Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Philippe Sollers. Extrait de : Mouvement


EXTRAIT >

 

Écoute

 

C’est d’abord un bruit souterrain, à peine audible, qui va durer toute la nuit, de 3 heures à 5 heures du matin. Il se déplace avec moi, il est bien réel, il ne disparaît qu’avec le jour, mais je ne crois pas aux fantômes. Les morts sont plus vivants qu’on ne croit, c’est certain, mais ils me laissent tranquille. Je vis avec ce murmure nocturne. Les murs ont des oreilles, dit-on, et je fais confiance aux murs. Je n’ai peur de rien.

 

Lola n’entend pas ce bruit, et j’ai eu tort de la réveiller, les premières fois, alors qu’elle dormait profondément, chaude et rose. « Ça doit être le vent », m’a-t-elle dit. « Vraiment, tu n’entends rien ? – Mais non, tu rêves. » Je sais ce que sont des bourdonnements, ce n’est pas ça, mais la nuit elle-même qui parle et gronde. Je sors dans le jardin, les étoiles me paraissent plus proches, ma vue plus perçante. Le soleil finit par venir, je suis de son côté, à l’Est.

 

Le Psaume 19 m’intrigue, il se chante tout seul. Pour lui, les cieux racontent la gloire de Dieu, le firmament annonce l’œuvre de ses mains, le jour au jour en publie le récit, et la nuit à la nuit transmet sa connaissance. Aucun langage, pourtant, aucune voix qu’on puisse entendre, mais ses lignes ressortent par toute la terre, et ses mots vont jusqu’aux limites du monde. Drôle de Dieu, drôle de publication, drôles de lignes, drôles de mots, drôle de monde. Je note surtout qu’il y a une connaissance de la nuit.

 

Lola est très croyante, elle lit la Bible en hébreu, elle s’étonne que je sois si peu religieux. Je n’ose pas lui dire que je me sens personnellement concerné par toutes ces histoires. Il ne s’agit pas de croire, mais d’éprouver. Il n’est pas question de se relier à telle ou telle communauté, mais de suivre ses sensations le plus loin possible. Suis-je paranoïaque ou mégalomane si je déclare, comme le Psaume 139 :

« C’est toi qui as créé mes reins,

qui m’as tissé dans le ventre de ma mère,

je te rends grâce pour tant de prodiges,

merveille que je suis, merveille que tes œuvres. »

 

Et aussi :

« Mon âme, tu la connaissais bien,

mes os n’étaient pas cachés pour toi,

quand j’étais façonné dans le secret,

brodé dans les profondeurs de la terre,

tous mes jours, tes yeux les voyaient,

 

sur ton livre, ils étaient tous inscrits,

ils étaient tracés avant qu’aucun d’eux n’existe. »

 

Formé, tissé, façonné, brodé, inscrit, tracé, coup d’archet dans les profondeurs, étoffe, squelette, musique. Ce Dieu me convient, il voulait que je naisse. Je veux bien l’appeler Iahvé, mais il ne me commande rien, il me protège, il me sauve, c’est un roc, un rocher, un rempart, il détruit mes ennemis au dernier moment, il me tire du bourbier et de la fosse commune, il me ressuscite, il m’aime.

 

N’oublions pas que l’auteur s’adresse directement à son Créateur. Celui-ci sait tout de lui, de ses fautes, de ses oublis, de ses qualités, de ses rêves. Pour Dieu, les humains ne sont que des souffles, ils ne comprennent rien, ils ressemblent au bétail muet. Ils n’arrêtent pas de critiquer l’auteur, ils le haïssent d’instinct, ils le cernent, se moquent de lui, l’empoisonnent, lui font boire du vinaigre s’il a soif. Ça ne leur réussira pas, la malédiction retombera sur eux, ils seront anéantis et rayés du livre de la vie. Ils tendent des pièges où ils tombent eux-mêmes. « Qu’ils tombent, chacun dans son filet, pendant que, moi, je passe. »

 

De la plainte et de l’appel au secours, on passe à la vengeance. L’auteur sort des ténèbres et de « l’abîme des eaux », pour se redresser en plein jour. Dieu a entendu son cri, il le sort du gouffre en tumulte. Il n’est pas sans souillure, l’auteur, il étouffe, mais il demande à son Dieu de détourner son regard pour qu’il puisse respirer. Il connaît très bien son partenaire divin :

« Mille ans sont à tes yeux

comme le jour d’hier qui passe,

comme une veille dans la nuit,

tu les submerges de sommeil,

ils seront le matin comme l’herbe qui pousse,

et qui, le soir, se flétrit et sèche. »

 

Hier, c’était il y a mille ans, avant-hier deux mille ans, une semaine sept mille ans, une année douze mille ans. C’est très clair, et je me souviens à merveille de ce que je faisais il y a vingt-quatre ou quarante-huit mille ans. Était-ce bien moi ? Aucun doute. Ou lui ? C’est pareil. « Pour toi le silence est louange. » Le temps est une louange continuelle, ce qui entraîne un violent désir de musique :

« Éveille-toi, harpe, cithare,

que j’éveille l’aurore ! »

 

Éveiller l’aurore ne va pas de soi :

« Gronde la mer et sa plénitude,

le monde et son peuplement,

que tous les fleuves battent des mains,

et les montagnes crient de joie. »

 

Vous pensez sans doute que l’auteur exagère, vous allez me dire que personne n’a jamais vu des fleuves battre des mains, ni des montagnes crier de joie. Moi, si, mais je me garde bien de le dire. On me trouve assez fou comme ça.

L’auteur est déchaîné, il veut que tout exulte et jubile. Il convoque des cors, des harpes, des cithares, des danseuses, des tambours, des cordes, des flûtes, des cymbales, bref « tout ce qui respire ». Qui a enregistré ces fêtes ? Tout n’a-t-il pas disparu ?

 

Eh non, la tradition se maintient et se renouvelle. Qui s’inspire du Psaume 117, et n’en finit pas de faire résonner des Alleluia ? Le vieux Bach, dans ses fabuleux Motets, enregistrés en 2011 par sir John Eliot Gardiner et le Monteverdi Choir. Regardez-les dans cette photo prise le 28 septembre 2011, dans la cathédrale de Pise. Gardiner est un saint, ça se voit, et il pense au saint qu’est son musicien préféré. Son coup de baguette est aussi précis et violent que ce vol d’un faucon, maintenant, devant moi, luttant contre le vent, immobile et battant des ailes, avant de piquer, de façon foudroyante, sur sa proie.

 

Gardiner a lui-même raconté comment il avait eu la chance, à l’âge de 12 ans, de connaître par cœur les parties de soprano des Motets de Bach, lesquels ne l’ont plus quitté par la suite :

« Leur complexité et leur densité hors du commun posent de redoutables problèmes aux interprètes, qui doivent cumuler l’endurance physique, une virtuosité exceptionnelle, et une sensibilité aux changements d’atmosphère et de texture, ainsi qu’à la signification exacte de chaque mot. »

Et aussi :

« Bach attendait de ses chanteurs une virtuosité comparable à celle d’un instrument, et une agilité de funambule, dans les Motets plus que partout ailleurs. »

 

Mozart en 1789, à Leipzig, entend pour la première fois un motet de Bach. Il est ébloui : « Voilà quelque chose où il y a à apprendre ! » L’ensemble d’instruments et d’effets percussifs dépasse de loin les harpes et les tambours d’autrefois. Cela dit, Bach se considérait comme un maillon de la vénérable lignée des musiciens d’église, qui, depuis très longtemps, a pour vocation de produire des chants d’action de grâces. Il a ainsi écrit de sa main, dans la marge d’un exemplaire de sa bible :

« L’Esprit de Dieu a prescrit tout particulièrement la musique. »

 

J’avais, paraît-il, à 12 ans, une très bonne voix de soprano qui m’a fait repérer par une ennuyeuse chorale. Je n’y suis pas resté longtemps, mais le phénomène de la mue m’a surpris, comme si je devais renoncer à voler. Un angle de moi était devenu muet. J’ai beaucoup tenté de me transmuter à travers les mots, et, au fond, j’écris des motets. Je peux chanter facilement, moduler, réciter, improviser, déclamer, mais enfin je ne suis pas un ange. J’écoute sans fin le vieux Bach, il me conduit.

 

© Gallimard 2016

© Photo : Sophie Zhang

 

 

Quatrième de couverture > « L’homme de Lascaux était un artiste de génie, la Bible est toujours vivante, la Révolution française s’approfondit, Hegel continue très étrangement d’exister, les galaxies fuient à toute allure, les marchés financiers délirent, le terrorisme fait rage, la pensée et la poésie chinoises n’ont jamais été aussi passionnantes, les dieux grecs ne demandent qu’à vous parler, une sérénité incroyable peut être trouvée. » Ph. Sollers

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Philippe Sollers, Mouvement, Gallimard, mars 2016, 240 pages, 19 €

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