Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Charles Dantzig. Extrait de : Histoire de l’amour et de la haine


Si Charles Dantzig n’existait pas, il faudrait l’inventer. On l’adore ou le déteste, mais il est inimitable. Disciple d’Oscar Wilde, ce dandy ne vit que pour et par la littérature. Écrivain, éditeur, directeur de revue, il a publié de nombreux livres : recueils de poésies, essais, romans qui finissent par former une œuvre.

Avec Histoire de l’amour et de la haine, le romancier utilise en toile de fond une France au bord de la crise de nerfs, pour distribuer les rôles de sept personnages en quête de bonheur, et pour certains, d’une certaine hauteur... Son héros, le jeune Ferdinand pourrait dire que par délicatesse, il risque de perdre sa vie. Mais l’auteur veille. La France va mal, certains haïssent le mariage pour tous, mais nous voulons tous “notre billet-retour d’amour, d’amour, d’amour”....

Le parti de la bienveillance devrait s’imposer. Une morale, quelques principes, des listes, et la valse des personnages au service d’une narration très inventive. Le style, c’est l’homme !

Congratulations, Mr Dantzig !

 

EXTRAIT >

 

Assis sur son lit, bras croisés sur la poitrine, Ferdinand élaborait l’idée suivante : « Il y a des choses à ne surtout pas se dire à soi-même, particulièrement si elles expriment une vérité. Une vérité élève un mur qui a la prétention d’être infranchissable et par là même le devient. Je n’ai pas de vérité à exprimer. Je ne suis pas une vérité qui se limiterait à une préférence. » À la fin de la chanson « Les femmes ça fait pédé », de Serge Gainsbourg, qui passait à la radio, les présentateurs s’esclaffèrent, firent des blagues sur les gays en présence de l’un d’eux qui était gay et rit plus fort que les autres. « Qu’est-ce qui est pire ? Ce gras, ou le plomb des films, des romans et des débats à la télévision qui voudraient me ligoter au malheur ? Mon père a décrété son existence. “Les homosexuels sont malheureux.” Le malheur remplace le vice dont ils nous accusaient jusque-là. Si le malheur passe, ils trouveront un autre mot. Bah, je m’en branle ! » Sur le manteau de la cheminée de sa chambre, une étroite cheminée de marbre blanc aux épaules serrées, il s’était créé un dieu de la masturbation que son père s’il venait fouiller ne pourrait pas deviner : une figurine de Napoléon qu’il lui avait offerte dans son enfance autour des yeux de laquelle Ferdinand avait dessiné des cernes. Décroisant les bras, il dit, à voix haute : « Je vais prendre des cours de boxe. »

L’idée de Paris, comme l’idée de toute chose, a été créée par les écrivains, Hugo, Balzac, Zola, Proust, tant d’autres et jusqu’à nos jours et il y en aura tant que la ville n’aura pas été reconquise par les chèvres. L’opéra, qui est assez bête, en a fixé une imagerie reprise par la comédie musicale, qui n’est pas audacieuse. Le Louise de Charpentier, La Bohème de Puccini ont inventé (d’après le mauvais roman Scènes de la vie de bohème, Henry Murger, 1851) le lieu commun de l’artiste sans le sou à qui il arrive quelque chose de malheureux dans l’opéra, d’heureux dans la comédie musicale. Les spectateurs à trois cents euros la place sont contents. Dans le film Un Américain à Paris, qui se passe après la Deuxième Guerre mondiale, on dit de l’héroïne que ses parents ont disparu en Europe centrale, sans que soient nommés les camps de la mort, puis entrechat ! Les clichés résistent aux guerres. Les peuples sont rassurés. Ils n’ont pas été mauvais. On peut revoir la carte postale des vacances anciennes, avec l’azalée retouchée en rose vif au premier plan. Tout cela avait été signalé par Pierre Hesse, un natif de Paris qui avait si bien été Paris dans Il me faudrait un petit palais, le fameux chapitre sur les bars d’hôtel, à vingt-huit ans il les aimait déjà, c’était alors moins pour le confort que parce que, désireux depuis son adolescence d’accéder au paradis de la littérature, il refaisait ce que des écrivains aînés avaient fait, on ne devient pas un écrivain sans se prendre pour un écrivain. Quant à devenir un génie si on ne se prend pas pour un génie c’était une question douloureuse qui revenait le piquer aléatoirement, douloureusement, comme quand, avant cette visite à la Concorde il attendait Ginevra et se disait :

 

Rempli de champagne je suis parcouru de guirlandes de bulles aigres avachi dans le fauteuil de ce bar d’hôtel où j’attends Ginevra que j’ai conduite à croire qu’elle me forçait à lui faire visiter la place de la Concorde alors que je l’ai voulu et ai voulu lui laisser croire le contraire ne tenant pas à rabaisser cette femme énergique qui fait déjà beaucoup ce que je veux je marmonne en moi-même tout en regardant droit devant et que te dis-tu ô grignoteur de tes propres souvenirs écureuil tenant entre ses pattes fébriles la petite boule d’angoisse de son passé grignote grignote grignote que ton prochain livre (ah ah ah) s’intitulera Paris à vendre alors observant droit devant moi mon rêve sombre et séduisant je vais poursuivre lentement cette idée avec des plongées d’où je remonterai avec des pensées encore plus empesées et brillantes que je savourerai n’étant interrompu par personne il y a déjà bien assez de soi-même dans la vie Paris à vendre Paris à vendre Paris à vendreparisàv Le Vendre de Paris bouarf bouarf bouarf comme une vieille actrice comme un chevreuil quand le printemps détruit comme un vol de gerfauts sur le charnier natal comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde c’est curieux ces poèmes commençant par « comme un » qui me reviennent sont tous sinistres mais « c’est curieux » n’est pas un raisonnement ils sont peut-être tout ce que les câbles noirs et luisants de ma triste mémoire acceptent de remonter comme une vieille actrice vendant aux enchères les robes où elle a chanté d’antiques succès Paris vend ses trésors aux barbares... Comment pense-t-on ? Quelle est la forme de mes pensers ? J’ai lu Les lauriers sont coupés de Dujardin et le monologue de Molly dans Ulysse, du coup je pense que je dois penser sans ponctuation. Au reste, si je m’en souviens bien, dans Les lauriers sont coupés, Dujardin fait penser son personnage en points de suspension, son livre y prend l’air d’une soupière de petits pois. Pour Ulysse, ce gros sudoku pour diplômés cherchant à s’occuper tous les week-ends de leur vie... Ah, il lui sera beaucoup reproché d’avoir été exagérément impoli avec le lecteur, lui demandant autant d’efforts pour parfois aussi peu de résultats ; mais bien sûr il faut prendre le tout, l’impression d’ensemble, encore qu’on ne juge pas un livre sur son intention, sans quoi tous seraient sublimes. Mon flux de conscience, comme ont dit les universitaires sur lesquels ce rusé de Joyce a placé son jeton, et il a touché trente-six fois la mise, ah ces paresseux aiment volontiers paître au même endroit, pour se rassurer sur l’utilité de leurs recherches, sans doute, et mettre des noms de notions sur ce que le génie a trouvé sans chercher, pour rabaisser sa part de légèreté, peut-être, voulant faire accroire que tout ce qu’il a écrit était planifié et voulu, pour suggérer que si eux-mêmes voulaient, ils pourraient, indubitablement (Joyce il est vrai y aide bien) (et pourtant je l’estime ce roman qui m’enrage, je l’emporterais en cas d’emprisonnement, ne serait-ce que pour avoir suffisamment de marges pour écrire un livre à moi tout autour)... Que disais-je ? mais je ne dis que disais-je que par politesse et mensonge, ne perdant jamais le fil de mes pensées, puisque d’ailleurs c’est un cliché et que j’en ai horreur. Je me rappelle très bien où je voulais en venir. Et où je voulais en venir, chère Mme Woolf sur qui les fans d’Ulysse ont beau dire que vous l’avez méprisé parce que vous étiez en train d’écrire votre propre roman dans la tête d’un personnage, Mrs. Dalloway, cette explication me paraît surtout révéler la mesquinerie de qui la donne, et d’ailleurs vous êtes très rigolote, si je peux employer cet adjectif à propos d’un membre du vaporeux groupe de Bloomsbury, quand, dans votre Journal, vous dites d’Ulysse : « Quand on peut avoir la viande cuite, pourquoi l’avoir crue ? », je voulais donc ah que ce donc vous soulage mais ne soupirez pourtant pas trop tôt je voulais Virginia en venir à ceci : quand je réfléchis, je forme des phrases. Je pense en phrases. Je ne suis pas, ni personne je pense, un creuset où un magma de mots s’écoulerait pour être martelé par la suite. J’ai un très ordonné appartement intime, malgré ma mauvaise santé nerveuse. (Trois phrases d’affilée ayant commencé par « je ». J’ai ajouté la troisième parce que était arrivée la deuxième ; si j’avais écrit ceci au lieu de le penser, j’aurais peut-être supprimé la deuxième, et alors, pas de troisième. Dans mon esthétique, deux est une erreur, trois est une raison.) Pour moi, écrire ne consiste pas à faire des phrases, mais à faire une phrase. Un livre est une seule phrase. Une œuvre est une seule phrase. D’un écrivain il ne reste jamais, au mieux, qu’une phrase. La mienne ?... Il m’a semblé nouer quelque chose avec la dernière phrase de mon dernier livre. Tout ce que j’avais tenté de dire était enfin dit, par cette phrase, une phrase très simple mais d’une certaine forme, à l’assurance souple, si je puis dire, comme dans un dessin animé où aiguilles, ciseaux et tissus volètent pour que, vite et légèrement, la robe se mette en forme. Commencer un nouveau livre déséquilibrerait cela, m’obligerait à repartir dans une aventure de forme, si difficile, si difficile. À retourner à ce métier de forçat, où on dépense des millions d’imagination pour des centimes de récompense. Il y a plus de génie dans une phrase de Joyce que dans cinquante ans de slogans d’un publicitaire, et il ne gagnait pas de quoi s’offrir sept chemises par an. Les Qataris achètent les vieux palaces de ma ville et en font des trente-étoiles pour leurs semblables, les milliardaires de partout, et les Parisiens n’auront bientôt plus les moyens d’y boire un verre. Les Parisiens seront à Paris comme les Arabes et les Berbères à Alger avant 1962, à regarder avec haine les colons qui s’amusent dans les beaux quartiers qu’ils ne peuvent plus que traverser. Les Chinois achètent des hôtels particuliers qu’ils évident de leurs lambris et transportent dans des banlieues de Pékin où ont champignonné des centaines de palais copiés de Versailles. Les Français feront un jour comme les aborigènes, à réclamer qu’on leur rende des objets accaparés par des voyageurs ignares. Les Russes corrompent ma ville en y déversant des Volga de pognon, entre autres par le biais d’une église orthodoxe qu’on est en train de construire dans le VIIe. Ce sera bien joli, ces oignons dorés au pied de la tour Eiffel. On aura un arbre de Noël toute l’année. Les Français seront bientôt comme les pays satellites de l’URSS, obéissants en ayant l’air électoralement libres. Et c’est là que, si Ginevra était avec moi, je me demande comment elle prend le fait que nous ne couchions plus ensemble, ce n’est pas non plus qu’on l’ait fait si souvent, c’est là que Ginevra tournée vers moi mettrait un sourire fin sur son beau visage virilisé de grande femme ayant dépassé cinquante ans et répondrait que eh bien, les Français deviendront comme les Italiens, sceptiques, c’est-à-dire vaniteux, et fatalistes, c’est-à-dire amers, et débrouillards, c’est-à-dire sans honneur, en un mot vivants, mais morts. Et une fois Paris éteinte, l’Europe sera morte, ayant elle-même apporté trop de finesse à un monde qui ne voulait plus en supporter le soin. Merci pour la consolation, dirais-je à Ginevra en souriant enfin, et... la voici. Allez ! mes reins, à la fontaine !

 

© Grasset 2015

© Photo : DR

 

 

Quatrième de couverture > Voici sept personnages avec qui nous vivons, des premières manifestations contre le « mariage pour tous » jusqu’aux dernières.

Il y a Ferdinand, garçon de vingt ans blessé par la vulgarité de son père, le député Furnesse, vedette homophobe des médias et fier de l’être ; Pierre, le grand écrivain n’écrivant plus ; Ginevra, qu’il tente d’aimer ; Armand et Aron, qui vivent en couple ; Anne, si belle et victime de sa beauté ; bien d’autres encore. Tous apportent leur voix à ce concert de l’esprit où le comique le dispute à la rage.

Que s’est-il passé durant cette période ? Quel esprit est entré dans Paris, si contraire à Paris ? Comment ce qu’on appelle un événement transforme-t-il la vie des hommes ?

Le grand roman de l’amour au temps de la haine.

 

Charles Dantzig est l’auteur de romans (Un film d’amour, 2003 ; Je m’appelle François, 2007 ; Dans un avion pour Caracas, 2011), d’essais (Dictionnaire égoïste de la littérature française, 2005 ; Encyclopédie capricieuse du tout et du rien, 2009), de poèmes (Les nageurs, 2010 ; La diva aux longs cils, 2010), tous publiés chez Grasset.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Charles Dantzig, Histoire de l’amour et de la haine, Grasset, août 2015, 480 pages, 22 €

 

1 commentaire

Charleen

Quel ennui....ni sourire ni émotion dans ce pavé qui passionne sans doute les Parisiens qui ressemblent à l'auteur, mais pour les autres ?