Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Philippe Delerm. Extrait de : Les eaux troubles du mojito


Il y a les rentrées plus ou moins difficiles. Les crises du politique, celles des fins de mois commençant de plus en plus tôt, les bureaux, les factures, les impôts. Ceux qui meurent au bord de la route, en groupe. Sans oublier les barrages, l’élevage, le chômage. Et puis, soudain, au détour d’une page de Philippe Delerm, le plaisir fugace de se sentir vivant ; vivant et heureux de l’être, en France, aujourd’hui, malgré tout.

Longtemps après La Première gorgée de bière, Philippe Delerm renouvelle l’exercice. Faisant fi de son propre succès, il veut nous surprendre, travaillant la langue, approfondissant sa pensée, d’où le plaisir de lecture. Le temps a passé depuis 1997, la mélancolie se glisse au détour d’une phrase. Tout le monde – y compris l’auteur – a pris de la bouteille. "Le vrai bonheur serait de se souvenir du présent" dit Jules Renard, point de départ du livre...

Philippe Delerm est un écrivain qu’aurait aimé Montaigne.

Il capture notre présent, tapi entre ses pages.

 

EXTRAIT >

 

On fête la convivialité de se retrouver en terrasse, de parler sans restriction. Prendre un cocktail, c’est chaud. Il y a souvent des couleurs d’îles, des rouges tropicaux, des saveurs de noix de coco, un petit côté soleil Club Med à boire au deuxième degré, en se moquant de sa propre soif, d’une gourmandise enfantine que le rhum va créoliser.

Et puis il y a le mojito. Trrrrrr ouille ouille ! Le mot est sud-américain. Mais on attend bien autre chose. On a beau continuer à suivre la conversation, feindre l’indifférence, quand le serveur dépose le verre sur la table, on sent qu’une aventure commence.

C’est tellement pervers, tellement trouble. D’emblée, une invite à plonger, à s’embarquer vers des fonds sous-marins qu’on aura bien du mal à maîtriser. On va nager à la recherche d’une épave, peut-être, ou bien pour caresser des algues étranges, qui veulent emprisonner ou caresser, l’équivoque est tentante.

Le mojito, c’est à la fois opaque et transparent. Dans les verts, bien sûr, mais dans les noirs aussi, avec des zones un peu plus claires à la surface et des mystères insondables tout au fond de l’apnée. On y trempe les lèvres, surpris de cette fraîcheur qui sait prendre les oripeaux d’une moiteur de marigot. Tout cocktail impose une consommation lente, entrecoupée de pauses, d’abandons et de retours. Avec le mojito, on ne domine rien. La dégustation devient fascination, et c’est lui qui commande. Le plus étonnant est cette persistance du sucré dans une mangrove aux tons si vénéneux. On se laisse pénétrer par une fièvre froide, on s’abandonne. Au bout de cette errance glauque on sait que vont venir une chaleur, une euphorie. Mais il faut dériver dans la forêt feuilles de menthe, ne pas craindre de s’engloutir, abandonner l’espoir de la lumière. Nager toutes les transgressions, se perdre, s’abîmer, chercher infiniment, descendre. Alors montera le plaisir.

 

© Le Seuil 2015

© Photo : Hermance Triay

 

 

Quatrième de couverture > Elles sont nombreuses, les belles raisons d’habiter sur terre. On les connaît, on sait qu’elles existent. Mais elles n’apparaissent jamais aussi fortes et claires que lorsque Philippe Delerm nous les donne à lire.

Goûter aux plaisirs ambigus du mojito, se faire surprendre par une averse et aimer ça, contempler un enfant qui apprend à lire en bougeant imperceptiblement les lèvres, prolonger un après-midi sur la plage...

« Est-ce qu’on est plus heureux ? Oui, sûrement, peut-être. On a le temps de se poser la question. Sisyphe arrête de rouler sa pierre. Et puis on a le temps de la dissiper, comme ce petit nuage qui cachait le soleil et va finir par s’effacer, on aura encore une belle soirée. »

 

Admirateur de La Bruyère, Jules Renard ou Marcel Proust, Philippe Delerm, ancien professeur de français, voue à la langue française et à la littérature un amour inconditionnel. Son écriture restitue des instants fugitifs, des sensations d'enfance. Il est notamment l'auteur de La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules (L'Arpenteur-Gallimard), La Sieste assassinée (L'Arpenteur-Gallimard), Autumn (Le Rocher), Sundborn ou les jours de lumière (Le Rocher).

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Philippe Delerm, Les eaux troubles du mojito, Et autres belles raisons de vivre sur terre, Le Seuil, août 2015, 128 pages, 14,40 €

 

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