Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Jérôme Garcin. Extrait : Le Voyant


EXTRAIT >

 

ET LA LUMIÈRE FUT

 

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Rien, pas l’once d’une plainte, pas l’ombre d’un regret, pas trace d’une quelconque amertume, pas la moindre colère, pas  non  plus  de protestation, et jamais de jalousie. Aucun sentiment bas, nulle révolte vaine. Au contraire, une paix avec soi-même, une harmonie avec le monde, une équanimité souterraine, un optimisme ravageur, une vaillance hors norme, une foi d’airain, et même une manière de gratitude pour le destin qui, en le privant de ses yeux, en lui ayant refusé le spectacle de la beauté à l’âge des premiers émerveillements, développa chez lui ce qu’il nommait le regard intérieur. Comme s’il évoquait une industrie secrète, une fabrique cachée, un atelier réservé à lui seul, il répétait que les « vrais yeux travaillent au-dedans de nous » et faisait entrer, dans sa propre caverne, la lumière du feu que Platon plaçait à l’extérieur, et en hauteur. La vérité était en lui-même ; dehors n’était pour lui qu’une illusion – un trompe-l’œil.

De son handicap, il fit un privilège. Il en tira une fierté qui interdisait la charité et intimidait la compassion. Il y trouva comme un supplément de gravité, lui qui, dans Le Puits ouvert, un roman demeuré inédit, écrivait : « En se penchant sur mon berceau, il y a un cadeau que les bonnes fées ont oublié de me faire, c’est la frivolité. » Il lui arrivait de mépriser ceux qui, s’apitoyant sur son sort, se flattaient d’avoir un regard d’aigle et de tutoyer l’horizon. Toujours, il se moqua des gémissants et des vaniteux. Le mot qu’il détestait le plus et tenait pour un défaut, pour une démission, pour une lâcheté, c’était celui de « banalité ». Sa vie brève n’y tomba jamais. Elle fut une exception française.

 

2

 

J’ai découvert Jacques Lusseyran avec Et la lumière fut. Je me souviens très bien des émotions contradictoires que j’éprouvai à la lecture de ce témoignage magistral et capital. Le récit de ce héros, qu’aucun romancier n’aurait osé inventer, n’était-il pas trop exemplaire pour être vrai ? Et s’il était vrai, où donc cet homme avait-il trouvé la force surhumaine d’affronter, tête haute, de telles épreuves, de se dépasser sans cesse, de se survivre en rayonnant ? Ce livre, qui illustrait à la perfection le concept de résilience, comment avait-il pu le rédiger sans le voir ? (Mon étonnement vient de ce que je suis de la vieille école. Il m’arrive souvent d’écrire à la main ; j’aime tracer les mots sur des cahiers quadrillés, les remplacer ensuite par d’autres qui attendent dans la marge, biffer, corriger, peaufiner, imposer un rythme secret à ma partition, ajouter des couleurs à mes crayonnés. Je ne suis pas loin de croire que la phrase manuscrite commande la pensée, que le geste précède l’idée, que le stylo impose son style et sa loi. Et je ne commence vraiment à écrire qu’en me relisant, qu’en regardant mon feuillet.) Avait-il lui-même tapé à la machine ou plutôt dicté à une sténo ce que j’avais la faculté de lire, les yeux ouverts, dans un jardin du pays d’Auge traversé par un ruisseau qui sentait l’herbe coupée, la menthe fraîche et l’ail des ours, un jardin qui ouvrait sur des perspectives  massifs anglais de rosiers, de rhododendrons, de lilas, champs chahuteurs de hauts maïs, colline boisée et alanguie – où mon regard se posait, entre deux pages, comme pour s’assurer de son acuité et bien mesurer son empire provisoire ?

Je crois bien que, dans ma vie, je n’ai jamais été si longtemps absorbé par un texte, m’arrêtant à chaque phrase, la pesant comme une petite miraculée, trouvant à chaque point-virgule, à chaque parenthèse, à chaque exclamation, à chaque alinéa, un sens et un pouvoir qui allaient bien au-delà des règles typographiques et des lois grammaticales. Tous ces mots, jaillis de la nuit absolue, avaient un éclat incomparable, ils répandaient sur la page une lumière éblouissante, presque trop crue. À travers les phrases grégoriennes passaient des couleurs de vitraux sur lesquels tape, à midi, le soleil des dimanches chrétiens. Ajoutés les uns aux autres, les adjectifs en relief – il me semblait les toucher du doigt, comme s’ils étaient en braille – dessinaient une chaîne alpine, formaient une cordillère des Andes, inventaient des Rocheuses lexicales. Dieu que le blanc d’entre les lignes exhalait d’étranges et voluptueux parfums. C’était de la littérature d’avant la littérature. Elle ne tenait ni par le beau style, qui est une coquetterie de clairvoyants, ni par l’imagination, qui offre aux oisifs de tromper à la fois leur ennui et leurs lecteurs, elle était le prolongement naturel d’un corps immobile, l’expression d’une pensée pure, débarrassée des images inutiles, des métaphores superflues. Lire Lusseyran, c’était réapprendre à lire, comme on dit réapprendre à voir, après une opération de la cataracte.

 

3

 

Un an avant sa disparition, devant une assemblée de bien-voyants, il tenta une fois encore d’expliquer l’incroyable pouvoir qu’il avait tiré de son traumatisme originel ; de montrer combien ce choc tellurique avait, en contrariant à  la  fois les idées reçues et les invariants scientifiques, déterminé toute son existence ; pourquoi enfin sa morale, sa philosophie de la vie, sa disposition au bonheur, son perpétuel besoin d’aimer découlaient naturellement de ce drame dont il n’allait cesser de faire une promesse et une chance.  Car il rendait grâce au  ciel qui, en le privant de l’essentiel, lui avait fait approcher une vérité plus essentielle encore. Il l’exposait ainsi : « La découverte fondamentale, je l’ai faite dix jours à peine après l’accident qui m’avait rendu aveugle. Elle me laisse encore ébloui. Je ne peux l’exprimer qu’en termes très directs et très forts : j’avais perdu mes deux yeux, je ne voyais plus la lumière du  monde, et la lumière était toujours là. Imaginez ce que cette surprise a pu être pour un petit garçon de moins de huit ans. C’est vrai, la lumière, je ne la voyais plus hors de moi, sur les choses, mélangée aux choses et jouant avec elles ; et tout le monde autour de moi était convaincu que je l’avais à jamais perdue. Mais je la retrouvais ailleurs. Je la retrouvais au-dedans de moi et, ô merveille !, elle était intacte. »

C’est ainsi qu’il oublia très vite qu’il était aveugle. Seuls les autres croyaient devoir le lui rappeler. Sa conviction profonde était que la vue est un sens tyrannique et superficiel, condamné à glisser sur la peau des êtres, à la surface des  choses, à évaluer les seules apparences. Le visible est futile et anecdotique. On eût pu même croire qu’André Gide s’adressait à lui quand il écrivait, dans Les Nourritures terrestres : « Que l’importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée. »  Car Lusseyran  mettait les voyants en garde contre « la toute-puissance des formes » et tenait que la connaissance du regard est pauvre, voire mensongère. Il condamnait, bien avant qu’elles ne deviennent universelles et dictatoriales, « la civilisation des affiches, des inscriptions lumineuses, du cinéma, de la télévision, des illusions et l’idolâtrie des  images ». Il prétendait que les aveugles entendent, sentent, goûtent, touchent, comprennent mieux que les voyants. Il disait : « La cécité a changé mon regard, elle ne l’a pas éteint. » Et il ajoutait  :  « Elle est mon plus grand bonheur. »

 

4

 

La légende prétend que Démocrite, à la fin de sa longue existence, se serait lui-même ôté la vue. Il aurait voulu, selon Tertullien, échapper au pouvoir qu’exerçait sur lui l’affolante, l’aveuglante beauté des femmes. Et dans ses Nuits attiques, Aulu-Gelle écrit que le philosophe grec se serait privé de la lumière parce qu’il estimait que « ses pensées et ses réflexions auraient plus de vigueur et de justesse s’il les délivrait des entraves apportées par les charmes séducteurs de la vue ».

Ne pas voir, c’est mieux voir. D’Homère à Xénocrite de Locres, la Grèce antique n’imagine pas de grand poète qui ne fût aveugle. Dans L’Odyssée, la Muse a pris les yeux de Démodocos, mais lui a donné « la douceur du chant ». Comme si, en plein soleil, la nuit des hommes était davantage dévotieuse et qu’elle favorisait en même  temps l’éloquence, la mémoire, la méditation et la relation privilégiée avec les dieux. Rares sont les oiseaux, tels le merle noir ou le rossi gnol philomèle, qui chantent dans les ténèbres, mais leur chant est très pur et leur phrase, flûtée.

Jacques Lusseyran a lu Homère, mais je ne sais rien de sa connaissance ou de son ignorance de John Milton, le poète du Paradis perdu et du Paradis retrouvé, qui tomba dans la cécité  très exactement l’amaurose  à quarante ans et connut, lui aussi, la prison : la tour de Londres pour le républicain anglais, Fresnes pour le résistant français. Dans le sonnet de Milton, On His Blindness, j’entends la voix et la foi de Lusseyran, son obstination à travailler alors que sa lumière s’épuise et s’éteint, son courage et sa force. Mais jamais, chez l’auteur de Et la lumière fut, je n’ai senti venir ces terribles crises de désespoir qui, parfois, dans des périodes suicidaires, gagnaient le poète unitarien dont Wordsworth soutenait que l’âme était comme une étoile : elle habitait à l’écart.

« La perte de la vue, estimait en effet Milton, est pire que les chaînes, le cachot, la mendicité, la vieillesse. Vie morte et enterrée, moi-même mon sépulcre. » À quoi Lusseyran répondait : « La seule infirmité que je connaisse, ce n’est ni la cécité, ni la surdité, ni la paralysie  si dures soient-elles –, c’est le refus de la cécité, de la paralysie. »

 

© Gallimard 2015

© Photo : C. Hélie


 

Quatrième de couverture > « Le visage en sang, Jacques hurle : "Mes yeux ! Où sont mes yeux ?" Il vient de les perdre à jamais. En ce jour d'azur, de lilas et de muguet, il entre dans l'obscurité où seuls, désormais, les parfums, les sons et les formes auront des couleurs. »

Né en 1924, aveugle à huit ans, résistant à dix-sept, membre du mouvement Défense de la France, Jacques Lusseyran est arrêté en 1943 par la Gestapo, incarcéré à Fresnes puis déporté à Buchenwald. Libéré après un an et demi de captivité, il écrit Et la lumière fut et part enseigner la littérature aux États-Unis, où il devient « The Blind Hero of the French Resistance ». Il meurt, en 1971, dans un accident de voiture. Il avait quarante-sept ans.

Vingt ans après Pour Jean Prévost (prix Médicis essai 1994), Jérôme Garcin fait le portrait d'un autre écrivain-résistant que la France a négligé et que l'Histoire a oublié.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Jérôme Garcin, Le Voyant, Gallimard, janvier 2015, 192 pages, 17,50 €

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