Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Christian Giudicelli. Extrait de : La Planète Nemausa


Extrait >

 

Au centre de Nîmes, au-dessus de la porte d’un immeuble de quatre ou cinq étages situé à l’angle de la rue Nationale et de la rue des Lombards, on peut lire sur une plaque le texte suivant : « Dans cette maison, du haut de l’observatoire de l’astronome Benjamin Vals (1787-1867), son disciple Laurent découvrit le 24 janvier 1858 la petite planète Nemausa. »

N’ayant trouvé sur le Net – mais je ne suis pas doué – nulle trace de Benjamin ni de Laurent, je les imagine, tels des héros verniens, réunis, collés l’un à l’autre, sous la modeste coupole qui couronne l’immeuble. Ils en ont passé des heures, l’œil rivé au télescope... et soudain, un beau soir d’été, alors qu’ils n’attendaient peut-être plus grand-chose, ææle miracle se produit sous la forme d’un signe jailli dans le noir céleste, un signe sans beauté, une tache grisâtre plus que blanche, à leurs yeux le chef-d’œuvre de la Création.

Comment s’est déroulée la suite de leur vie ? Je la suppose sans événement hors du commun. Benjamin, de loin l’aîné, a dû peaufiner un discours sur Nemausa pour l’académie locale (elle existe toujours) dont les membres l’applaudirent longuement comme une gloire de la cité. Ensuite, octogénaire un peu radoteur, il s’est volatilisé dans son sommeil, affrontant l’éternité, c’est-à-dire l’oubli, avec le sourire de celui qui n’a pas raté son séjour ici-bas. Quant à Laurent, dépourvu à jamais de nom de famille, il a veillé sur son maître tel un fils reconnaissant et j’aime croire qu’il lui a tenu la main au dernier moment. Une fois marié, à force d’enchanter sa marmaille et celle de ses voisins du récit sans cesse renouvelé par maints ajouts de l’exploit de sa jeunesse, il dérapa dans un rêve qui finit par le détacher de ce monde. Les habitants de la Terre n’étaient plus ses compatriotes : il les croisait sans remarquer qu’ils existaient puisque, au bout de quelques années, aucun n’accordait de crédit à son obsessionnelle légende. Ses enfants devenus grands eurent honte de lui, sa femme ne le nourrit plus que par devoir. Las d’être considéré comme un étranger jusque dans son domicile, un fada ainsi qu’on le murmurait selon l’expression du Midi, il s’en alla un matin sans avertir qu’il s’agissait d’un voyage sans retour. Du côté de Remoulins, capitale de la cerise, il se jeta dans les eaux fraîches du Gardon et s’y noya.

Je ne sais pourquoi j’invente à ce garçon un destin aussi mélodramatique, peut-être parce que je me sens incapable de lui chercher la voie possible qui s’accommoderait d’une existence routinière. Transformée en désert de lui seul habité, la petite planète s’étiolait, mise au rebut dans le coin le plus sombre de son esprit, telle une assiette ébréchée dans l’arrière-boutique d’un antiquaire. Nemausa, sa création chérie, n’avait plus qu’à s’éteindre et lui avec.

Je lui prête une lucidité que la plupart de ceux qui veulent accomplir une œuvre et la faire connaître ne possèdent pas. Ainsi cet administrateur de biens, heureux en a aires comme en ménage, auteur d’une vingtaine de manuscrits non publiés, qui m’invite régulièrement pour me proposer son dernier opus : « Ce coup-ci, je pense que j’ai réussi quelque chose, à toi de juger. » Il a l’air si confiant que je souhaite qu’il ne se soit pas trompé. Après lecture d’une dizaine de pages, je n’ai plus d’espoir : c’est aussi mauvais que d’habitude, les phrases sont atteintes d’obésité, chaque image sent la sueur. Soumis à pareil traitement, aucun thème, aucune idée ne résiste. Comment se peut-il qu’un homme intelligent accouche d’un pareil navet sans se rendre compte que la nature ne l’a pas gratifié du minimum de dons sans quoi toute peine est perdue ? Au lieu de le décourager, ce qui ne servirait à rien sinon à me rendre détestable, je le félicite de l’effort accompli tout en me montrant très sceptique sur l’édition à cause de la mode actuelle opposée à ce genre d’ouvrage. Lui ne se tuera pas. Dans un an il m’apportera un nouveau paquet de feuilles inutiles : « Mon épouse m’a dit que cette fois ça y était et tu sais qu’elle ne m’épargne pas. » Qu’ils soient deux, comme Benjamin et Laurent, à partager leur illusion me rassure. Tant que mon faux auteur conservera sa muse et admiratrice, les lendemains ne seront pas menacés. Au sentiment de l’injustice s’ajoutera la discrète fierté de la malédiction : rien ne prouve que, dans un siècle, quelque chercheur ne s’enthousiasme pour cette prose maintenant rejetée, tandis que le nom du vieux copain coupable de n’avoir pas salué le génie ne sera plus attaché qu’à une erreur fatale. Je lui conseille en secret de se bercer de cette illusion.

Pour être tout à fait sincère, j’avouerai avoir peu de considération envers ceux qui nourrissent des ambitions artistiques, littéraires en particulier, quand ils n’en ont pas les moyens. Pourquoi ce désir si répandu d’être écrivain ? Est-ce à ce point enviable alors qu’on gagne plus d’argent dans cent autres métiers et que le vain prestige de maître à penser dont on affublait les Gide ou les Sartre s’est effacé ? Sans doute la certitude de détenir un témoignage capital sème-t-elle l’erreur dans les esprits. Que de fois, au cours de Salons du livre organisés par des municipalités soucieuses de bonus culturel, j’ai été abordé par des types qui prétendaient qu’avec leurs expériences ils concocteraient le best-seller des best-sellers. Seulement voilà, le temps leur manquait... à la retraite ils s’y mettraient... ou alors ils consentaient à me confier leur trésor, je n’aurais qu’à l’exploiter. Inutile de leur rabâcher qu’il n’y a ni excellents ni mauvais sujets, que les thèmes ne valent que par la manière de les fondre en une forme qui les réanimera dans un monde voisin du nôtre par son apparence mais aussi éloigné que la petite planète Nemausa l’est de la Terre.

Laissons le talent de côté, on n’en est pas responsable donc on ne doit pas se hausser du col si par chance on en possède un grain. Revenons à ce que Roger Vrigny appelait naguère dans un court et dynamique essai Le Besoin d’écrire (Grasset, 1990). Quand prend-il naissance et pourquoi ? Roger, de qui j’ai été le collaborateur durant plus de trois décennies à France Culture – un peu le Laurent de Benjamin –, rappelle ce « désir joyeux du rêve » qu’évoque Nietzsche dans L’Origine de la tragédie et que nos astronomes nîmois ont à l’évidence savouré. Sous le même ciel, bien que les étoiles me fussent indifférentes, j’ai éprouvé quelque chose de comparable car je fus dans la cité gardoise fils unique d’un couple de petits fonctionnaires, qui, l’école terminée, se retrouvait seul à la maison avant que ses parents rentrent de la préfecture.

Jusqu’à douze ans je me suis souvent ennuyé, assis par terre dans le jardin. Rien de ce que j’avais devant moi ne me réconfortait, ni la haie de troènes bornant le lieu, ni le cerisier aux fruits aigres, pas davantage le palmier planté en plein centre le jour de ma naissance, dont le tronc rugueux soutenait un plumet ridicule. Assis sur la pelouse, je me demandais pourquoi on ne m’avait pas fait cadeau d’un frère ou d’une sœur avec qui j’aurais pu m’amuser ou me battre. Comme ils ne se décidaient pas à venir à mon secours (ma mère m’apprit plus tard qu’une autre naissance l’aurait mise en danger de mort), j’en fabriquais un nombre considérable, guidé par un souci curieux : ils devaient être différents, des étrangers auxquels nul point commun ne me lierait.

Si tôt, en avais-je assez de ma personne ? Je crois qu’elle ne m’intéressait pas, livrée à elle-même dans cet isolement : moi était un Sahara où je mourais de soif. Il m’arrivait de pleurer, victime d’une souffrance vague que je ressens encore par bouffées lorsque je quitte un ami après un dîner au restaurant. J’ai l’impression d’avoir l’esprit colonisé par l’ancien désert dont il est urgent de me débarrasser sinon la panique m’envahirait.

Tout gosse, j’eus donc la chance de pouvoir créer à mon usage la famille qui me manquait et pour laquelle je ne disposais d’aucun modèle dans la réalité. En revanche, ce que j’ai écrit à partir de vingt ans procède d’expériences et de rencontres qui m’ont donné de cette réalité l’idée qu’elle n’était pas vraiment réelle, constituant une suite de signes qu’il s’agissait d’organiser dans un récit afin d’en révéler ce qu’elle comportait d’énigmatique.

Au centre de mon jardin, je ne réfléchissais pas : sans m’en douter, je naissais à ce moi que je commençais à peupler. À haute voix, j’interpellais mes invités avec cette unique question : qu’avez-vous à me raconter ? Ils me répondaient par des tirades glorifiant leurs exploits situés dans des contrées lointaines et je les suppliais de m’accepter près d’eux pour assister aux prochains. En aucune façon je ne souhaitais les remplacer dans les rôles de premier plan. Celui de confident me suffisait comme dans les tragédies de Corneille et de Racine qui en cet âge tendre étaient ma lecture favorite. À ce propos, puisqu’il s’agit de théâtre, deux remarques. Ce que je préfère dans l’art dramatique, ce sont les monologues, l’instant qui se prolonge où un personnage cesse de s’agiter et tente d’éclaircir une situation pas mal embrouillée. Il se dit : j’en suis là, vais-je m’en sortir ? C’est l’interrogation essentielle. Elle peut se conclure par un coup de revolver ou par de nouvelles espérances. Seconde remarque : bien que les protagonistes prononcent mes mots, que ce soient eux que j’entende et que je m’entende à travers eux avec mes tics de langage, j’ai l’impression qu’ils appartiennent à quelqu’un d’autre, à un spectateur anonyme monté sur la scène à mon insu. Il m’approuve ou me contredit, il me charme ou m’énerve, en tout cas je lui suis entièrement soumis : me prenant par la main, irrésistible, il m’entraîne sur sa petite planète.

Dans la vie concrète, si cette expression a un sens, ce dont je doute, j’ai nourri une curiosité insatiable pour ceux qui ont croisé mon chemin. Certains se sont arrêtés longtemps, ce furent les amours, les étoiles magnifiques de ma Voie lactée, que ne concurrencent pas les visiteurs épisodiques qui n’ont fait qu’une halte de quelques soirées ou même de quelques heures... et pourquoi pas d’une minute ou deux ? L’éblouissement que nous ont procuré tel geste, tel regard, d’habitude s’e ace, il ne demeure intact que par faveur spéciale, aussi présent qu’il y a des années lorsqu’il s’est produit. Intact, est-ce bien sûr ? Rapportant un événement ancien sans avoir l’intention de le modifier, j’ai été surpris à la lecture de notes griffonnées à l’époque : mon récit tardif avait inventé une bonne moitié de l’anecdote. Ces incertitudes de la mémoire m’inclinent à penser qu’on aurait à se méfier des auteurs qui, plongeant dans la mare des souvenirs, nous garantissent l’exactitude de leur témoignage. Qu’ils soient sincères ou qu’ils feignent de l’être, ils mentent par omission ou par ajout, le mensonge n’existant là que comme supplément involontaire de la vérité, apte à l’enrichir, telles ces variations que greffe un musicien sur le thème initial. En ce sens, le mensonge n’en est pas un : il est le songe même et l’outil du songe qui permet de voir mieux.

 

© Gallimard 2016

© Photo : C. Hélie

 

 

Quatrième de couverture > Tel cet astronome nîmois qui, au XIXe siècle, s'émerveillait d'avoir découvert une petite planète, Christian Giudicelli observe avec une attention passionnée celle qui lui a été donnée, la nôtre, et recrée bon nombre de personnages qu'il y a rencontrés. Grand-mère corse, vieilles demoiselles protestantes des Cévennes, chauffeur de taxi libanais, moine bouddhiste, femmes du monde parisien, écrivains, acteurs, peintres et compositeurs, certains célèbres, d'autres moins, auxquels s'ajoutent les jeunes gens aimés sous divers cieux. Comme ces passants, au détour d'une phrase ou d'un geste, nous révèlent leurs drames et leurs joies, leur part d'étrangeté, ils marchent tout près de nous. Ce sont nos semblables qui nous tendent la main. Il suffit de les suivre.


Romancier, dramaturge, chroniqueur littéraire, éditeur, Christian Giudicelli, né à Nîmes en 1942, vit à Paris depuis les années 1960. Auteur d'une œuvre importante, il a obtenu le prix Renaudot en 1985 pour Station balnéaire (collection blanche, 1986, Folio n° 1941). De lui, les Éditions Gallimard ont récemment publié Les passants (collection blanche, 2007), Square de la Couronne (collection blanche, 2010), Tunisie, saison nouvelle (Le sentiment géographique, 2012).

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Christian Giudicelli, La Planète Nemausa, Gallimard, février 2016, 208 pages, 17,90 €

 

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