Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Franz-Olivier Giesbert. Extrait de : L’Arracheuse de dents


EXTRAIT >

 

Territoire du Dakota, 1876.


Heureux ceux qui savent s’ils sont un homme ou une femme. Moi, je l’ignore et je m’en contrefiche. Je pisse debout comme un mâle, j’adore la gnôle et je m’énerve vite, au point que, l’an dernier, j’ai tué un malheureux qui, à la sortie d’un bar, m’avait traitée de « vieux fou ».

Je lui étais rentrée dedans, ce sont des choses qui arrivent. Après que je me fus excusée, il m’a regardée avec un air pas commode, puis il a répété : « Vieux fou, fils de pute, morceau de merde. » Il ne m’a pas donné le choix. J’ai sorti mon flingue et tiré dans le tas, c’était le cas de le dire, vu son bedon.

L’homme a chancelé et s’est adossé au mur du bar avec une expression que j’ai détestée. Un mélange de haine, de mépris et de menace. Il a gargouillé des mots humides que je n’ai pas compris mais qui n’étaient sans doute pas sympathiques à mon endroit. Alors, j’ai visé la poitrine et il est tombé à la renverse dans une flaque de boue.

« Connard », ai-je dit en tournant les talons.

J’ai regretté mon geste. Si ce tocard m’avait simplement traitée de « vieille peau », je lui aurais sans doute laissé la vie. Dès lors qu’elles sont au féminin, les insultes me semblent moins infamantes. Même si je ne corresponds pas tout le temps à cette définition, j’aime l’idée d’être ce que je suis : une femme.

Une femme aimante. J’ai connu toutes sortes d’hommes dans ma vie. Des beaux, des riches, des rêveurs, des puissants, des crétins. Je n’ai jamais essayé de les garder. Je comprends que les mâles de la Création aient du mal à suivre leur engin, qui a toujours la bougeotte et réfléchit à leur place. Je fus pareille. Si vous prenez tous les jours le même dessert, vous en aurez vite assez. Même si c’est du riz au lait, mon préféré, popularisé par Saint Louis, un homme qui avait du nez dans tous les domaines.

L’amour, c’est comme le riz au lait. Pour ne jamais s’en lasser, il faut changer tout le temps de parfum. Caramel, fraise fraîche, jus d’airelles, confiture de mûres ou sirop d’érable, on a l’embarras du choix. Rien ne sert d’avaler toujours les mêmes plats. C’est cette volonté de renouvellement qui a fait de moi une femme à hommes jusqu’à ce que mon corps commence à horrifier mes amants qui n’acceptèrent alors de me chevaucher qu’à condition de n’en rien voir, toutes lumières fermées.

Quand on ramène un homme à la maison et qu’il vous demande d’éteindre les bougies dès qu’on commence à se déshabiller, c’est qu’on a franchi un cap : la poésie a déserté l’amour qui est devenu quelque chose de trivial, une sorte de sport triste. Il y a longtemps qu’on ne m’a pas dit: «Tu es belle.» Ou même: «Je t’aime.»

Malgré les apparences, je suis une grande sentimentale. Je vis avec de beaux souvenirs dans la tête et une perruche ondulée verte à reflets jaunes, enfouie dans la poche intérieure de ma veste à franges en peau de chèvre des montagnes Rocheuses. Depuis que je travaille dans l’armée, je ne sors mon oiseau que le matin et le soir, à l’insu de mes camarades de régiment, pour lui donner son eau et ses graines. Je ne prends aucun risque avec elle : le général Custer, notre chef, n’aime pas les bêtes. Le jour maudit où nous sommes partis pour l’expédition punitive contre les Indiens, il a même ordonné à un sergent de tuer le chiot abandonné qu’un soldat avait trouvé sur un chemin et emporté avec lui, dans un sac de toile. Une boule de poils blancs avec deux yeux noirs au milieu. Tous les soldats l’adoraient. « Pas de ça ici, a hurlé Custer, on est une armée, pas un cirque ! »

Ma perruche a compris qu’il ne faut rien dire quand elle est dans ma poche mais elle se rattrape chaque fois que je peux m’éloigner du campement pour la sortir à l’air libre. J’adore écouter ses vaticinations, même si elles ne sont jamais passionnantes : « C’est une belle journée, les cloches sonnent, je boirais bien un coup mais il faut que je me coupe les cheveux. Si on s’en va, petite coquine, qui c’est qui va s’occuper du chat ? »

Ses obsessions : mon chapeau (« Qui peut me dire où qu’est mon chapeau ? ») et les pommes, ses fruits préférés (« Quelqu’un peut m’apporter une pomme ? »). Elle me prévient aussi quand j’ai de la visite en imitant le bruit d’une clochette.

En hommage à feu la reine de France, sainte et martyre, je lui ai donné le nom de Marie-Antoinette mais sans doute est-ce trop difficile à prononcer : ma perruche a décidé qu’elle s’appellerait Kiki, un surnom de boniche, qui ne rend pas compte de sa distinction naturelle. Car, dans son genre, c’est une aristocrate. J’ai rarement rencontré un être au maintien aussi élégant. Même quand elle est en bas, j’ai l’impression qu’elle me regarde de haut. J’adore qu’elle m’embrasse. Il suffit que je le lui demande et sa petite langue rouge vient chercher la mienne derrière mes lèvres.

Un spécialiste des oiseaux m’a déclaré que Marie-Antoinette avait treize ans, ce qui est très vieux pour une perruche. Moi, je suis comme elle : j’ai toujours fait plus jeune que mon état civil. C’est l’amour qui veut ça. L’amour du monde, de Marie-Antoinette et des autres. L’amour, au propre et au figuré.

C’est aussi grâce à mon mauvais esprit. Parfois, j’en ai mal aux commissures des lèvres, tellement rire les étire. Je suis sûre que je riais déjà dans le ventre de ma mère. Un jour, elle m’a dit que je me secouais tout le temps quand j’étais fœtus. Je sais que ce n’était pas sous l’effet de la peur, mais de la bonne humeur.

Contrairement à la légende, la vieillesse est le plus bel âge de la vie. Dommage qu’elle se termine mal.

 

 

Si j’ai voulu que mes Mémoires débutent le 25 juin 1876, ce n’est pas parce que c’est la date d’une catastrophe pour les États-Unis d’Amérique. C’est parce que je suis très fière de ce que j’ai fait ce jour-là.

C’était le matin et l’air était déjà plein de mouches. Je chevauchais les Black Hills, dans l’ouest du Dakota, au sud du Canada, avec une bande de soudards à tuniques et chapeaux bleus. Le rythme était trop soutenu pour moi. Ma colonne vertébrale me semblait un château de sable sur le point de s’effondrer et je ne parle pas de mes genoux.

Il fallait que je m’arrête. J’ai prévenu mon capitaine que je devais descendre de cheval et faire une petite pause ; je les rejoindrais plus tard.

« J’ai trop mal au dos.— C’est la preuve que tu n’es pas morte. »Il y a des péteux du même genre qui sont morts pour moins que ça mais j’ai une règle : je ne m’attaque jamais aux représentants de la loi ou de l’autorité publique. N’ayant pas fermé l’œil de la nuit, je ne me sentais pas, de surcroît, en état d’entamer une discussion avec ce minus.

Dans ma tête, j’ai toujours vingt ans. Mais quand je me vois dans un miroir, je suis horrifiée. Même si l’âge est venu et m’a couverte de rides et de verrues, je reste, à près de cent ans, une insulte vivante à la médecine. Quand on me demande le secret de ma longévité, je réponds :

« L’amour de la vie, des fruits et des légumes. Jamais de viande ni de mélancolie. »

En dehors des articulations, des vertèbres et des genoux, j’ai tout qui va. Le moral, les hanches, les bras, les intestins, même les dents et les cheveux qui se font cependant rares. Tout, y compris cette chose qui frémit encore un peu entre mes cuisses et qui m’a donné jadis de si grands plaisirs. Elle ne s’est pas rappelée à moi, ces derniers jours. Le cheval ne lui réussit pas et, ensuite, même en pleine force de l’âge, je n’aurais été tentée par aucun des six cent quarante-sept hommes du 7e régiment de cavalerie de l’armée américaine, emmenés par le général Custer. Des morts-vivants.

Ils avaient tous les regards las des bouchers après une tuerie de bovins, ce qui va de soi quand on est sous les ordres d’un personnage comme George Armstrong Custer. Si charismatique fût-il, notre chef avait quelque chose d’inquiétant, avec son visage en lame de couteau. Même si sa coiffure d’angelot aurait incité à lui donner le bon Dieu sans confession, il sentait la mort qu’il semait et récoltait sans discontinuer. C’était un héros de la guerre de Sécession : à la tête de la brigade de cavalerie du Michigan, il fut l’artisan de plusieurs victoires décisives contre les Sudistes. Avec ça, aussi subtil qu’un grizzli qui a les crocs. Un démocrate. Je déteste les démocrates.

 

© Gallimard 2016

© Photo : C. Hélie

 

 

Quatrième de couverture > Entre les lattes du plancher de la maison dont il a hérité à Nantucket, aux États-Unis, un Français découvre les mémoires d'une aïeule. Après avoir déchiffré et mis au propre le manuscrit, il nous livre l'ébouriffant récit des aventures de Lucile Bradsock, qui a traversé la Révolution Française, la guerre de Sécession, les guerres indiennes et observé de près la traite négrière. Dans la lignée de La cuisinière d'Himmler, Franz-Olivier Giesbert déshabille la grande Histoire pour la réécrire du point de vue d'un personnage décalé à souhait. Dentiste surdouée, et infatigable séductrice, Lucile entre où elle veut et quand elle veut. Elle rencontre ainsi les grands de ce monde – de Robespierre à Fouché, de Louis XVI à Napoléon et aux premiers présidents américains – et infléchit insensiblement le cours de l'Histoire, dès qu'elle en a l'occasion. Fâchée avec les sans-culottes, admiratrice de Mirabeau, anti-esclavagiste, vomissant les fédérés, Lucile Bradsock hait la violence et la barbarie et lui oppose un amour immodéré des hommes et de la vie. Hommes qu'en outre elle ne se prive jamais d'épouser ou d'assassiner, suivant les circonstances. Bref, un livre irrévérencieux au possible qui réussit la prouesse inédite de passer en revue un siècle d'Histoire à cheval entre la France et l'Amérique. Deux pays passionnément aimés par Franz-Olivier Giesbert, et qu'il n'avait jusqu'alors jamais entremêlés à ce point.

 

Journaliste, biographe et romancier, Franz Olivier Giesbert a récemment publié aux Éditions Gallimard Un très grand amour, Dieu, ma mère et moi, La cuisinière d'Himmler.

 

Le Prix Récamier du roman été décerné à Franz-Olivier Giesbert pour L'arracheuse de dents (Gallimard), qui a été préféré par le jury aux deux autres finalistes, Laurence Cossé (La grande arche, Gallimard) et Olivier Rolin (Veracruz, Verdier). L'écrivain et journaliste a reçu son prix, doté de 5 000 euros, au cours d'une cérémonie organisée le 3 mai dernier au restaurant de Saint-Germain-des-Prés, Le Récamier.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Franz-Olivier Giesbert, L’Arracheuse de dents, Gallimard, mars 2016, 448 pages, 21 €

 

Aucun commentaire pour ce contenu.