Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle rédige une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Jean-Pierre Orban. Extrait de : Vera

Le Prix du Premier Roman 2014 sera décerné le 13 novembre prochain.

À cette occasion, voici quelques extraits de Vera, premier roman de Jean-Pierre Orban (Mercure de France) et de Parle-moi du sous-sol de Clotilde Coquet (Fayard). Deux favoris. Clotilde Coquet met en scène une précarité souterraine que rend plus intolérable encore un écrin luxueux (ici les magasins du Bon Marché à Paris). Jean-Pierre Orban réfléchit quant à lui à l’Histoire, propulsant ses personnages dans le Londres des années 30, dans le quartier des immigrés italiens.... Le fascisme à la Mussolini – très contagieux – brisera-t-il les destins ? Ou sera-ce le contraire ? A suivre...

Le lauréat du Prix du Premier Roman pourrait créer la surprise, et n’être pas ici. Cependant, il faut lire ces deux fictions, qui illustrent chacun à sa façon la vitalité de la jeune littérature française

 

 

EXTRAIT >

 

[BLENHEIM PALACE]

 

Acciuifateli tutti.

Est-ce que Churchill parlait italien ? Connaissait-il un seul mot de cette langue ? Et aurait-il lancé son ordre s’il l’avait fait dans la langue d’Augusto ? Ose-t-on, quand on a fait l’effort de traduire sa pensée dans les mots de l’autre, le condamner à l’exil ? Et l’envoyer à la mort.

Par le fond, comme l’empereur-clown Augusto.

Le fond, Churchill ne pouvait le prévoir. C’est ce qu’on a dit et ce qu’on dira. On dit tant de choses après. Mais c’est avant qu’il faut se garder de dire. On parlerait moins par la suite. On se tairait. On ne se prendrait pas les pieds dans les mensonges. On ne se fourvoierait pas dans les affabulations. Tous ces récits qu’on s’invente pour dissimuler ses manques. Toutes ces histoires qu’on construit pas à pas, mot après mot à mesure que disparaissent les êtres, les choses, les faits qu’ils sont censés désigner. Une chose ou un homme de moins, un mot de trop.

On se tairait. Ou alors on parlerait pour oublier. Chaque mot renverrait au néant la chose qu’il cache. Chaque phrase ferait glisser, comme un chant qui s’éteint, les faits qu’elle raconte dans le brouillard dont ils n’auraient jamais dû sortir. Dans la nuit. Ou les eaux. Comme Augusto. Pied. Jambe. Bras. Ventre. Bouche. Écrire comme on efface.

 

Collar the lot. Attrapez-les tous. Que pas un ne manque. Que tous y passent. Sans hésitation. Tout. Tous. Tout. C’est ce que voulait, n’est-ce pas, le temps ? Les trous sont venus plus tard. Le doute. Les questions dans les trous. Un trou, une question. Mais, à l’époque, seul le tout s’imposait. Un tout massif. Sans faille. Rond, plein, comme fatty Winston dans le fauteuil de sa war room. Tout contre tout. Churchill contre Hitler et Mussolini. Langue contre langue.

Imagine-t-on le Führer prononcer ses discours en hébreux? Les gardiens de Birkenau mener les Juifs aux chambres à gaz en yiddish? Les Gitans en romani. Les homosexuels en. En quoi?

Tout dans une langue, tout dans une autre.

Tutti. The lot.

Aurait-il été jusqu’au bout, Winston, s’il avait donner son ordre à chacun d’eux ? Non pas au lot. Pas à tutti mais à te. Te. Te. Tu, Augusto Tanner, clown-imperatore, ti faccio acciuffare e mandare alla morte. Toi, Augusto Tanner, clown-empereur, je te fais arrêter et envoyer à la mort. Toi Emilio, toi Werner, toi Saül, chacun par votre prénom et dans votre langue pour que vous compreniez bien. Et non pas dans ma langue, à moi Winston Churchill, Prime Minister of the United Kingdom, cette langue que toi, l’étranger, toi l’alien, occupes parce que tu as un jour, sans que nous nous y opposions, traversé les frontières de notre Royaume-Uni et linguistiquement homogène. Cette langue dont je me dois aujourd’hui, il me semble, de t’exclure.

Est-on, est-on capable d’arrêter, d’emprisonner et de faire mourir un être dont on comprend la langue maternelle ? La langue que sa mère lui a donnée. En même temps que le lait de son sein. Au même instant. Une goutte, un mot. Bois. Prends. Le lait, le geste, le mot. Les premières paroles avec les premières sécrétions. L’enfant issu gluant de mes lèvres et posé sur mon ventre. Les premiers mots. En italien. Tandis qu’il tète mon sein droit.

 

Ninna nanna, ninna oh Questo bimbo a chi lo do ? Se lo do alla Befana,

Se lo tiene una settimana. Se lo do all’uomo nero,

Se lo tiene un anno intero. Ninna nanna, ninna oh Questo bimbo me lo terrò !

 

Puis, pendant qu’il suce mon sein gauche, la même berceuse dont je façonne une version française. En urgence. Pour faire contrepoids à l’anglais que l’on parle entre mes jambes écartées :

 

Dodo, mon petit homme Cet enfant à qui je l’donne ?

 Si je l’donne à la sorcière

Elle le garde dans sa soupière. Si je l’donne à l’homme noir,

Il le garde mille soirs. Dodo, mon petit roi,

Non, cet enfant, je l’garde pour moi !

 

Il a, mon fils, appris à passer d’une langue à l’autre comme on passe d’un sein à l’autre. Et comme on navigue entre les eaux.

Les seins de lady Churchill parlaient-ils une autre langue que l’anglais ? Jennie Jerome. Née à Brooklyn. New York. A-t-elle gardé l’accent américain quand elle est devenue la bru du duc de Marlborough et a donné, la même année, naissance au petit Winston ? Visqueux sur son ventre comme mon fils sur le mien. Porte-t-on, quand on naît, les traces de la semence du père ? En sort-on enveloppé ? Et puis cette question encore avant que j’arrête d’en poser : mon fils qui n’a pas connu son père a-t-il vécu dans la gangue invisible de son sperme ?

 

Un jour, c’était quelques années après que Winston a été enterré pas loin de là, et peu de temps après que mon fils a été cloîtré dans un autre mais tout aussi étouffant sépulcre, une fin de semaine je tentais d’ordonner ce qui pouvait encore être ordonné, je suis allée à Blenheim Palace.

J’ai pris le train à la gare de Paddington jusqu’à Oxford, puis un bus jusqu’à Woodstock. Là, le chauffeur m’a suggéré de descendre. Je lui ai demandé pourquoi. On n’était pas encore arrivés. « Je vous conseille de visiter la ville avant le château », il m’a dit en détachant les syllabes. Il me prenait pour une touriste. Peut-être l’étais-je devenue, dans ce pays je n’avais jamais pris racine ? Ou n’était-elle que dans ses yeux de chauffeur britannique, cette image d’alien qui ne me quittait pas ?

Je n’avais aucune intention de traîner dans les rues de Woodstock, cité provinciale sans intérêt à mes yeux sinon celui de se situer à côté de la propriété que je voulais découvrir. Mais j’ai suivi la recommandation du chauffeur, comme s’il s’agissait d’un ordre de cet homme en uniforme. Je suis descendue du bus dans la rue principale et j’ai marché. D’abord dans Woodstock. Puis vers le château.

 

La pelouse de Blenheim Palace est apparue, immense, sans limites ni contours précis, au bout de mon regard. Un mirage dans un désert. En Angleterre, les déserts sont verts.

J’ai fait le tour du palais. Deux fois.

Un chien qui renifle le bas d’un arbre avant de pisser dessus n’agit pas autrement.

À la deuxième fois, j’ai aperçu un groupe de visiteuses qui patientaient devant une porte. Je me suis collée aux femmes. Nous sommes entrées.

Churchill était sorti du ventre de sa mère dans des toilettes. Les contractions étaient survenues lors d’un bal au château. Jennie Jerome avait été conduite dans une pièce voisine, un cabinet de toilette. Elle y avait donné naissance à Winston. C’est ce qu’on a raconté. Puis cette version des faits a été démentie. Il n’y avait pas eu de bal au palais. C’est lors d’une promenade en voiture tirée par des poneys des poneys... le futur chef de l’Empire britannique tiré par des poneys... que Mrs Churchill avait senti poindre l’enfant.

Son mari, Randolph Spencer, l’a raconté dans une lettre à un ami. Il avait alerté leur médecin de Londres. Celui-ci avait tardé. Ils avaient alors fait venir le médecin local, celui de Woodstock. L’enfant était des mains de ce dernier. Un généraliste provincial. Une petite main. Un second couteau.

 

Je traversais les salles du château. J’écoutais la guide qui désignait les pièces. Au terme de sa chevauchée à poneys, Winston avait atterri dans le lit de Jennie, celui-là même que vous pouvez voir devant vous. Merci de ne toucher à rien. Suivez-moi, nous passons à la salle suivante.

J’ai laissé partir le groupe. Me suis écartée des veuves. Pour être honnête, je devrais dire : de ces veuves. Car si je veux bien y penser, j’en suis peut-être une aussi, de veuve. Je ne le saurai jamais. Une veuve d’une autre sorte. Une veuve de soldat inconnu.

Je ne pouvais accepter la version officielle de la naissance de Winston. Je me suis mise à la recherche du cabinet de toi- lette il avait surgi des cuisses de la duchesse. J’ai cru le trouver dans une pièce qui en jouxtait une plus grande. J’ai fermé la porte derrière moi. Il était là, Winston, tombant de la matrice de Jennie et de ses lèvres ouvertes. Couvert de la semence syphilitique, oui syphilitique, de son père, lord Ran- dolph Henry Spencer Churchill, et du sang de l’héritière d’un magnat américain. Atterrissant debout, jambes potelées légèrement écartées. Plantées dans le sol.

Je me suis approchée. Je voulais sentir son odeur de la même manière que me restait à travers les années l’odeur âcre de mon fils à sa naissance. Et dans ma tête le souvenir absent d’Augusto au large des côtes d’Irlande.

Il était là, Winston, nu, le sexe ratatiné mais fier dans les plis de son bas-ventre. Épais, joufflu, fatty Winston. Le visage rond. Les bajoues laiteuses. Le crâne chauve. Les lèvres poussées en avant, prêtes à recevoir le cigare qu’il tiendrait plus tard entre les doigts dans sa war room à Londres. Et prêtes à dire. À émettre les mots : Collar the lot. Attrapez-les tous. Acciuifateli tutti.

Pourtant, le sait-on assez ? le petit Winston bégayait.

 

© Mercure de France 2014

© Photo : Le Soir

 

 

Quatrième de couverture > Londres, 1930 : Vera vit à Little Italy avec ses parents, Ada et Augusto, immigrés italiens. Rapidement la jeune fille se laisse enrôler dans une organisation à la gloire de Mussolini. Elle croit naïvement que l'idéologie fasciste lui forgera une identité. Mais l'arrivée de la guerre chamboule ses espérances. Écartelée entre sa langue maternelle et celle de son pays d'adoption, Vera se laissera emporter par d'autres dérives. Puis elle croira enfin venu le temps de construire le récit de sa vie et de !'Histoire. De trouver sa vérité, elle dont le prénom signifie «Vraie », et de la transmettre...

Peuplé de personnages décrits à l'encre noire, ce roman bouleversant nous parle d'identité et de racines. Et de l'espoir, parfois déçu, de les dépasser.

 

Vera est le premier roman de Jean-Pierre Orban, qui a écrit pour le théâtre et la jeunesse. Il vit entre Bruxelles et Paris.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Jean-Pierre Orban, Vera, Mercure de France, août 2014, 272 pages 20 €

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Jean-Pierre Orban a obtenu le Prix du Premier roman 2014.