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La sélection

Annick Geille est écrivain*, critique littéraire et journaliste. Elle a vingt années durant dirigé des rédactions au sein du Groupe Hachette-Filipacchi, dont celle de Playboy, où elle fut la plus jeune rédactrice en chef de France. Après avoir relancé F Magazine, puis le cahier culturel de Pariscope, elle fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle a écrit dix romans, dont Un amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard, puis Livre de Poche). Elle a obtenu le prix du premier roman pour Portrait d'un amour coupable (Grasset) et le prix Alfred-Née de l'Académie française pour Une femme amoureuse (Grasset). Son roman La voyageuse du soir (Gallimard, puis Folio) fut adapté pour la télévision. Annick Geille siège au prix Freustié – fondé, entre autres, par Bernard Frank – et au prix du Premier Roman, où elle fut cooptée en tant que lauréate.

Après avoir collaboré trois ans au Figaro Littéraire, elle rédige aujourd’hui une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire.

« La » vitrine des meilleurs livres de la période, très appréciée des lecteurs et des auteurs (voir ci-dessous).

* Annick Geille vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Michel Onfray. Extrait de : Cosmos

il y a 22 mois Suivre · Utile  (1) · Commenter

EXTRAIT >

 

Les plantes vivent, souffrent, elles réagissent aux stimuli. Seul l’anthropomorphisme empêche cette conclusion – qui met à mal l’argument des végétariens qui accordent à l’animal un statut ontologique refusé aux végétaux eux aussi capables de souffrir – autrement dit : à expérimenter l’affect qui met en péril leur existence. On sait en effet aujourd’hui que les acacias communiquent et agissent en  fonction des  informations données par leurs semblables. Il existe un langage des plantes en dehors de ce que les plantes disent symboliquement aux hommes, qui permettait à Maurice Maeterlinck de parler jadis d’intelligence des plantes.

Sur un territoire donné, en l’occurrence le monde de la plante, des acacias échangent des informations qui leur permettent d’être (vivants), de persévérer dans leur être (vivant) et de permettre à l’espèce de rester (vivante) et en vie. Lorsque des mammifères, des gazelles, des impalas se montrent trop nombreux, ils broutent des écorces en quantité, une dégradation qui met en péril la population arboricole. Les arbres réagissent à l’information de cette surconsommation par une réponse appropriée : la sécrétion d’une substance qui intoxique les animaux brouteurs, les rend malades, en tue certains et dissuade les survivants de continuer leur déprédation leur prédation. Pour ce faire, l’intelligence végétale prend donc la forme d’une production d’éthylène qui permet la communication chimique entre les autres arbres via les courants d’air et le vent. Dans ce processus, il existe une compréhension du problème, une perception de l’agression, une mémoire de cette attaque, la préparation d’une riposte, une réaction au stress, une interaction entre les singularités de la population arboricole, une anticipation du risque altruiste de périr à cause d’une consommation excessive, une communication avec les semblables pour les prévenir, ce qui, au total, manifeste une authentique intelligence sociale qui vise et veut l’être et la durée du groupe, de la totalité, de la communauté. Nombre d’humains sont moins capables de faire communauté – république, au sens étymologique.

 

Notre méconnaissance de la vie végétale, notre ignorance de la capacité des plantes, des fleurs, des arbres à entretenir une relation intelligente avec le monde vient du  fait que notre temps, qui n’est pas le leur, nous sert de modèle et ne permet donc pas de saisir les modalités du leur. Ici comme ailleurs, nous appelons barbarie ce qui n’est pas notre fait. Si le végétarien entend bien le cri de l’animal parce qu’il se fait entendre dans une fréquence audible à l’oreille humaine, il semble ne pas entendre la plainte de l’acacia, car elle ne s’effectue pas dans la langue qu’il pratique. Si l’Homo sapiens était sensible à l’éthylène, il comprendrait la langue parlée par l’acacia.

Car les végétaux sont sensibles à un nombre incroyable de stimuli venus du même monde que celui des humains : les champs magnétiques, les ondes électriques, les intensités lumineuses, les rythmes circadiens, les effets des clartés lunaires, les impulsions sonores, les variations de gravité. Des chercheurs parlent aujourd’hui de neurobiologie végétale pour accréditer l’idée que les plantes s’avèrent sensibles à la biologie cellulaire, à la biochimie, à l’électrophysiologie, autant de domaines partagés avec les humains. Les cils de la cellule de  base végétale et ceux du spermatozoïde montrent que l’homme vient de la plante avant de descendre du singe, car le mammifère dit supérieur provient du mammifère dit inférieur qui, lui-même, descend jusqu’à cette cellule verte capable de photosynthèse.

La perception, la sensation, l’émotion n’exigent donc pas forcément neurones, synapses, connexions neuronales, cerveau. Les plantes peuvent percevoir, sentir, s’émouvoir sans tout cet appareillage complexe qui semble étouffer et empêcher la physiologie élémentaire des sensations directes avec le cosmos. On pourrait presque émettre l’hypothèse que plus l’appareillage neuronal est complexe, moins on est capable de saisir l’essentiel, plus on semble performant pour comprendre l’accessoire qui consiste à masquer l’essentiel ou à le faire passer au second plan. Apparemment sommaire, la plante dispose de l’intelligence fine des choses élémentaires là où l’homme, hypothétiquement complexe, donne l’impression de posséder les organes capables de déchiffrer l’élaboré, mais passe à  côté du fondamental.

Les plantes sans langage complexe disent ce qui permet leur vie et leur survie quand les humains, capables d’écrire La Divine Comédie en vers du moins pour l’un d’entre eux –, ne savent pas décoder ce qui met en péril leur existence. Les acacias échangent avec l’éthylène pour protéger leur famille ; les humains recourent à des mots pour élaborer un processus de destruction de leurs semblables – qu’on songe à Mon combat d’Adolf Hitler. Il y a plus d’intelligence collective et communautaire, républicaine au sens étymologique, chez les épineux que dans la secte nationale-socialiste des années 30 en Allemagne désireuse de mettre l’humanité à feu et à sang.

La neurobiologie végétale émet l’hypothèse que le cerveau des plantes se trouverait dans le système racinaire, en l’occurrence dans une courte zone de quelques millimètres à la pointe de chaque racine dans laquelle se concentreraient une centaine de cellules spécifiques. Cette région spécifique ramasserait la dose la plus élevée d’oxygène, comme dans le cas des neurones humains. Le docteur Stefano Mancuso, qui dirige le Laboratoire international de neurobiologie végétale (il professe aussi l’horticulture et la physiologie des plantes à l’université de Florence), parle d’intelligence des plantes, notamment quand il aborde leur faculté de prendre une décision et de résoudre un problème en relation avec un signal donné par leur environnement. Sensibilité, mémorisation, apprentissage, anticipation : les plantes dont nous procédons gardent plus que nous ne le pensons pendant que nous, humains, avons perdu plus que nous ne le croyons.

Les adversaires de cette neurobiologie végétale récusent ces hypothèses – trop darwiniennes. N’oublions pas que, presque un quart de siècle après son best-seller, Charles Darwin publie avec son fils Francis un livre méconnu intitulé Le Pouvoir du mouvement des végétaux (1880). Le formatage judéo-chrétien, anthropocentriste au dernier degré, constitue ce que Bachelard nommait un obstacle épistémologique aux observations expérimentales qui permettraient de trancher sur cette question de l’intelligence des plantes.

 

© Flammarion 2015

© Photo : Jean-Luc Bertini/Flammarion

 

 

Quatrième de couverture > Cosmos est le premier volume d'une trilogie intitulée "Brève encyclopédie du monde". Il présente une philosophie de la nature. Il sera suivi de "Décadence", qui traitera de l'histoire, puis de "Sagesse", consacré à la question de l'éthique et du bonheur. "Trop de livres se proposent de faire l'économie du monde tout en prétendant nous le décrire. Cet oubli nihiliste du cosmos me semble plus peser que l'oubli de l'être. Les monothéismes ont voulu célébrer un livre qui prétendait dire la totalité du monde. Pour ce faire ils ont écarté des livres qui disaient le monde autrement qu'eux. Une immense bibliothèque s'est installée entre les hommes et le cosmos, et la nature, et le réel." Tel est le point de départ de ce livre, dans lequel Michel Onfray nous propose de renouer avec une méditation philosophique en prise directe avec le cosmos. Contempler le monde, ressaisir les intuitions fondatrices du temps, de la vie, de la nature, comprendre ses mystères et les leçons qu'elle nous livre. Tel est l'ambition de ce livre très personnel, qui renoue avec l'idéal grec et païen d'une sagesse humaine en harmonie avec le monde.

 

Michel Onfray, philosophe français qu'on ne présente plus, a construit son oeuvre autour des thèmes de l'hédonisme, de l'athéisme et de la construction de soi. Il a publié plus de cinquante livres, dont plusieurs grands succès, traduits dans de nombreuses langues, comme l'Anti-manuel de philosophie, le Traité d'athéologie, Le Crépuscule d'une idole et L'Ordre libertaire. Il a également créé l'Université populaire de Caen et l'Université du goût à Argentan, sa ville natale. Ses cours d'histoire de la philosophie sont régulièrement diffusés sur France Culture.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Michel Onfray, Cosmos, Flammarion, mars 2015, 530 pages, 22,90 €

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