Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Amélie Nothomb. Extrait de : Riquet à la houppe


Extrait >

 

Enceinte à quarante-huit ans pour la première fois, Énide attendait l'accouchement comme d'autres la roulette russe. Elle se réjouissait pourtant de cette grossesse qu'elle espérait depuis si longtemps. Quand elle en avait pris conscience, elle en était au sixième mois.

– Enfin, madame, vous n'aviez plus vos règles ! dit le médecin.

– À mon âge, ça me paraissait normal.

– Et les nausées, la fatigue ?

– Je n'ai jamais été très bien portante.

Le docteur dut admettre que son ventre à peine rond n'était guère significatif. Énide appartenait à cette génération de femmes si petites et graciles qu'elles ne paraissent jamais des femmes et passent brutalement de l'état d'adolescentes à celui de vieilles petites filles.

Ce matin, à l'hôpital, Énide n'en menait pas large. Elle sentait qu'il se préparait une catastrophe et qu'elle n'y pouvait rien. Son mari lui tenait la main.

– Je n'y arriverai pas, dit-elle.

– Tout va très bien se passer, l'encouragea-til. Mais il n'en pensait rien. Énide n'avait pas pris un gramme pendant sa grossesse. On lui assura que le bébé vivait dans son ventre. Il fallait de l'imagination pour le croire.

Le docteur annonça qu'il allait pratiquer une césarienne. C'était l'unique possibilité. Les époux furent rassurés.

On savait déjà qu'il s'agissait d'un garçon. Énide le considéra comme un cadeau de Dieu et voulut l'appeler Déodat.

– Pourquoi pas Théodore ? C'est le même sens, dit le mari.

– Les meilleurs hommes du monde portent un prénom qui se termine en « –at », répondit-elle.

Honorat ne put que sourire.

Quand les parents découvrirent le bébé, ils changèrent brutalement d'univers. On eût dit un nouveau-né vieillard : fripé de partout, les yeux à peine ouverts, la bouche rentrée – il était repoussant.

Pétrifiée, Énide eut du mal à retrouver assez de voix pour demander au médecin si son fils était normal.

– Il est en parfaite santé, madame.

– Pourquoi a-til tant de rides ?

– Un peu de déshydratation. Ça va très vite s'arranger.

– Il est si petit, si maigre !

– Il ressemble à sa maman, madame.

– Enfin, docteur, il est horrible.

– Vous savez, personne n'ose le dire, mais les bébés sont presque toujours laids. Je vous assure que celui-ci me fait bonne impression.

Laissés seuls avec leur enfant, Honorat et Énide se résignèrent à l'aimer.

– Et si nous l'appelions plutôt Riquet à la Houppe ? suggéra-telle.

– Non. Déodat, c'est très bien, dit le nouveau père en souriant courageusement.

Par bonheur, ils avaient peu de famille et peu d'amis. Ils eurent néanmoins à endurer des visites dont la politesse ne parvint pas à masquer la consternation.

 

© Albin Michel 2016

© Phopto : Olivier Dion

 

 

Quatrième de couverture > « L’art a une tendance naturelle à privilégier l’extraordinaire. » Amélie Nothomb

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Amélie Nothomb, Riquet à la houppe, Albin Michel, août 2016, 198 pages, 16, 90 €

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