. La pièce avait ainsi pu être traitée de fond en comble.

Ce sont des pétards allumés par des enfants qui sont à l'origine de l'incendie. Celui-ci a été rapidement éteint grâce à l'intervention des pompiers de la Whitley Wood Fire Station. Mais l'eau déversée sur les flammes s'est infiltrée dans le bâtiment et a imbibé les précieux cartons.

À notre grand soulagement, les dégâts se sont révélés superficiels. L’humidité étant source de moisissures et favorisant la venue des insectes pondeurs de larves, les documents ont été mis dans des sachets en plastique et congelés (dans une chambre froide louée pour l'occasion à Berkshire Meat Traders Ltd) en attendant l'arrivée des experts. Ceux-ci, diligentés par The International League of Antiquarian Booksellers (sise à Sackville House, Londres), les ont soigneusement lyophilisés un à un. L’opération a pris neuf jours et a nécessité un appel à donations pour couvrir les frais non pris en charge par l'assurance. Toutes les archives ont ainsi pu réintégrer leur salle de l'université de Reading dans un état parfait.

À l'occasion de ce remue-ménage on a découvert le journal d'un homme se présentant comme l'assistant de Samuel Beckett. Il porte sur l'été et le début de l'automne de l'année 1985. Il relate le projet de représenter En attendant Godot à la prison de Kumla en Suède et les événements qui y sont attachés. Cette histoire est bien connue, mais si le cœur de ce texte est véridique, l'essentiel (la fantaisie des comportements prêtés à Samuel Beckett, son apparence physique et l'épisode des archives) prouve l'esprit facétieux (ou dérangé) de son auteur.

Personne (ni Beckett lui-même, ni Suzanne, sa femme, ni Jérôme Lindon, son éditeur) n'a jamais mentionné l'existence d'un tel assistant. Cependant ce journal existe bel et bien. Le papier et l'encre sont d'époque, et certains éléments sont authentiques. Par ailleurs, ce document se trouvait au sein du lot n° 75, collection d'archives envoyée à la Samuel Beckett International Foundation de l'université de Reading en février 1989. Le bordereau porte la signature de Samuel Beckett.

Malgré le caractère insensé de ces pages il nous a semblé intéressant de les livrer à la sagacité des lecteurs qui devront les lire pour ce qu'elles sont : une œuvre de fiction à propos de faits réels.

Pr Fabian Avenarius, université de Reading

 

28 juin - Il s'est passé quelque chose d'étonnant aujourd'hui. Je me trouvais à compter mes petites pièces et à retourner mes poches à la caisse de la librairie Le Divan, place Saint-Germain-des-Prés, pour acheter des livres de Jacob Burckhardt et d'Edward Tylor, quand le libraire m'a demandé si je serais intéressé par un travail. Je n'ai pas hésité : je viens de rentrer en France après avoir été lecteur à l'université de Bologne pendant quatre ans (je suis censé terminer ma thèse d'anthropologie cette année) et mes finances sont au plus bas. Le libraire m'a expliqué que Samuel Beckett avait besoin d'un assistant pour l'aider à trier ses archives.

Je connais l'œuvre de Beckett, j'ai lu Molloy et Godot (je n'ai pas vu de mise en scène de cette pièce : à cause d'un dos délicat et de jambes relativement longues les théâtres me sont des lieux interdits), et je n'en reviens pas que le hasard (et sans doute mon aspect miséreux et la pitié que j'ai inspirée au libraire) me donne la possibilité de travailler pour lui.

J'ai essayé de ne pas laisser paraître mon enthousiasme. Le libraire a composé le numéro de téléphone et m'a passé le combiné. Beckett m'a répondu d'une voix rauque, et il a toussé. Je lui ai dit que j'appelais pour l'emploi. Il m'a proposé un rendez-vous. Nous devons nous retrouver demain à 14 h au Petit Café, boulevard Saint-Jacques.

Autant dire qu'il a été difficile de me concentrer pour travailler après ça. Je commence ce journal afin de ne rien oublier de cette expérience. Je vais rencontrer Samuel Beckett ! Comment se prépare-t-on pour un entretien d'embauche avec un écrivain célèbre ? Je n'ai pas le temps de lire ses livres ; de toute façon je doute qu'il me pose des questions sur son œuvre. Je vais m'abstenir de toute flatterie.

Reste la question de ma tenue. J'ai décidé de porter des vêtements sobres, ni trop habillés, ni trop décontractés. Et une cravate en tweed rouge et bleue.

 

29 juin - Je suis arrivé en avance. À l'heure dite, Beckett n'était pas là. Quelques minutes se sont écoulées. J'ai pensé qu'il avait changé d'avis. Je n'étais pas si déçu que ça, après tout j'aurais une histoire à raconter.

J'ai commandé un café, j'allais attendre encore un peu.

J'en ai profité pour enlever ma cravate. Puis, changeant d'avis, je l'ai remise. Le téléphone a sonné, le patron du café derrière le comptoir a décroché. C'était Beckett et il voulait me parler. Sa voix était plus claire que la veille, je le sentais énervé mais conscient de cet énervement et tentant de se montrer aimable. Il ne pouvait pas sortir à cause d'une histoire d'abeilles. Je n'ai pas osé lui demander de détails. Nous ferions l'entretien par téléphone.

Il m'a dit, sur un ton exaspéré, que tous les dix ans il se débarrassait de ses manuscrits, notes, carnets, bouts de nappe de restaurant, tickets de métro griffonnés, et les offrait aux chercheurs avides. Il avait besoin d'assistance, il n'arriverait pas tout seul à mettre de l'ordre dans ses papiers. J'ai dit que ça m'intéressait et que, grâce à mes études, j'avais une certaine pratique des archives. Il m'a posé des questions sur ma thèse, mes passions, mon parcours. Cela a pris en tout et pour tout deux minutes (d'après l'horloge publicitaire accrochée au-dessus du bar). Il m'a annoncé qu'il m'engageait pour dix jours (payés le triple du minimum légal).

« Quand pouvez-vous commencer ? Le plus tôt sera le mieux, j'aimerais que ce soit réglé avant le retour de Suzanne. Elle est chez une amie pendant quelques jours. »

J'ai répondu que j'étais libre dès maintenant. Il a eu l'air enchanté. Il m'a assigné une première mission : acheter quatre grosses boîtes en carton (elles devaient être assez grandes pour que quelqu'un puisse s'y agenouiller, m'a-t-il précisé). Il a ajouté un sandwich au poulpe à la commande. J'ai noté l'adresse du traiteur grec et de son appartement.

 

Moins d'une heure plus tard, j'ai sonné à la porte de l'appartement du boulevard Saint-Jacques. Beckett est venu m'ouvrir. J'ai d'abord cru m'être trompé de porte car je n'avais pas face à moi l'homme dont j'avais vu le portrait dans les journaux : il avait les cheveux longs et une barbe. Il portait une chemise en soie à fleurs, un pantalon noir en coton, des chaussons à motifs écossais et une casquette de capitaine de navire marchand. Il m'a serré la main vigoureusement et, avant même de m'inviter à entrer, a mis des billets de banque dans ma main (mon salaire). Je lui ai donné le sandwich.

Le désordre considérable de l'appartement ne manquait pas de charme. On se serait cru dans l'arrière-boutique d'un bouquiniste. Il y avait une bibliothèque dans chacune des trois pièces (et dans la cuisine une collection d'ouvrages de gastronomie) ainsi que des livres sur le sol, le canapé, la chaîne hi-fi. Ils semblaient être les vrais meubles de l'appartement. Beckett n'avait pas de bureau : il travaillait à la table de la cuisine ou à celle du salon dont la grande fenêtre s'ouvrait sur les tilleuls du boulevard. Un peu partout s'élevaient des montagnes de papiers et de carnets.

Tout en mangeant son sandwich (des tentacules dépassaient du pain comme si le poulpe essayait de s'échapper), Beckett s'est excusé de n'avoir pas pu venir au rendez-vous. « Un problème avec une ruche. » Il a vu mon regard étonné et il m'a expliqué qu'il avait six ruches sur le toit.

Nous nous sommes installés à la table de la cuisine.

C'est une petite table couverte de carreaux peints dans des couleurs automnales. Beckett s'est moqué des institutions qui se disputaient ses archives : c'était ridicule. Mais je crois surtout que ça le gênait d'être l'objet d'une telle attention. Il a terminé son sandwich et m'a proposé de partager un chocolat chaud. Il a cassé un tiers de tablette dans une casserole, il a ajouté le lait, puis une gousse de vanille. Une fois le chocolat chaud, il a mis un peu de lait froid. Nous avons bu en silence. Beckett avait de la crème sur sa barbe. Je lui ai fait un signe. Il l'a essuyée avec le dos de sa main.

Nous avons employé le reste de l'après-midi à trier ses papiers. Nous avons rempli les boîtes à destination de l'université de Reading (Royaume-Uni), du Harry Ranson Research Center de l'université d'Austin (Texas), de Trinity College (Dublin) et de l'université Washington à Saint-Louis (Missouri). Aussi équitablement que possible (en quantité et en qualité). Nous nous sommes arrêtés à 19 h.

 

Je viens de rentrer chez moi et je suis encore plein de l'énergie de cette après-midi. J'habite une chambre au dernier étage d'un immeuble de la rue de Maubeuge, près de la gare du Nord (la rue n'est pas belle, mais elle est très bien située). Je m'y plais. Le mobilier se limite à un bureau et un canapé-lit. La fenêtre s'ouvre vers le ciel ; comme il n'y a pas de volets, je me réveille avec le jour.

 

© Éditions de l’Olivier 2013

© Photo : Patrice Normand

 

 

Quatrième de couverture >

Lorsqu’il est chargé par Samuel Beckett de classer ses papiers, un jeune doctorant en anthropologie décide de tenir le journal de cette expérience. C’est un Beckett inattendu qu’il découvre chaque jour : un grand amateur de chocolat chaud à la garde-robe extravagante, joueur de bowling et apiculteur passionné.

Donnant libre cours à sa fantaisie, Martin Page s’interroge sur la figure de l’écrivain aujourd’hui, son image, son héritage littéraire.

 

Romancier, Martin Page a notamment publié aux Éditions de l’Olivier Peut-être une histoire d’amour (2008), La Disparition de Paris et sa renaissance en Afrique (2010) ainsi qu’un recueil d’histoires écrites par lui et dessinées par Quentin Faucompré, La Mauvaise Habitude d’être soi (2010). Avec Clément C. Fabre, il est l’auteur d’une bande dessinée, Le Banc de touche, aux éditions Warum (2012).

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Martin Page, L’apiculture selon Samuel Beckett, Éditions de l’Olivier, janvier 2013, 86 pages, 12 €

 

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