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La sélection

Annick Geille est écrivain*, critique littéraire et journaliste. Elle a vingt années durant dirigé des rédactions au sein du Groupe Hachette-Filipacchi, dont celle de Playboy, où elle fut la plus jeune rédactrice en chef de France. Après avoir relancé F Magazine, puis le cahier culturel de Pariscope, elle fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle a écrit dix romans, dont Un amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard, puis Livre de Poche). Elle a obtenu le prix du premier roman pour Portrait d'un amour coupable (Grasset) et le prix Alfred-Née de l'Académie française pour Une femme amoureuse (Grasset). Son roman La voyageuse du soir (Gallimard, puis Folio) fut adapté pour la télévision. Annick Geille siège au prix Freustié – fondé, entre autres, par Bernard Frank – et au prix du Premier Roman, où elle fut cooptée en tant que lauréate.

Après avoir collaboré trois ans au Figaro Littéraire, elle rédige aujourd’hui une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire.

« La » vitrine des meilleurs livres de la période, très appréciée des lecteurs et des auteurs (voir ci-dessous).

* Annick Geille vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Oscar Wilde. Extrait de : Le Portrait de Dorian Gray non censuré

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EXTRAIT >

 

Le puissant parfum des roses emplissait l'atelier et, quand la brise d'été remuait parmi les arbres du jardin, la porte ouverte laissait entrer les lourds effluves du lilas ou la senteur plus délicate de l'aubépine.

Depuis le coin du divan à sacs de selle persans où il était étendu, fumant, comme à son habitude, d'innombrables cigarettes, Lord Henry Wotton apercevait tout juste l'éclat d'un cytise aux fleurs sucrées et colorées comme le miel dont les rameaux frémissants semblaient à peine capables de soutenir le poids d'une aussi flamboyante beauté. De temps à autre les ombres fantastiques projetées par des oiseaux en vol tourbillonnaient sur les longs rideaux de tussor tendus devant l'immense fenêtre, créant fugacement une sorte d'effet japonais, et lui faisant penser à ces peintres de Tokyo au visage blême comme le jade qui, au moyen d'un art par nature immobile, cherchent à transmettre le sentiment de la vitesse et du mouvement. Le murmure maussade des abeilles se frayant un chemin dans l'herbe haute qui n'avait pas été tondue, ou s'obstinant à décrire des cercles monotones autour des flèches à crochets noirs des roses trémières fleuries par les premiers jours de juin, semblait rendre le silence encore plus oppressant, et le sourd grondement de Londres était pareil au bourdon d'un orgue dans le lointain.

Au centre de la pièce, fixé à un chevalet droit, se dressait le portrait en pied d'un jeune homme à la beauté extraordinaire, et face à lui, à quelques pas, se tenait assis l'artiste en personne, Basil Hallward, dont la disparition soudaine, voici quelques années, a suscité un formidable émoi dans la société et donné naissance à tant d'étranges conjectures.

Comme il regardait la forme gracieuse et affable qu'il avait si artistement rendue sous son pinceau, un sourire de contentement traversa son visage et parut vouloir s'y attarder. Tout à coup il sursauta et, fermant les yeux, posa les doigts sur ses paupières, comme s'il cherchait à emprisonner dans son cerveau quelque curieux rêve dont il crai­gnait de se réveiller.

– C'est votre chef-d'œuvre, Basil, la meilleure chose que vous ayez jamais faite, dit Lord Henry d'une voix languissante. Il faut absolument que vous l'envoyiez à la Grosvenor Gallery l'an prochain. L'Académie est trop vaste et trop vulgaire. La Grosvenor est le seul endroit envisageable (1).

– Je ne pense pas l'envoyer où que ce soit, répondit-il en rejetant sa tête en arrière de cette façon bizarre qui suscitait les railleries de ses camarades à Oxford ; non, je ne l'enverrai nulle part.

Lord Henry haussa les sourcils et le regarda stupéfait à travers les fines volutes de fumée bleue qui s'élevaient en prodigieuses arabesques de sa lourde cigarette à l'opium.

– Vous ne l'enverrez nulle part ? Mais pourquoi donc, mon cher ami ? Avez-vous une raison, au moins ? Quels drôles d'oiseaux vous êtes, vous autres peintres ! Vous faites tout ce qui est possible pour obtenir la célébrité. À peine obtenue, vous semblez vouloir vous en débarrasser. C'est idiot, car il n'y a qu'une chose au monde qui soit pire que de faire l'objet de bavardages, c'est de ne faire l'objet d'aucun. Un portrait comme celui-ci vous place­rait bien au-dessus de tous les jeunes gens d'Angleterre et rendrait les plus vieux jaloux, si tant est que les vieux aient la faculté de ressentir des émotions.

– Je sais que vous allez vous moquer de moi, répondit-il, mais je ne peux vraiment pas l'exposer. J'y ai mis trop de moi-même.

Lord Henry allongea ses longues jambes sur le divan et trépida de rire.

– Voilà, je savais bien que vous vous moqueriez ; ce que j'ai dit n'en est pas moins vrai.

– Trop de vous-même ! Sur ma parole, Basil, je ne vous savais pas si vaniteux ; et je ne trouve sincèrement aucune ressemblance entre vous, avec votre épais visage aux traits rudes et vos cheveux noir de charbon, et ce jeune Adonis qu'on dirait fait d'ivoire et de feuilles de rose. Allons, mon cher Basil, c'est un Narcisse, tandis que vous – bon, vous avez bien entendu l'air intellectuel et tout ce qui s'ensuit. Mais la Beauté, la vraie Beauté, s'arrête là où l'air intellectuel commence. L'intelligence est en soi une exagération, elle détruit l'harmonie de tout visage. Dès qu'on s'assied pour réfléchir, on n'est plus que nez ou front, ou que sais-je d'affreux encore. Regardez ceux qui réussissent dans les professions de l'esprit. Ils sont tous parfaitement hideux ! Excepté, naturellement, dans l'Église. Il faut dire aussi que dans l'Église on ne pense pas. Un évêque continue de dire à quatre-vingts ans ce qu'on lui demandait de répéter quand il en avait dix-huit, en conséquence de quoi il ne cesse jamais d'être absolument ravissant. Votre jeune et mystérieux ami, dont vous ne m'avez pas dit le nom mais dont le portrait me fascine, ne pense jamais. J'en suis tout à fait certain. Il est une chose sans cerveau et pleine de beauté, qui devrait rester ici tout l'hiver quand nous n'avons pas de fleurs à contempler, et tout l'été quand nous avons besoin de quelque chose pour rafraîchir notre intellect. Ne vous flattez pas, Basil : vous ne lui ressemblez en rien.

– Vous ne me comprenez pas, Harry. Il va de soi que je ne lui ressemble pas. Je le sais parfaitement. En fait, je serais navré de lui ressembler. Vous haussez les épaules ? Je dis la vérité. Une fatalité commande à toutes les distinctions physiques et intellectuelles, ce genre de fatalité qui, à travers l'histoire, semble poursuivre les rois chaque fois qu'ils trébuchent. Mieux vaut ne pas se distinguer de ses congénères. Les laids et les sots sont les mieux lotis en ce monde. Ils peuvent rester tranquillement dans leur fauteuil et assister béats au spectacle. S'ils ignorent tout de la victoire, du moins la connaissance de la défaite leur est-elle épargnée. Ils vivent comme nous le devrions tous, paisibles, indifférents, sans inquiétude. Ils n'apportent pas plus la ruine aux autres qu'ils ne la reçoivent d'eux. Votre rang et votre fortune, Harry ; mon intelligence, quelle qu'elle soit, mon talent, pour ce qu'il vaut ; la beauté de Dorian Gray : tous nous souffrirons de ce que les dieux nous ont donné, nous en souffrirons terriblement.

– Dorian Gray ? Est-ce son nom ? dit Lord Henry en traversant l'atelier en direction de Basil Hallward.

– Oui ; c'est ainsi qu'il s'appelle. Je n'avais pas l'in­tention de vous le dire.

– Et pourquoi ?

– Oh, je ne saurais l'expliquer. Quand j'aime immensément quelqu'un, je ne dis jamais son nom. Je crain­drais de livrer une part de lui-même. Vous savez comme j'aime le secret. C'est la seule chose qui puisse nous rendre la vie moderne merveilleuse ou mystérieuse. Pour peu qu'on le dissimule, le plus banal devient exquis. Quand je quitte Londres, je ne dis jamais où je vais à personne de mon entourage. Mon plaisir en serait gâté. Mauvaise habitude, j'en suis sûr, mais d'une façon ou d'une autre elle semble introduire beaucoup de romanesque dans nos existences. Je suppose que ce sont là pour vous d'horribles bêtises ?

– Absolument pas, répondit Lord Henry en lui posant la main sur l'épaule ; absolument pas, mon cher Basil. Vous paraissez oublier que je suis marié ; l'unique charme du mariage tient à ce qu'il oblige les deux parties à mener une vie de mensonge. J'ignore toujours où ma femme se trouve, et ma femme ignore toujours ce que je fais. Lorsque nous nous rencontrons – car cela nous arrive, à l'occasion d'un dîner en ville ou d'un séjour chez le duc –, nous nous racontons les pires inepties de la mine la plus sérieuse qui soit. Ma femme a un très grand talent pour cela – à vrai dire bien plus que moi. Elle ne s'emmêle jamais dans les dates, tandis que moi, sans cesse. Quand elle me découvre, elle ne fait pas d'esclandre. Cela me plairait parfois, mais je n'ai droit qu'à son rire moqueur.

– Je hais la façon dont vous parlez de votre vie conjugale, Harry, dit Basil Hallward, repoussant sa main et gagnant la porte du jardin. Je crois que vous faites un excellent mari mais que vous avez profondément honte de vos vertus. Vous êtes extraordinaire. Vous ne dites jamais rien de moral et vous n'agissez jamais mal. Votre cynisme n'est qu'une pose.

– C'est le naturel qui n'est qu'une pose, et la plus horripilante que je connaisse, s'exclama Lord Henry dans un éclat de rire.

 

(1) La Grosvenor Gallery était l'une des galeries d'art les plus influentes de Londres à la fin du XIXe siècle. En rupture avec le conservatisme de la Royal Academy, elle fit scandale en lançant les peintres préraphaélites, parmi lesquels Edward Burne-Jones, Dante Gabriel Rossetti et Walter Crane. (Le traducteur.)

 

© Grasset 2016

 

 

Quatrième de couverture > Tout le monde connaît le chef-d'œuvre d'Oscar Wilde tel qu'il a été publié en volume en 1891. Cette version diffère considérablement du manuscrit qu’il avait soumis quelques mois plus tôt au Lippincott's Magazine où le roman devait paraître en prépublication. Le directeur, par pruderie, l'avait sérieusement raboté, ce qui ne l'a pas empêché de provoquer un premier soulèvement d'indignation. Par la suite, Wilde a augmenté et remanié son roman, estompant ses passages les plus audacieux. La critique instruisait déjà son procès en immoralité. Il a fallu attendre 2011 pour que, en Angleterre, des universitaires rendent disponible le texte initial, avant les censures successives. C’est cette version que les Cahiers rouges publient pour la première fois en France.

La trame reste inchangée. Dans le Londres fin de siècle, le peintre Basil Hallward tombe en adoration devant son modèle, le beau Dorian Gray. Leur chaste idylle commence, troublée par l'intervention d'un vieux camarade de Hallward, Lord Henry. Dandy hédoniste amoureux des bons mots, affichant avec insolence son homosexualité, il convainc Dorian de l'importance capitale de sa beauté. Un jour viendra où la vieillesse l'aura défiguré et plus personne ne le regardera. Horrifié, Dorian conclut un pacte faustien avec le portrait que Hallward a peint de lui : ce n'est plus lui que le temps abîmera, mais l’image du tableau. Le Portrait de Dorian Gray non censuré est encore plus délicieusement décadent et surtout plus ouvertement homosexuel. Le pouvoir érotique de Dorian est exacerbé, nombre de phrases rendent indubitable et intense la nature des sentiments de Hallward pour lui. On retrouvera bien sûr les saillies du spirituel Lord Henry, notamment le fameux : « De nos jours on sait le prix de tout, mais on ne connaît la valeur de rien. »

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray non censuré, traduit de l’anglais par Anatole Tomczak, Grasset, coll. « Les Cahiers Rouges », 126 pages, 7,20 €

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