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La sélection

Annick Geille est écrivain*, critique littéraire et journaliste. Elle a vingt années durant dirigé des rédactions au sein du Groupe Hachette-Filipacchi, dont celle de Playboy, où elle fut la plus jeune rédactrice en chef de France. Après avoir relancé F Magazine, puis le cahier culturel de Pariscope, elle fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle a écrit dix romans, dont Un amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard, puis Livre de Poche). Elle a obtenu le prix du premier roman pour Portrait d'un amour coupable (Grasset) et le prix Alfred-Née de l'Académie française pour Une femme amoureuse (Grasset). Son roman La voyageuse du soir (Gallimard, puis Folio) fut adapté pour la télévision. Annick Geille siège au prix Freustié – fondé, entre autres, par Bernard Frank – et au prix du Premier Roman, où elle fut cooptée en tant que lauréate.

Après avoir collaboré trois ans au Figaro Littéraire, elle rédige aujourd’hui une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire.

« La » vitrine des meilleurs livres de la période, très appréciée des lecteurs et des auteurs (voir ci-dessous).

* Annick Geille vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Pierre Péju. Extrait de : Reconnaissance

il y a 3 mois Suivre · Utile · Commenter


EXTRAIT >

 

Partout, dans la montagne, il y a des chemins de grande solitude. Passé la limite de la végétation, ils serpentent entre les roches éboulées, l’herbe rase, les plaques de neige sale, en plein vent, dans la proximité du ciel. Certains jours, quittant la maison à l’aube, il m’arrivait d’aller marcher sur ces chemins, moins pour réfléchir que pour dépenser une énergie qui, faute de gravir ces pentes austères, se serait retournée contre elle-même et transformée en abattement, m’empêchant d’achever mon roman. Après tant de jours et de nuits passés à l’écrire, il fallait pourtant que je l’achève, ce roman, oui, comme un cheval, coup mortel et point final.

Parfois l’ascension est un tourment, parfois elle est une grâce, mais sans ces moments salutaires faits d’effort et de silence, plutôt qu’à ma table de travail, je me serais assis devant la cheminée, mon manuscrit sur les genoux, et j’aurais tout brûlé, page après page, jusqu’à ce que le tas de papiers soit réduit à une masse noirâtre trouée d’éclats incandescents d’où s’élèvent, portés par l’air chaud, de légers flocons gris voletant autour de mes cheveux, de mes épaules, comme une neige ironique.

Une fois en route, je grimpais d’un bon pas. Vers la fin de l’été, à ces altitudes, j’étais assuré de ne pas rencontrer âme qui vive, excepté l’âme des marmottes, lièvres, renards, chamois, bouquetins, trolls et quelques spectres transis.

Ce jour-là, j’avais décidé de faire une randonnée de deux jours dans le massif de la Vanoise. Au bout de quelques heures, n’ayant fait que de courtes haltes, j’ai aperçu, beaucoup plus bas, un homme long et maigre qui progressait sac au dos. Aussi loin que portait le regard, personne d’autre en vue ! Nous étions seuls, lui et moi, à nous déplacer dans ce paysage désolé. Une dénivelée d’environ deux cents mètres me séparait de ce marcheur, mais chaque fois que les tours et détours des lacets me permettaient, entre deux blocs rocheux, de repérer sa position, je constatais qu’il gagnait du terrain. Un vigoureux randonneur, à n’en pas douter !

Pour atteindre le col de la Vanoise, il me restait encore une bonne heure de marche en terrain caillouteux et de plus en plus escarpé. La piste à peine tracée sur laquelle j’avançais, entre l’herbe rase et les éboulis, surplombait un petit lac très transparent, avec des reflets argentés côté ombre et des taches turquoise au soleil. Pour traverser cette étendue d’eau limpide mais peu profonde, les muletiers, transitant et trafiquant entre France et Italie, avaient depuis des siècles disposé des pierres plates, comme des pas japonais. J’ai vu que le marcheur mystérieux gagnait toujours du terrain, passant, et même bondissant, de pierre en pierre, au-dessus de l’eau, avec une agilité étonnante compte tenu du volume considérable de son sac à dos. Un peu avant que je n’atteigne le refuge, voilà qu’il me rattrapait, le bougre ! Essoufflé pour avoir trop forcé mon allure, j’ai cessé de lutter. Soudain, derrière moi, j’ai commencé à entendre le crissement de ses souliers sous les semelles desquels les cailloux roulaient. Le chemin se faufilait à présent entre deux parois sombres. Le passage devenait étroit et, pour que l’homme puisse me dépasser, il aurait fallu que je m’arrête, me place sur le côté, et me plaque à la roche. Comme je continuais malgré tout, il a réglé un moment son pas sur le mien, puis c’est lui qui, dans mon dos, a prononcé les premiers mots. Le vent s’était mis à souffler et siffler dans les failles des rochers, et il a dû crier :

— Hé, vous n’auriez pas vu passer mon ombre ? Je me crève à la suivre. Elle est restée jeune, elle, et vers le soir, elle ne marche plus, elle vole !

Je lui ai répondu, presque sans me retourner :

— Vous savez, à ces altitudes, on rencontre beaucoup d’ombres errantes, comment savoir laquelle était la vôtre ?

Les sommets enneigés étaient rosis par le soleil couchant, le premier glacier que nous longions avait des reflets bleutés mais notre sentier était de minute en minute avalé par l’obscurité. Parvenu à mon niveau, comme l’espace plus large et le terrain plus plat le permettaient enfin, l’homme, au lieu de poursuivre sa route en accélérant, a choisi d’avancer à mon rythme. Enfin, nous nous sommes dévisagés, mais la fatigue devait transformer mon sourire en vilaine grimace. C’est ainsi que nous sommes arrivés ensemble au refuge, abri de pierre et de bois qui semblait désert ce jour-là. Et même déserté puisque nous sommes restés un bon moment assis dans la salle commune avant qu’un gardien hirsute, sorte de géant aux yeux bleus délavés par l’air des cimes, ne surgisse de nulle part.

— Bienvenue ! a bougonné ce bonhomme en passant ses gros doigts dans sa tignasse.

Nous lui avons tout de suite commandé à boire, même si mon compagnon, frais, dispos et d’une patience extrême, ne paraissait ni fatigué ni assoiffé, ce qui n’était pas mon cas.

Son visage, ovale, aux traits plutôt doux et réguliers, contrastait avec son corps long et sec. Mais c’était sa moustache démesurée qui d’abord m’avait frappé. Énormes bacchantes noires, parsemées de fils jaunes et argentés. Impossible de savoir s’il souriait ironiquement en permanence ou riait gaiement tant sa bouche était enfouie dans l’épaisseur des poils. Des yeux sombres. Un regard ardent. Sa peau était brunie par le soleil et burinée par le grand air : on voyait bien qu’il marchait depuis longtemps. Dans la salle commune toujours sombre où nous étions assis, le gardien du refuge allumait un grand feu et apportait du vin et de quoi manger. Comme je regardais avec étonnement le sac de mon compagnon, d’un modèle plutôt désuet en toile imperméabilisée luisante d’usure, avec des boucles de métal et des courroies en cuir qui semblaient, depuis longtemps, n’en avoir plus pour longtemps, il a hoché la tête, amusé :

— Oui, près de vingt kilos tout de même ! Il faut ça. Je viens de loin, je vais loin... C’est le poids du matériel, des objets glanés ici ou là, de mes lectures, surtout. Je ne sais pas voyager sans livres... Des bouquins lus et relus, forcément.

Il m’intriguait, car de toute sa personne émanait quelque chose d’incongru, comme s’il était, en tout lieu, légèrement « déplacé » en même temps que « chez lui partout ». Fragile et particulièrement costaud. Présence à la fois troublante et apaisante. Éclat du paradoxe. J’espérais qu’il me révélerait, au cours de la soirée qui nous condamnait au tête-à-tête, quelques titres d’ouvrages qui lui tenaient à cœur. Soucieux, sans doute par politesse, d’injecter une banalité de bon aloi dans notre conversation, il a choisi de me parler randonnée, marche à pied, cols, distances, dénivelées, météorologie, températures, et m’a fait part, avec application, de certains détails de son voyage. Il avait entrepris, bien des jours auparavant, une traversée des Alpes par petits bouts, petites étapes, comme s’il se livrait à une exploration de certains sites. Parti des bords du lac Léman, il envisageait d’atteindre un jour la Méditerranée à Nice. Mais je comprenais qu’il venait de plus loin au nord et qu’il allait marcher plus loin vers le sud, l’Italie, la Grèce, l’Orient, que sais-je ?

J’ai d’abord cru comprendre, à je ne sais plus quelles allusions, qu’il avait fait de longs séjours sur divers rivages de la mer du Nord comme de la Méditerranée. Puis il a été question de travaux d’ébénisterie auxquels il s’était adonné, dans une petite ville des Pays-Bas ou d’Allemagne. Difficile à croire, car il avait de belles mains fines, sans cals ni écorchures, des mains d’artiste, et à plusieurs autres détails saisis au hasard de sa parole, j’ai cru avoir affaire à un musicien, avant que des remarques d’une rare érudition sur les roches, la chimie ou les constellations me fassent plutôt penser à un scientifique. Professeur de quoi ? Pianiste ? Violoniste ? Ébéniste ? Cordonnier ? Veilleur de nuit ? Astronome ? Géologue ? Informaticien ? Chercheur, à coup sûr, mais de quoi ? Ou alors Juif errant tant il connaissait de pays, mais surtout d’événements fort éloignés dans le temps qu’il décrivait avec un luxe de détails particulièrement réalistes ou troublants.

 

© Gallimard 2017

© Photo : F Mantovani

 

 

Quatrième de couverture > "Un soir, dans un refuge de haute montagne, un mystérieux randonneur m'a fait don d'un bloc transparent qu'il prétendait être le "Cristal du Temps". Plus tard, au lieu de me remettre à la rédaction de mon roman, j'y ai plongé les yeux. Des moments de ma vie ont surgi en désordre : scènes banales ou incongrues, êtres perdus de vue, anecdotes auxquelles je n'aurais jamais repensé, comme la mise à mort d'un lapin, la folie d'une jeune plasticienne russe, un amnésique oublié, la femme qui voulait devenir un ange, les singes dans les ruines d'un temple khmer, les gosses cruels des rues du Caire. Fasciné, j'étais contraint de reconnaître – comme un homme admet être le père d'un enfant – que ces aventures invraisemblables, ces rencontres sans lendemain, étaient bien miennes. Le cristal m'en restituait chaque détail. Impitoyable, il m'infligeait aussi le souvenir de mes propres rêves et quelques images de mon avenir. Cette "vie réelle", j'ai voulu l'écrire. Ce vaste désordre s'est transmué en récits, histoires étranges et fragments romanesques. Explorateur en territoire dangereux, je racontais. Immense était ma reconnaissance envers le monde, sa variété, sa douleur et son énigme".

 

Pierre Péju est l’auteur de plusieurs livres aux Éditions Gallimard, dont Naissances, La petite Chartreuse (prix du Livre Inter 2003 ; porté à l’écran en 2005), Le rire de l’ogre (prix du Roman Fnac 2005), Cœur de pierre, La Diagonale du vide, et l’essai Enfance obscure (prix des Écrivains du Sud 2012).

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Pierre Péju, Reconnaissance, Gallimard, janvier 2017, 368 pages, 21 €

 

>> Le roman de Pierre Péju que nous vous révélons en exclusivité sera mis en vente le 12 janvier 2017. 

 

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