Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Philippe Sollers. Extrait de : Médium


EXTRAIT >


Ce samedi matin, dans mon petit appartement de Venise, à côté de La Riviera, j’ai rendez-vous avec Ada pour un vrai massage. J’aime l’attendre en regardant par la fenêtre, c’est le meilleur moment, en me demandant si elle apparaîtra, au coin de la ruelle, en pantalons ou en jupe. Pantalons, ça veut dire nous n’irons pas plus loin, jupe : oui, je suis nue dessous, vous pourrez me caresser sans problème. Le toucher long et profond est la forme supérieure de l’amour. Rien à voir avec la masturbation, la fellation, la pénétration fatigante, la sodomie rapide, le « fast-food » ou la « boucherie ». Question de temps repris au sommeil, et même à la mort.

 

Ici, la partenaire est unique et toujours nouvelle, elle va vous chercher comme si vous étiez son enfant, et, en effet, vous l’êtes, vous jouissez à fond de votre mère silencieuse et forte, jeune géante qui vous retourne dans tous les sens. Ada n’est pas grande, mais l’intensité de ses mains, venant d’en haut, pourrait laisser supposer qu’elle mesure 2 ou 3 mètres. Elle m’écrase, elle me vibre, elle me tue, elle m’élague. C’est le printemps.

 

Et voilà : Loretta se marie, elle a trouvé chaussure à son pied, un solide garçon qui prendra la place du vieux à La Riviera. Je l’ai déjà vu plusieurs fois partir en bateau avec Loretta, le soir. Il est grand, brun, sympathique, très gondolier, il vient se présenter, il m’appelle « professore », tout est dans l’ordre. Il aime sa jolie fiancée, il sait cuisiner. Me voilà rassuré pour les mois et les années qui viennent, et l’excitation de Lo fait plaisir à voir. Le vieux, lui, regarde les bateaux d’un autre œil. Il sait qu’il va mourir, et que, déjà, un drap noir et des fleurs le recouvrent.

 

Il fait très beau, et le mariage a lieu à l’église San Trovaso. J’ai préparé mon petit sac de riz pour les poignées à jeter sur ces nouveaux passagers des ennuis de la vie. Loretta est toute en blanc, elle joue à fond dans le lm, le type, lui, Gianni, est un peu emprunté, il n’a pas l’habitude du spectacle. Loretta, au contraire, voit des caméras partout, la scène passe sûrement à la télé. Est-ce qu’elle est enceinte ? C’est probable, la précipitation de la cérémonie semble le prouver. Les enfants sont bien entendu des anges, comme dans la peinture. Les filles et les mères, sourdement jalouses, jouent parfaitement l’émotion. Le marié a l’air un peu con, il sait que  ses  copains  se  foutent de sa gueule. Le curé, imposant et morne, fait son travail. L’assistance est endimanchée, ce n’est pas tous les jours que les femmes peuvent montrer leurs chapeaux, leurs toilettes. L’organiste se déchaîne, il est inspiré, il fait vivre les Tintoret, on l’entend jusqu’à la petite place avec son puits du 16e siècle. Les mariages, ici, ont toujours un grand succès, les baptêmes moins, les enterrements pas vraiment.

 

Les voilà, les voilà, les cloches sonnent, les photos crépitent, les applaudissements chassent les mouettes du quai. Je prends une poignée de riz, je la jette avec ma bénédiction spermatique sur Loretta qui me sourit et me fait de l’œil comme si je légitimais son union terrestre. Attention, le mariage, ici, est resté sérieux, l’Église s’éclipse au bord de la chambre à coucher et après, la nuit, ou l’après-midi, c’est le Diable. Loretta trompera son mari plus tard, après un deuxième enfant, et dans un autre quartier (il y a, comme ça, au moins cinquante villes dans la ville). Quant à lui, sur- chargé de travail, il n’aura pas beaucoup d’occasions dans la province profonde.

 

Loretta et le vieux ont bien fait les choses, la mère et les sœurs du mari aussi. Grandes tables en longueur, champagne, vin, charcuterie, poissons, petit orchestre avec accordéon et chanteur, un des meilleurs de la nuit. Le chanteur ne cherche pas l’effet touristique des gondoles, il veut étonner ses amis. Quelques badauds yankees, venus des paquebots à l’ancre, s’arrêtent, ahuris. Ils sont obèses et laids, mais la grâce de la fête les anoblit. Les mouettes ont repris leur manège, on leur jette du pain sur l’eau, elles foncent et se battent en criant pour l’avoir. Bon, ça ira comme ça. J’embrasse Loretta, je remonte chez moi, sieste méritée, rêves.

 

Le lendemain, Loretta n’est plus là, elle est partie faire un tour avec son mari à Rome. Elle revient dans dix jours, me dit le vieux. « C’est la vie. » Je lui dis que la fête était très réussie, et il me répète : « C’est la vie. » Je bois mon café au soleil, je vois passer mon remorqueur noir et blanc préféré, le Pardus. C’est un jour de mai comme un autre, dans cette belle ville inconnue, Venise.

 

Au fond, j’ai recréé ici un rêve enfantin. Tout le monde est parti, je reste seul dans les maisons, je vais de pièce en pièce en célébrant le silence. La grande différence, c’est la vie du port, les variations colorées de l’eau. Je veux bien être une particule issue d’une conagration multimillénaire, un boson, si l’on veut, ma main parle, elle s’adresse à moi depuis plusieurs endroits à la fois. On n’écrit pas à 12 ans, mais il vaut mieux être resté à l’âge de 12 ans pour écrire. Tout revient vers vous sur des pattes de colombe, le présent remercie le passé, l’avenir est au bout d’une phrase, les morts vous sourient, un vent doux chasse vos soucis.

 

La chance est une divinité capricieuse, large et lente, un grand escalier à perte de vue. Ada, le vieux, Loretta, Gianni m’acceptent comme un animal tranquille, une tortue qui ne les dérange pas. Je pourrais mourir dans ma chambre, Loretta pousserait un grand cri en venant faire le ménage, et Gianni, croyant que j’ai eu une crise cardiaque en voulant baiser sa femme, jetterait mon corps, furieux, dans le canal. Quelle ne serait pas la sur- prise des riverains de me voir remonter à la surface sous forme de carapace portant des signes d’écriture indéchiffrable, aussitôt transmise à un musée pour une expertise scientique ! C’est du chinois ? Non. Du français ? On vériera.

 

© Gallimard 20014

© Photo : Sophie Zhang

 

 

Quatrième de couverture > Médium (du latin medius, au milieu) : personne susceptible, dans certaines circonstances, d'entrer en contact avec les esprits.

 

Pages choisies par Annick geille

 

Philippe Sollers, Médium, Gallimard, janvier 2014, 176 pages, 17,50 €

1 commentaire

Je trouve Sollers pas bien passionnant... quelques jolies images ou sensations, tout de suite avachies sous quelques remugles vaguement graveleux...