Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle rédige une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Philippe Le Guillou. Extrait de : Géographie de la mémoire


EXTRAIT >


Il n’y avait pas que les paysages, les monuments m’attiraient aussi, et parmi eux on ne trouvait guère que des églises en cette pointe des terres. Le sacré exerçait sur moi son emprise, les offices et ses ministres, le pape, les évêques, les prêtres, tous ces hommes qui avaient fait à Dieu le don de leur vie. Je ne connaissais pas de prêtre personnellement, je les voyais à la messe, au catéchisme et, si on ne les fréquentait pas, ils étaient l’objet d’une vraie considération. Le seul dont il fût question dans la famille, parce que mon père l’avait connu au lycée, c’était le père Jullien qui était alors curé de Saint-Louis à Brest, et encore son nom était surtout évoqué pour l’excellence de son passé scolaire. Le tableau d’honneur de l’institution Bon Secours à Brest restait pieusement rangé dans un des tiroirs du buffet de la salle à manger de Kerrod, on l’en sortait comme une relique et il m’avait été donné d’y lire le nom de ce brillant sujet qui récoltait tous les prix. Mes grands-parents disaient de lui : « Il sera évêque. » L’Église devait être comme la marine ou la gendarmerie, une institution où l’on gravissait des échelons et des grades.

J’étais loin d’imaginer que je le rencontrerais un jour. J’éprouvais pour l’Église une curiosité étrange, mêlée de crainte et de fascination. Depuis que j’étais allé un matin à Landévennec, le souvenir des veilleurs vocaux, des chanteurs reclus dans leurs stalles rugueuses, pieds nus dans leurs sandales, ne me quittait plus. Qu’on pût ainsi consacrer sa vie au Christ me fascinait, l’offrande totale de ces hommes m’avait remué, éternels captifs de la forteresse ocre, au-dessus des méandres de l’Aulne et des grèves qui avaient recueilli le corps d’Annonciat, la pauvre noyée.

Je devais pressentir que je ne serais jamais capable d’un tel sacrifice. La vocation pointait parfois, la prédication, les gestes de la messe me saisissaient, je les imitais, je les connaissais secrètement par cœur. Le destin aussi de cet homme que mon père avait croisé – d’un an plus âgé que lui, il venait saluer dans la cour tous ses condisciples cités au tableau d’honneur – m’attirait, mais le père Jullien demeurait un illustre inconnu et rien ne me prédisposait à le rencontrer un jour.

Mon christianisme, je l’avoue, était bien plus instinctif, primitif, pleinement accordé aux paysages de ce pays du Faou et à ses sanctuaires. De l’église du village, dressée sur sa terrasse que j’avais si longtemps fréquentée, j’aimais tout, la situation au-dessus du bassin régulièrement envahi par les marées, le plafond incrusté d’étoiles, le tabernacle de l’époque surmonté d’un beau dais baroque en forme de soleil, le baptistère en pierre de Logonna au-dessus duquel mon grand-père Gabriel, qui était aussi mon parrain, m’avait tenu un jour d’août 1959, les vitraux chamarrés dont celui qui, à gauche dans le chœur, montrait un des saints tutélaires du village, Jaoua, endormir, sous le nœud d’une étole, un dragon vert pomme.

J’avais découvert le sanctuaire à l’occasion des messes où j’accompagnais mes grands-mères, on était en plein après-concile, l’Église, autoritairement et avec une réelle maladresse, accomplissait une mue, et les liturgies, au son d’un harmonium poussif et désaccordé, n’avaient rien de fastueux. Peu m’importait, l’intérêt, je n’ose pas dire le plaisir, était ailleurs. Il me suffisait de fermer les yeux, le temps d’une prière rapidement dite, pour accéder à un autre monde : les boiseries craquaient, la vieille structure de l’édifice, me semblait-il, bougeait, comme contrainte par la pression des marées qui venaient buter contre la muraille de l’ancien cimetière ; derrière moi, la porte des morts, que l’on n’ouvrait que pour le passage des cercueils, m’obsédait et je dérivais, porté par les odeurs mêlées du bois ciré, des arums pourrissants, de l’encens et des exhalaisons putrides du port. La cale où avait disparu Annonciat était toute proche, la mer étant l’unique voisine, intimement contiguë, et si l’église devait se désamarrer un jour, c’est sur l’eau qu’elle partirait.

Je ne connaissais encore rien à cette époque des saints évangélisateurs venus d’Irlande à bord de leurs auges de pierre. Des saints, je ne voyais que Jaoua avec son dragon bien docile, benoîtement assoupi, les figures polychromes du porche que le vent salé corrodait, quelques statues de l’église encore dont les formes longilignes, presque gothiques, les couleurs fanées ne me déplaisaient pas. Bien plus que le message d’amour et de rédemption qui était dispensé, c’est ce christianisme sensible, tactile, cette immersion dans un lieu singulier où le baptistère, le cierge pascal, le grand soleil doré du tabernacle donnaient l’impression de jaillir de la mer, qui importaient. Il serait bien temps de se préoccuper des autres, de la concorde et de l’amour, de la paix partagée. Dans cette initiation solitaire et sans maître, j’allais au gré de sensations, d’émotions. La somme des rites, des messes, des funérailles était presque palpable, sa rumeur montait des pierres, des dalles usées, polies, des boiseries que le soleil et l’humidité ambiante avaient ternies.

Ici on ne pouvait pas être chrétien comme ailleurs, en ville 58 peut-être, dans une église enclavée dans le tissu d’un quartier. Ici on était un peu comme les veilleurs vocaux de Landévennec, les sentinelles priantes aux pieds nus, comme les vieux marins qui se massaient le soir pour voir déferler les vagues, on pratiquait, on croyait, mais dans la fraternité de l’élément et des ferveurs anciennes. Ce fond de rusticité païenne était palpable, sans doute nombre de ces dévotes qui se signaient, comme apeurées, en entrant, combattaient-elles la résurgence de ces fascinations millénaires qui avaient partie liée avec les bois, les enchantements, les fontaines, les adorations primitives, les villes ennoyées.

Les bénitiers, avec leurs vasques remplies d’une eau dormante et moussue, les gargouilles de l’extérieur qui crachaient des cataractes dès qu’il pleuvait, attisaient ma curiosité et ma peur. Je n’étais pas certain de saisir tout ce qui se jouait en ces lieux, le combat sans cesse livré entre le mal et le bien, la nature et l’homme, le chaos et la lumière. Le catéchisme de l’Église, sa doctrine trop humaine à mon goût, faisait trop peu de cas du monde, de la nature jugée mauvaise et païenne, de cette beauté de la rivière et des flots qui nous entouraient. Sans doute, un temps, avait-il été nécessaire de couper la population de sa tentation primitive, panthéiste. Les sources, les marées, les bois, le visage même de la terre parlaient encore à ce peuple de laboureurs et de marins, matois, roués, plus subtils et retors que leurs mines burinées ne pouvaient le laisser paraître. À ma manière, en cette fin du XXe siècle, j’étais un des leurs, mes grands-pères s’étant chargés de me révéler et de me transmettre un legs primordial qu’ils ne voulaient surtout pas voir s’effacer.

 

L’émotion allait croissant lorsque je pénétrais, sur la route de la forêt du Cranou, dans l’église perchée de Rumengol. À la nef des marées succédait celle des bois, et cette impression était renforcée par la présence des somptueux retables baroques dus aux charpentiers de la marine. Les quelques fois où nous nous arrêtions dans l’année, en général sur le chemin de la forêt – Anna aimait allumer un cierge au pied de la statue de Notre-Dame de Rumengol, vêtue, comme aux jours des grands pardons, de ses plus beaux atours brodés d’or –, les messes qu’il m’avait été donné d’y entendre aux aurores, le 15 août, la même impression m’avait toujours saisi, celle d’être dans un haut lieu du christianisme celtique, adossé au mystère des cultes qui l’avaient précédé.

La verrière centrale, qui montrait Guénolé convertissant, en présence du roi Gradlon, l’ancien foyer druidique en un sanctuaire chrétien, aussitôt après l’effondrement de la ville d’Ys, était éloquente ; ma rêverie se l’était appropriée et, dès que je m’installais devant les boiseries magnifiques et chantournées, à deux pas des buissons de cierges, croyant voir bouger derrière les vitraux les frondaisons de la forêt, j’oubliais vite la présence derrière moi de la vallée, de la rivière et de la mer, l’amont des bois m’accaparant tout entier. Il m’est donc arrivé de regretter qu’il faille si tôt partir, tant je me sentais bien sous le regard de la Madone dorée, si près des feuillages qui remuaient derrière la verrière, face aux retables dont les formes et les couleurs évoquaient celles des figures de proue des plus beaux vaisseaux de la marine royale. Il n’était pas nécessaire qu’il y eût une célébration : les quelques souvenirs de messes matinales, de vêpres et de processions qui me restaient ne m’avaient guère convaincu. Ce christianisme de parade, que le diocèse affichait à cet endroit pour mieux affirmer que nous nous trouvions dans un haut lieu chrétien, à la frontière des bois et des landes, n’était pas celui qui me touchait le plus.

Ici, comme dans le grenier de Kerrod ou dans la nef des marées, j’aimais m’évader. Souvent j’avais imaginé la cavalcade du moine Guénolé fuyant la baie de Douarnenez, le fracas des vagues, les eaux qui se refermaient, la ville disparue. Guénolé emportait Gradlon dont la fille sacrifiée avait basculé dans l’abîme. Il n’y avait aucune trace de Dahut, la maudite, à Rumengol. Il n’y avait de femme que la Madone parée. Sur la verrière centrale, un druide pleurait auprès de sa harpe brisée. Avec la fin des fastes d’Ys, le séisme marin, la fuite éperdue de Guénolé et Gradlon, un cycle, un temps s’était achevé, celui des fascinations anciennes. La ville d’Ys avait plongé dans l’abîme, et avec elle Dahut, ses compagnons de débauche, le mal des ferveurs passées. Les harpes, les druides, la vénération des arbres et des sources étaient désormais proscrits. C’était ce que signifiait la verrière centrale, c’était la leçon que délivrait le sanctuaire superbe et flamboyant.

 

© Gallimard 2016

© Photo : C Hélie

 

 

Quatrième de couverture > On peut se raconter en prenant appui sur les grandes étapes d'une vie, l'enfance, l'adolescence, les années de formation, la maturité, l'âge qui vient... Le parti pris par Philippe Le Guillou dans Géographies de la mémoire est différent : on retrouve certes ces phases capitales d'une existence dont le cheminement affectif et intellectuel se place sous le signe des mots et des livres, mais c'est un parcours à travers les territoires et les lieux d'une vie qui sous-tend ce récit autobiographique. Plutôt que de centrer le regard sur lui, l'auteur l'ouvre aux espaces aimés et inspirateurs, la Bretagne, les bords de Loire, l'Irlande, Rome, Paris. Géographies de la mémoire modifie la perspective autobiographique : il s'agit de se dire à travers les paysages et les villes, dans la pudeur et les intermittences de la mémoire, il s'agit aussi de faire revivre quelques présences essentielles, figures familiales, anonymes capitaux, écrivains admirés, témoins des sutures décisives d'une existence. Passent ainsi les veilleurs ancestraux des confins du Finistère, quelques intercesseurs lus puis rencontrés – Morht, Gracq, Déon, Fernandez, Grainville, des religieux et des artistes ; défilent surtout les paysages qui, depuis L'Inventaire du vitrail, ne cessent d'inspirer l'écrivain : la rivière du Faou, les grèves de l'Aulne, quelques sanctuaires élus, les berges de la Loire, les quais de la Seine et du Tibre, les tourbières d'Irlande et les proues basaltiques, Paris et son royaume intérieur. Géographies de la mémoire est un livre de souvenirs et de confessions, mais dans lequel la première place revient aux lieux et à ceux qui les habitent.

 

Philippe Le Guillou est romancier et essayiste. Il a reçu le prix Médicis pour Les sept noms du peintre (collection blanche, 1997, Folio n° 3473). De lui, les Éditions Gallimard ont récemment publié Le bateau Brume (collection Blanche, 2010, Folio n° 5223), L'intimité de la rivière (collection blanche, 2011), Le pont des anges (collection blanche, 2012, Folio n° 5675), Les années insulaires (collection blanche, 2014), Le pape des surprises (Hors série Littérature, 2015), Paris intérieur (L'Arpenteur, 2015).

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Philippe Le Guillou, Géographie de la mémoire, Gallimard, février 2016, 272 pages, 21 €

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