Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle rédige une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Yann Moix. Extrait de : Une simple lettre d’amour


EXTRAIT >

 

Ne regrettons rien : nous étions voués à la déception, à la fuite, au sommeil, aux problèmes, aux marais, à la nuit, aux pleurs, à la résignation, à la morosité, au désert, à la fatigue, au mensonge, aux urnes, aux saules, à la vase, aux ombres, aux remords, aux mouches, au bagne, aux précipices. Mais rassure-toi. Je me souviendrai de tout ; de toutes les insignifiances, de quel garagiste tu préférais, de ton exacte mimique quand tu léchais un timbre, de ta manière de beurrer une tartine, de ton haleine. Je me rappellerai quand et comment tu as dit ceci, cela.

En théorie pure, je savais très bien que nous pouvions nous revoir. Ce n’était pas un problème. Il aurait suffi qu’un jour je compose ton numéro de téléphone, que je sois gentil avec toi, un peu drôle, que je simule le type bien dans sa peau, détaché, heureux, qui a « changé », qui est amoureux d’une autre, et je savais que tu aurais accepté de revenir dans mon appartement vide prendre un petit déjeuner. Nous l’avions déjà fait, lors des ruptures que nous croyions définitives et qui ne l’étaient pas (celle-ci était définitive, mais définitivement). Une de ces fois-là, tu avais apporté des croissants. J’attendais un photographe. Je voulais qu’il prenne des photos de nous. De notre couple qui déjà (mais nous ne voulions pas l’écouter) n’en pouvait plus d’exister. Tu souriais sur la photo. Tu avais l’air heureuse.

Je n’ai jamais cessé d’être méchant avec toi – au début surtout (c’est drôle, on parle de « début », mais quand une histoire n’a pas lieu d’être, le début contient déjà la fin ; le début et la fin se confondent, ils sont strictement la même chose, les distinguer n’a aucun sens, si ce n’est pour les dissocier dans la chronologie). Des petites méchancetés médiocres, comme sont capables d’en ourdir, dans leur cerveau qui ne va pas très bien, les gens comme moi. Il suffisait qu’une attachée de presse un peu hystérique laisse un message ambigu sur mon répondeur, et voilà que j’écoutais trois, quatre, cinq fois le message devant toi, allant jusqu’à te demander de déchiffrer la fin d’une phrase, soi-disant inaudible. Je me souviens de ta dignité dans ces cas-là. Tu ne t’emportais pas. Tu ne disais rien. Mais, devant le miroir de ma salle de bains, ton beau visage fait pour sourire se froissait. Abîmer ta beauté était un plaisir ; une nécessité ; une joie. Un besoin.

Pourquoi faisais-je cela ? Parce que je suis malade n’est pas une réponse. C’est une explication, pas une réponse. Je le faisais parce que je le faisais. Un monstre, que j’ai encore du mal à contenir aujourd’hui, cherchait à toute force à se vomir de moi, pour t’éclabousser. Il sort ses griffes chaque fois que je suis censé « être heureux ». Il danse quand je dors. Détruit tout. Ménage à trois : toi, moi, lui. Ou plutôt : toi, lui, moi. Ce mécanisme est bien connu des amoureux : il s’agit là de masochisme, bien sûr. De masochisme comme modalité de la peur. Détruire par précaution, si j’ose dire. La peur, pour celui qui ne détruit pas l’autre, d’être détruit par l’autre.

Tout est toujours compliqué, alambiqué, dans les sentiments. Tout le monde voudrait dire « je t’aime », être heureux. Être heureux définitivement, sans altération, sans ramification, sans amplification mais sans dégénérescence : on en appelle à du fixe, à de l’immobile, à de l’immarcescible. Non : il y a toujours une tumeur qui sourd, un orage qui fait ses gammes quelque part, une horreur qui tonne. On ne peut s’acheter, une fois pour toutes, cette tranquillité qui apaise, ronronne, pourrait mourir avec nous, doucement. On voudrait bien s’adorer jusqu’à la tombe, mais des événements viennent défaire les vœux, déraciner les promesses, abîmer l’espérance. On achète, dans l’amour qui naît, un futur qui ne veut jamais exister. Impression, atroce, que le sommaire ment sans cesse, que les pages du livre se contredisent, que le chef-d’œuvre est toujours empêché.

Je n’ai aucun courage dans cette histoire ; je démissionne. Pas à cause de toi : à cause de l’amour lui-même, qui déçoit tout à l’avance, suicide les élans, fracasse les naïvetés, les simplicités sur son putain de rocher. Je suis un lâche ; je suis pire qu’un lâche. Si le mot « panache » possédait son jumeau symétrique au pays des défauts, son avatar inversé, son contraire au laser, net, tranchant, définitif, d’une précision aussi exagérée que l’imperturbable définition du mètre étalon fournie par les barons de l’isotope et les Pénates du quantum, c’est ce mot que (sans hésiter) j’emploierais pour dire ce que ne dit pas suffisamment celui de « lâcheté », qui bouffe à tous les râteliers puisqu’il satisfait à la fois la lexicographie des armes et la philologie des cœurs. Or, l’amour est plus méchant que la guerre, puisque la guerre consiste à faire du mal à ceux que l’on n’aime pas.

Aucun mot, à vrai dire, n’est l’antonyme d’aucun autre, et si le mot « nuit » n’est pas le contraire du mot « jour », c’est tout simplement parce que la nuit lui succède sans salamalecs. Je m’en vais, je sors de nous deux comme un acteur sort de scène, parce que je ne parviens même pas à être le contraire de toi. Je ne suis rien par rapport à toi, et rien en face de toi : un corps entrechoquant ton corps, une parole se frottant contre ta parole, un assemblage de discours égoïstes qui vient contrecarrer ton assemblage de discours égoïstes. Nous sommes deux cailloux posés. Nous ne parvenons jamais à ne faire qu’un seul, parce qu’un seul, à deux, sauf dans les mythologies, cela n’existe pas. Nous sommes côte à côte, rien de plus : on nous vend l’amour comme un partage des âmes ; nous ne sommes que des voisins de palier.

Nous sommes deux cailloux, deux chaises, deux immeubles, deux entités discernables, impartagées, impartageables. Nous ne nous faisons pas d’illusions sur notre mélange, sur notre fusion, sur notre disparition l’un dans l’autre – nous sommes faits pour le heurt, l’entrechoc, la juxtaposition. Nous sommes distincts, nous sommes différents, nous sommes étrangers, nous sommes chacun l’intrus de l’autre. Nous sommes incapables de ne pas être rien que nous. Et quand on voyage, c’est encore avec soi.

 

Je ne suis pas pessimiste, non : je n’arrive jamais à être complètement toi. C’est pour cela qu’il vaut mieux tout arrêter, sans (cette fois) d’espoir de retour de l’un de nous deux. Quant aux larmes, ces poèmes du corps, elles finiront dans ces zones intéressantes de la mémoire qu’on appelle l’oubli. On ne dira jamais suffisamment le nombre de choses, la quantité d’épisodes, qui se déroulent à cet instant même au fond de notre oubli. C’est là, c’est là-bas, en effet, que nous sommes le plus exhaustif, le plus vrai, le plus vivant ; les milliards d’instants de notre passé qui sont irréversiblement, irrémédiablement plongés dans la nuit sont le lieu de notre véritable existence. Ceux qui écrivent leurs mémoires ne font que rédiger des souvenirs, quand l’essence même de ce qu’ils sont prend son sens, prend sa source dans ce dont ils ne se souviendront jamais plus. Nous sommes perdus pour les autres parce que nous sommes perdus dans nous-même.

Ce n’est ni la paresse, ni le mensonge, ni l’ennui qui sont venus intercaler leurs faces grimaçantes entre nous (je n’ai, hélas, nul besoin de toi pour qu’elles me visitent), mais trois furies à mèches d’aspics, shampooinées de venin : Tisiphone, Mégère et leur ignoble sœur Alecto, toutes torches brandies, fouet dedans le poing, qui administrent dans le ciel des Grecs, ainsi qu’indiqué dans mes manuels de collège, les méticuleux bureaux de la vengeance et autres têtus offices de la violence. Admettons que tu m’aies fait du bien : je me vengerai de ce bien que tu m’as fait. Une des énigmes de l’homme est qu’il piétine en priorité, au prorata de l’amour reçu, tous ceux qui ont œuvré à son bonheur.

Je ne peux m’empêcher de te faire du mal. Le mal que je te fais ne s’oppose pas au bien que je prodigue : il est couplé avec, livré avec, compris avec. Il n’en est pas l’inverse, ni même le complément : simplement, c’est la même chose. Comme j’aime, je dois détruire. Mes démons intérieurs n’adorent rien tant que prendre de court la destruction extérieure annoncée, programmée, toujours déjà validée. Je gâche avant que ne commence le travail du gâchis. Je massacre avec subjectivité ce qui s’étiolera avec objectivité. Je coupe l’herbe sous le pied des choses.

Ce qui caractérise cette lettre, tu l’auras sans doute remarqué, c’est le franc-parler de son lyrisme. Comme une nef taguée. Suis-je totalement vrai ? J’essaie ; je fais tout pour y atteindre.

Ça aussi, c’est un leurre. Tout est leurre, sauf l’heure exacte de la mort. Je ne t’écris pas pour être méchant : pour être comique, aussi. Je l’avoue, je m’entraîne un peu sur toi : j’élabore des effets, j’esquisse des manies. Je postillonne un peu de style, pour voir. J’aimerais tant inventer un genre neuf, bâti sur l’incohérence de ses fondations : du sublime qui insulte, de la mésange qui rote, des mânes qui dégueulent.

Tu dois te poser des questions sur moi, sur nous. Les dernières fois, je n’ai pas été très agréable. Tu as raison : je suis un « caractériel ». Étrangement, j’ai remarqué que les caractériels n’avaient aucun caractère ; ils ne font que faire payer leurs faiblesses et surtout leur faiblesse aux autres. À ton contact, ce défaut semble s’amplifier, se porter lui-même au carré, au cube, ainsi qu’un fleuve débordant de son lit. Je sais, c’est effrayant. Dès que nous sommes ensemble, je suis en crue.

Du peu que j’en sache, la fonction de l’amour consiste à produire davantage d’amour que l’amour. Chez moi, à l’instar de ces clowns chez qui l’exercice de la rigolade se conclut par le spectacle du suicide, l’amour aboutit à sa propre négation : la haine. La haine qu’on éprouve pour quelqu’un qu’on hait n’est rien à côté de la haine qu’on ressent pour quelqu’un qu’on aime. J’en suis venu à te haïr. Ne me demande pas à quel moment cette sensation a grimpé en moi ; mais elle est là, installée. Je ne te hais pas par le prisme d’un dépit, d’une peine, d’une blessure, d’une vexation. Je ne te hais pas comme certains haïssent, c’est-à-dire en aimant à l’envers. Je ne te hais pas en diagonale. Je te hais tout droit.

Je ne suis pas à l’aise ; je devrais cacher cette vérité, du moins la travestir. Impossible. Je viens de me regarder dans le miroir de la salle de bains. Je suis un homme ; ni complètement beau, ni tout à fait laid : un homme qui a fini par te haïr. Haïr ton corps, tes mouvements, tes habitudes, tes mains, ta voix, les propos prononcés par ta voix. Redondance de ces propos, redondance de tes mains, redondance de ton être. Tu redondes, mon amour.

Il faudrait faire gicler des êtres, à la façon d’une vanille, la part d’inédit qu’ils recèlent.

Faire d’eux une perpétuelle première fois, une première fois dans tous les domaines, dans le regard, dans la respiration, dans le rire – faire face, sans arrêt, à un émerveillement pur, effrayant, prolongé. Sentir la proximité de la mort dans cet excès, cette permanence d’insoutenable nouveauté. Quelque chose qui serait abruti de naissance, de venue au monde – jusqu’à risquer de perdre aussitôt ce monde.

Je voudrais te connaître jusqu’au sang. Visiter ton intime charogne, tes mouvements, tes syncopes, habiter une veine, étudier des exhalaisons, goûter ton œsophage, sucer tes sucs. On me l’interdit, puisque l’autre est clos. Tu ne resteras qu’une drôle de grimace, ta chair un appétit, tes journées un lieu pour mes vacances. Après séparation, nous reviendrons à nous-mêmes, enfermés, butés, emmurés, entêtés, prêts à recommencer avec un autre corps cet amour qui ne rime à rien. Prêts à fabriquer des promesses que nous ne tiendrons jamais, à raconter les mêmes histoires pour les essayer sur une autre moue. Prêts à fracturer une existence qui ne nous avait rien demandé. Prêts à détruire encore, dans l’imbécile frénésie du temps qui passe.

 

© Grasset 2015

© Photo : JF Paga

 

 

Quatrième de couverture > Une femme, quand elle aime, se fait accroire que son dernier amour en date est confondu avec son amour ultime ; elle appelle « homme de sa vie » un être humain qu’elle tentera, à force de mille contorsions, de mille arrangements, de mille dénis, d’inscrire dans une figure idéale. Tandis qu’un homme, quand il aime, aime toujours déjà ailleurs ; il appelle « femme de sa vie » la prochaine femme qu’il rencontrera – il vaque de brouillons en brouillons. La définitive, pour lui, est incessamment la suivante.

Il est toujours bon d’écrire aux femmes que l’on aime. Ne serait-ce que pour les avertir, une fois la rupture consommée, pourquoi elles font bien de fuir ceux qui leur ont menti, les ont bernées, les ont parfois trompées pendant si longtemps. Il en va de leur départ comme de la mer, lorsque celle-ci se retire : on s’aperçoit de ce qui se cachait sous les flots. Des bidons d’essence, de vieux pneus, des bestioles décharnées.

Pourquoi ne pas avouer, une bonne fois pour toutes, que les hommes sont des tricheurs, des hypocrites, des manipulateurs, des cyniques, des lâches et des faux-monnayeurs, bref : des salauds ?
Dès lors qu’ils sont aimés, cela leur donne des ailes pour faire valoir cet amour dans d’autres bras, contre d’autres poitrines, entre d’autres cuisses. Aimer un homme, c’est fabriquer un infidèle. L’amour qu’il reçoit, il le transmute sans répit en assurance divine, en immunité frimeuse, en fière arrogance. En garantie d’être aimé ailleurs.

Je sens doucement poindre un horizon plus apaisé, plus lumineux, où l’amour serait un peu moins trompé, un peu moins fugitif, un peu moins coupable. Cela s’appelle s’avancer dans le temps. Par fidélité avec celui que je fus, que je fus longtemps, que j’aimerais ne plus être, ne plus avoir à être, voici la lettre (imaginaire ?) d’un jeune homme de 27 ans à une femme qu’il crut aimer, quand bien sûr il n’aimait que lui- même.

 

Yann Moix est écrivain. Il est né en 1968. Il a obtenu le prix Renaudot en 2013 pour Naissance.


Pages choisies par Annick Geille

 

Yann Moix, Une simple lettre d’amour, Grasset, avril 2015, 144 pages, 12,90 €

 

2 commentaires

Prolifération de mots qui se succèdent en une frénésie assourdissante qui masque un besoin ou un manque chez l'auteur à vouloir combler l'espace d'une page blanche. Je n'ai lu que cet extrait qui me semble correspondre à celui d'un homme tourmenté qui ne perçoit l'autre equ'au travers d'un prisme. Sa vision trouble et troublée l'empêche de voir la réalité  des femmes avec un coeur simple.  Qu'il lâche un peu prise côté cérébral  pour retrouver le goût de l'instinct.

Ainsi réconcilié avec une part de son être essentiel, les mots libérés de leur entrave foisonnante pourront tout naturellement toucher la lectrice que je suis.

Jack Dupre

Un texte imbuvable comme son auteur....... Pauvre Yann Moix englué dans son pauvre "moi" qui n'a rien compris de l'existence de l'autre,  de la vraie rencontre avec l'autre,  de l'inaltérable enrichissement de l'amour à travers la différence, de la profondeur de l'engagement indissociable de l'amour...... et bref, de toutes ces choses qui font qu'aimer est la plus belle des aventures de la vie.