Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Pierre Assouline : Golem

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Première impression : Bande et titre intrigants. L’épigraphe de Beckett donne le pitch : « Qui parle ainsi se disant moi ? » La quatrième de couverture nous fait penser à un polar, plus sophistiqué que d’autres. Fausse piste, et ce malgré les propos de l’auteur, interviewé chez son éditeur Gallimard (d’après Livres-Hebdo : « L’un des deux meilleurs employeurs de France », d’où, sans doute – entre autres bienfaits – le professionnalisme et la gentillesse du service de presse). Pour ne pas effrayer son lecteur, Pierre Assouline affirme avoir voulu écrire un thriller. L’auteur de Vies de Job et d’une biographie de Simenon s’y connaît en spiritualité et en suspense. Il ose donc, à partir de la légende du Golem (cf. cet Adam pas tout à fait humain de la légende juive) une fable métaphysique, avec plusieurs niveaux de lecture. Polar, oui, sans doute, mais pas seulement.

 

Le pitch : « Le juif n’est jamais certain de ses droits », disait Bernard Frank. « Le fait d’appartenir à une minorité persécutée, si l’on en sort, vous rend sceptique sur le bien, le mal, ce qu’il faut ou pas faire en certaines situations. Le juif, à tout moment, avant même d’avoir fait ou dit quoi que ce soit, peut être dénoncé pour une qualité imaginaire. À cause d’une chose qu’il ne peut ni voir, ni goûter, ni entendre, ni sentir, tout peut lui arriver. » Bien qu’il n’ait pu lire ce texte – pratiquement inédit – de l’auteur d’Israël et de Solde, Pierre Assouline l’illustre par la fiction. Un intellectuel juif, forcément coupable, donc en fuite (cf. le vagabond légendaire, soit Le Juif errant d’Eugène Sue), ne pouvant se défendre de crimes qu’il n’a pas commis, mais auquel on fait un « procès », s’interroge sur son moi véritable : qu’a donc bien pu faire de lui la société dans laquelle il vivait du temps de son « innocence » ? Qui est-il au fond ? Pierre Assouline questionne les notions d’identité, de culpabilité, et celles des libertés individuelles. Qui sommes-nous ? Quel sort – bon ou mauvais – nous a fait ce que nous sommes ? L’ambiance kafkaïenne du roman rend assez haletante cette modernisation – au bord de la science-fiction – de la légende du Golem. Dans la tradition juive, le Golem est ce tout autre quasi humain sans l’être tout à fait, cet Adam auquel il manquera toujours quelque chose, et qui préserva, dans la Mitteleuropa, les juifs du pogrom. Toute l’œuvre de Pierre Assouline est hantée par ce que Bernard-Henri Levy, s’inspirant de Chateaubriand, appelle dans son futur – et très attendu – essai : « Le génie du Judaïsme ». Son article dans le Point sur la problématique (?) du port de la Kipa témoigne de la hauteur à laquelle BHL situe le débat. Pour en revenir au Golem de Pierre Assouline – mais nous n’en sommes pas si loin – les œuvres du peintre Rothko sont le seul réconfort du personnage Gustave Meyer. Devenu paria sans savoir pourquoi ni comment, errant de par le monde pour fuir le danger que représente autrui, ce Golem « new age » est le fuyard allégorique, un coupable « humain trop humain » et différent des autres à son corps défendant. Le racisme le plus obtus pousse l’antisémite à haïr cet autre semblable à lui trait pour trait, le juif, que rien ne distingue de lui et qui lui ressemble comme un frère. Gustave Meyer est donc condamné a priori.

La tragédie hante le Golem de Pierre Assouline comme elle habite l’œuvre de Rothko. Le peintre utilise pour l’exprimer une sorte de guerre des couleurs. Le rouge est celle qu’il préfère : c’est la forme du tragique. Golem est, de ce point de vue, une fable « rouge ». Quant au côté « science-fiction » et « neurosciences » du roman de Pierre Assouline, il ne fait qu’anticiper très modérément la microchirurgie de demain. L’Obs nous apprend en effet que « des chercheurs britanniques manipulent des embryons humains ».

 

La première phrase : « Quand fond la neige, où va le blanc ? »

 

Quelques phrases donnant le « La » : « Son extrême lucidité sur lui-même, que nul ne devinait si douloureuse, avait toujours donné à Gustave Meyer la possibilité de se fixer ses limites et de savoir jusqu’où les dépasser. Perturbé comme il l’était par tout ce qu’il avait vécu ces derniers jours, profondément marqué par ses lectures du Saulchoir et les perspectives qu’elles lui ouvraient, il jugea que c’était assez pour sa carcasse d’homme, fût-elle monstrueuse.

Il cherchait le mot de passe permettant de circuler du monde visible au monde invisible et surtout d’en revenir, et ne trouva que le sacré partout où il se cache. Or, l’humilité de l’homme qui s’y tient suffit à conférer à n’importe quel lieu son caractère profondément sacré. Nahman de Braslav disait que le sacré n’est ni au ciel ni sur terre mais entre les deux. Ne lui restait plus qu’à descendre tous les jours un peu plus dans ses propres abîmes au risque de s’enténébrer.

Désormais, il en savait beaucoup plus sur la créature de Prague, mais qui peut dire qu’il sait quelque chose du Golem ? Comme lui, il marchait dans la ville la nuit, et passé le coin de la rue, devenait invisible. Au-delà, celui que sa culpabilité officieuse condamnait à se dissoudre aux yeux du monde demeurait ce à quoi les circonstances l’avaient réduit : un homme en fuite qui se protégeait pour persévérer dans son être. » (page 122)

 

La dernière phrase : « Puis il scruta le ciel où va le blanc quand fond la neige. »

 

Conclusion : Ce roman touchera ceux qui – hommes ou femmes, croyants ou agnostiques –, dans le matérialisme ambiant, osent se distinguer. De plus en plus nombreux, ils se posent des questions. Par exemple : la vie, la mort, l’amour, l’amitié. Le sens. Le sacré… L’essentiel, en somme, et réservé à la littérature.

 

Annick Geille

© Photo : C. Hélie

 

Pierre Assouline, Golem, Gallimard, janvier 2016, 272 pages, 19 €


> Lire la critique de Golem par Ariane Bois

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