Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Sélection(s) de rentrée - François Zygel, Bruce Toussaint, Albert Camus

Pour les téléspectateurs réticents que nous sommes, lecteurs, mélomanes – ou pas –, la palme de la meilleure émission de l’été revient au magazine « La Boîte à musique » de Jean-François Zygel. Diffusée en deuxième partie de soirée sur France 2, la « Boîte à Musique » avait, en cet été cauchemardesque, sa seule douceur tranquille pour nous aider à affronter l’actualité. Sa principale qualité, à l’image de celle de l’animateur fondateur Jean-François Zygel, est son côté bon enfant ; le contraire d’une émission triée sur le volet, servie dans la vaisselle du dimanche, avec ces effets de manches réservés aux connaisseurs. « La Boîte à musique » – pas du tout « chapelle » donc vivante – est devenue une sorte de salon ouvert à tous publics, pourvu que ces publics aient l’ouïe fine. Après Nice du 14 juillet et Saint-Antoine-du-Rouvray, le magazine parvint à atténuer – le temps de sa diffusion – ce haut-le-cœur saisissant la France. L’émission avait installé son plateau dans une salle de concert de Ménilmontant, abritant jazz et « musiques du monde » assez ébouriffées. Le téléspectateur ne demandait qu’à se laisser bercer par la courtoisie du maître de maison. Une subtilité plaisante, et un sens inné de la communication « grand public » font de Jean-François Zygel quelqu’un qui honore la télévision française. En cet été de la barbarie, la « Boîte à musique » avait un côté suave – sans mièvrerie – qui nous rappelait la France d’avant, celle de toujours, peut-être, sa liberté des expressions, l’égalité des cœurs transportés par l’art, la civilisation.

 

Le concept de la « Boîte à musique » étant pensé par son producteur futé pour charmer tous les publics un peu raffinés, nous passons du Troisième mouvement de la Sonate pour violoncelle et piano en sol mineur op.65 de Frédéric Chopin, par Edgar Moreau (violoncelle) et Jean-François Zygel (piano), à une chanson de Liane Folly, ou une confidence de la danseuse Marie – Claude Pietragala. Le chanteur Christophe joue le jeu du « Quiz », et compose en « direct-live » une chanson admirable, en deux minutes chrono. L’exquis Jean-François Zygel sait que la « télé » n’a jamais été notre tasse de thé, mais que lorsque qu’elle nous estime, qu’elle nous cajole, qu’elle nous donne – par exemple dans la « Boîte à musique » – de la bonne musique, de la bonne télévision, de la bonne chanson, alors nous les exigeants, les difficiles, rats fauchés de bibliothèque ou CSP +++, devenons « accros », comme disent les beaufs. Et ce n’est pas le moindre talent de Zygel que d’interpréter au piano la musique qu’il compose, car ce producteur est d’abord un artiste. Paradoxalement, et comme mon rédacteur en chef, l’écrivain Joseph Vebret, Jean-François Zygel n’a aucun téléviseur chez lui. C’est pourtant grâce à des talents comme le sien qu’il est désormais impossible à certains intellectuels de mépriser un medium capable de nous enchanter de la sorte. L’émission est supprimée en dehors des beaux jours.

 

Pour nous consoler, et en attendant son retour, nous regarderons vers 17 h (rediffusion vers 22 h 30 et le lendemain à 5 h 30), le « C’est dans l’air » de Bruce Toussaint. Yves Calvi présentait l’émission depuis 2001. La chaîne LCI a bien fait de débaucher ce pro de l’information. Il augmentera l’audience de LCI, qui fait déjà de l’ombre à ITelé… « C’est dans l’air » permet de quitter sans regret les chaînes d’information pour nous rabattre chaque soir sur la 5. Pas de « marronniers » ni de sujets réchauffés. Bruce Toussaint a dirigé les matinales d’Europe 1 (2011-2013) puis celles de ITélé (2013-2016). Il sait trouver le sujet qui va passionner son public une heure durant. Politique française, actualité internationale, justice, économie, sports, sciences : ses invités sont triés sur le volet. Pendant que Bruce Toussaint se garde le week-end, ce qui nous va très bien, vu la nullité de la plupart des programmes de fin de semaine, Caroline Roux anime « C’est dans l’air » du lundi au jeudi, avec ce même désir d’imposer l’émission comme le rendez-vous des téléspectateurs exigeants.

 

« Un livre est aussi vivant qu’une personne », affirme l’universitaire de Yale, Alice Kaplan, dans le livre-événement de la rentrée littéraire : En quête de L’Étranger (traduction Patrick Hersant, édtions Gallimard, en vente le 15 septembre). Albert Camus avait ses biographes, entre autres Herbert Lottman et Olivier Todd. Il a désormais pour son « Étranger » – « The Outsider ? » s’interroge Alice Kaplan – une détective privée. Alice Kaplan offre aux passionnés de Camus une somme, fruit d’années d’enquête et de réflexion. Écrire la biographie d’un écrivain est chose respectable, mais réaliser celle d’une œuvre est une entreprise follement littéraire. Elle exigea d’Alice Kaplan de savoir ouvrir les portes de l’imaginaire de l’artiste chéri des panthéons. Examinant sous toutes les coutures le mental de l’auteur de L’Étranger, Kaplan parvient à trouver la solution de l’énigme. La biographe de L’Étranger s’est attachée – comme seuls savent le faire certains Américains lettrés amoureux de notre littérature – à suivre Camus pas à pas, mot à mot, à un moment précis de sa vie. Alice Kaplan se glisse non seulement dans la peau de Camus, mais elle parvient décrypter son mental. Sillonnant l’Algérie colonisée de 1930, visitant le quartier Belcourt d’Alger, elle peint cet Oran de 1940 où L’Étranger commença à prendre forme. Elle arpente la psyché de l’écrivain, remonte le cours de sa mémoire. Dépoussiérant la statue, Alice Kaplan éclaire certains éléments biographiques. La littérature à l’œuvre dans L’Étranger étant la planète qu’elle veut atteindre, Kaplan parvient à l’explorer avec une sagacité de cosmonaute. Qu’est-ce qui permit à Camus d’élaborer ce roman ? L’échec du manuscrit de La Mort heureuse, explique-t-il la genèse de L’Étranger ? Pourquoi l’absurde, tel que ressenti par Camus, a -t-il trouvé cette forme ? Comment est né Meursault ? Que signifie ce nom ? « Toute la difficulté pour Camus, consiste à combiner dans le même personnage une connexion sensuelle avec le monde, et une absence de connexion avec les autres », précise l’auteure. Alice Kaplan feuillette les carnets de Camus, sa correspondance, elle s’arrête sur une phrase, la médite. Elle revient sans cesse à l’œuvre en train de se faire. « The work in progress ».  Biographe de ce livre immense, l’Américaine parvient à en faire le tour, ouvrant des horizons insoupçonnés.

Nous retrouvons les figures de Jean Grenier, « l’esthète littéraire », son professeur de lycée, et de Pascal Pia, qui ouvre à Camus jeune – après un seul entretien – les colonnes d’Alger Républicain. Le journalisme, même s’il s’agit de chiens écrasés et de comptes-rendus de prétoires, happe littéralement le jeune homme. «Tout ce que je fais me semble vivant », note-t-il à ce sujet. 

L’Étranger s’est vendu, rien qu’en France, à plus de dix millions d’exemplaires. Le livre est traduit dans une soixantaine de langues. Dans un carnet de 1936, Alice Kaplan trouve cet aphorisme de Camus : « On ne pense que par images. Si tu veux être philosophe, écris des romans. »

 

Plus de cinq cents livres sont publiés en France cet automne. Voici  dans notre sélection  quelques un d¹entre eux, parmi les meilleurs de la période.

 

Annick Geille

© Photo brice Toussaint : Jeff Lanet/iTélé  


> Voir lsélection d'Annick Geille des meilleurs livres de la période avec des extraits exclusifs.

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