Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle rédige une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Christine Angot. Extrait de : Un amour impossible


Méprisée par Pierre, l'humble Rachel éduquera seule leur fille. Celle-ci sera violée par son propre père.

Pour révéler – sans théoriser – la haine sociale et l'antisémitisme à l'œuvre au sein du couple parental, il fallait une grande romancière.

Le meilleur des vingt livres de Christine Angot.

 

EXTRAIT >

 

Mon père et ma mère se sont rencontrés à Châteauroux, près de l’avenue de la Gare, dans la cantine qu’elle fréquentait, à vingt-six ans elle était déjà à la Sécurité sociale depuis plusieurs années, elle a commencé à travailler à dix-sept ans comme dactylo dans un garage, lui, après de longues études, à trente ans, c’était son premier poste. Il était traducteur à la base américaine de La Martinerie. Les Américains avaient construit entre Châteauroux et Levroux un quartier, qui s’étendait sur plusieurs hectares, de petites maisons individuelles de plain-pied, entourées de jardins, sans clôture, dans lesquelles les familles des militaires vivaient. La base leur avait été confiée dans le cadre du plan Marshall, au début des années cinquante. Quelques arbres y avaient été plantés, mais quand on passait devant, de la route, on voyait une multitude de toits rouges à quatre pentes, disséminés sur une large plaine sans obstacle. À l’intérieur de ce qui était un véritable petit village, les allées, larges et goudronnées, permettaient aux habitants de circuler dans leur voiture au ralenti, entre les maisons et l’école, les bureaux et la piste d’atterrissage. Il y avait été embauché à sa sortie du service militaire, il n’avait pas l’intention de rester. Il était de passage. Son père, qui était directeur chez Michelin, voulait le convaincre de travailler pour le Guide Vert, lui se voyait bien faire une carrière de chercheur en linguistique, ou d’universitaire. Leur famille habitait Paris depuis des générations, dans le dix-septième arrondissement, près du parc Monceau, était issue de Normandie. De père en fils on y avait souvent été médecins, on y était curieux du monde, on y avait la passion des huîtres.

Il l’a invitée à prendre un café. Et quelques jours après à danser. Ce soir-là, elle devait aller à un bal dit « de société » avec une amie. Organisés par un groupe ou une association qui louait un orchestre et une grande salle, les bals de société, à la différence des dancings, fréquentés des Américains mais aussi des prostituées, attiraient les jeunes gens de Châteauroux, celui-là avait lieu dans une grande salle d’exposition de la route de Déols, le parc Hidien. Mon père n’en avait pas l’habitude.

— Oh moi je ne vais pas dans ce genre de chose... Nous sortirons ensemble un autre soir. Je vais rester chez moi. J’ai du travail...

Elle y est allée avec son amie, Nicole, et le cousin de celle-ci. La soirée était déjà bien entamée quand au loin à travers la foule, elle l’a vu se frayer un chemin. Il avançait vers leur table. Il l’a invitée à danser, elle s’est levée, elle portait une jupe blanche avec une ceinture large. Ils se sont faufilés en direction de la piste, en arrivant sur le parquet il a souri, elle était prête à se glisser dans ses bras, il a pris sa main pour la guider, et la faire évoluer parmi les danseurs. À ce moment-là l’orchestre s’est mis à jouer les premières mesures de : «Notre histoire c’est l’histoire d’un amour ».

C’était une chanson qu’on entendait partout. Dalida venait de la créer. Elle la chantait avec intensité, en mêlant le tragique à la banalité. Son accent oriental arrondissait les mots, les étirait en même temps, sa voix grave enveloppait les sons et leur donnait une substance particulière, l’ensemble avait quelque chose d’envoûtant. Et pour mieux emporter les gens, la chanteuse de l’orchestre se coulait dans l’interprétation d’origine.

— « Notrre histoirreu, c’est l’histoirreu d’un ammourr

Éterrrnell et banall qui apporrrteu, chaqueu jourr

Tout le bien tout le mall... »


Ils ne se parlaient pas.


— « C’est l’histoirrreu qu’on connaît... »

La piste était pleine, c’était une chanson très connue.

— « Ceux qui s’aimment jouent la mêmme, je le sais

Ma complainneteu c’est la plainneteu, de deux cœurrs

C’est un roman comme tant d’autrres, qui pourrait être le vôtrre

C’est la flamme qui enflamme, sans brrûler

C’est le rrêve queu l’on rrêve, sans dorrmirr

Monne histoirreu c’est l’histoirreueu... d’un... ammourr. »

Pendant toute la chanson, ils se sont tus.

— « ... avec l’heurrre où l’on s’enlasssse, celle où l’on seu ditttadieu

Avec les soirées d’angoisssse, et les matins... merrrveilleux...

Et trrragique ou bien profonnedeu, c’est la seule histoirrre du monnedeu,

Qui ne finirrra jamais


C’est l’histoirreu d’un ammourrr... »


Ils ne se regardaient pas.


— « ... mais naïve ou bien profonnedeu, c’est la seule histoirre du monnedeu,


Notrre histoirreu c’est l’histoirreueu... d’un ammourrrr. »


La chanson s’est terminée. Ils ont repris de la distance. Et ils ont retraversé la salle en direction de la table. Elle lui a présenté Nicole et son cousin.

Ils ont commencé à se voir. Ils allaient au cinéma, au restaurant, à des soirées dansantes, le week-end ils sortaient, il louait une voiture, et ils partaient. Les jours de semaine, il passait la chercher à son bureau, ou bien il allait chez elle. Très vite, ils se sont vus tous les jours.

Elle découvrait un monde.

Un monde d’intimité, de paroles constantes, de questions, de réponses, la moindre impression était fouillée, personnelle et détaillée. Les détails inattendus, les mots nouveaux. Les comparaisons, surprenantes, inédites, à contre-courant, osées. Des idées qu’elle n’avait jamais entendu exprimer. Il balayait les convenances d’un air naturel. Et il décrivait tout ce qu’il voyait, les lieux qu’ils traversaient, les paysages dans lesquels ils marchaient, les gens qu’ils croisaient, avec une précision telle que ça gravait ce qu’il disait en elle. Il lui expliquait qu’il avait fait le choix de la liberté, il ne critiquait pas la façon dont les autres vivaient, mais il s’en écartait. Certaines choses le mettaient hors de lui, d’autres qui la choquaient le faisaient rire ou l’attendrissaient. Dieu, qu’elle avait toujours pensé au-dessus d’elle, n’existait pas pour lui, la religion était faite pour les esprits faibles. À l’époque, c’était un sujet qui importait.

Pour avoir la paix il suffisait de faire une ou deux concessions à la société. Ça avait le double avantage de ne pas blesser les gens, et de récolter le moment venu ce qu’ils avaient à vous apporter. Elle mettait les propos qui la dérangeaient sur le compte de sa personnalité non conventionnelle. Il s’arrêtait au milieu d’un sentier, la regardait, et soulignait la singularité de son intelligence, en amoureux et en expert, il parlait d’elle avec la même passion que d’un auteur qu’il admirait. La pertinence de ce qu’elle disait n’avait rien à voir pour lui avec le fait qu’elle n’ait pas fait d’études. Il dressait une liste de gens instruits qui étaient des imbéciles, en dépit de leur position publique élevée. Pour la faire profiter de son expérience, il lui expliquait qu’il fallait les flatter, car pour vivre libre il fallait être seul, et seul à savoir qu’on l’était.

La radio était allumée, tout à coup il se mettait en colère. Il critiquait les propos qu’on y entendait, des otages, pleurant à chaudes larmes, demandant à leur pays d’origine de les sauver, il les méprisait de faire prévaloir l’intérêt personnel sur l’intérêt public. D’une manière générale, les sentiments collectifs le laissaient froid, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre qui causaient des milliers de pertes humaines, tout ça était pris dans les statistiques, ça ne comptait pas au titre d’informations. C’était la première fois qu’elle entendait ça.

Il la regardait fixement sans battre un cil, jusqu’à ce que, d’émotion, il soit obligé d’abaisser les paupières, bouleversé par son sourire.

 

© Flammarion 2015

© Photo : Jean-Luc Bertini

 

 

Quatrième de couverture > Pierre et Rachel vivent une liaison courte mais intense à Châteauroux à la fin des années 1950. Pierre, érudit, issu d'une famille bourgeoise, fascine Rachel, employée à la Sécurité sociale. Il refuse de l'épouser, mais ils font un enfant. L'amour maternel devient pour Rachel et Christine le socle d'une vie heureuse. Pierre voit sa fille épisodiquement. Des années plus tard, Rachel apprend qu'il la viole. Le choc est immense. Un sentiment de culpabilité s'immisce progressivement entre la mère et la fille.

Christine Angot entreprend ici de mettre à nu une relation des plus complexes, entre amour inconditionnel pour la mère et ressentiment, dépeignant sans concession une guerre sociale amoureuse et le parcours d'une femme, détruite par son péché originel : la passion vouée à l'homme qui aura finalement anéanti tous les repères qu'elle s'était construits.

 

Christine Angot est l'auteur d’une vingtaine de romans, dont Rendez-vous (2006), Le Marché des amants (2008) et Une semaine de vacances (2012).

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Christine Angot, Un amour impossible, Flammarion, août 2015, 218 pages, 18 €

2 commentaires

Christine Angot a obtenu le Prix Décembre 2015.

"Leur famille habitait Paris depuis des générations, dans le dix-septième arrondissement, près du parc Monceau, était issue de Normandie."
Drôle de phrase, quand même, pour un Prix Goncourt ...