Annick Geille est écrivain*, critique littéraire et journaliste. Elle a vingt années durant dirigé des rédactions au sein du Groupe Hachette-Filipacchi, dont celle de Playboy, où elle fut la plus jeune rédactrice en chef de France. Après avoir relancé F Magazine, puis le cahier culturel de Pariscope, elle fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle a écrit dix romans, dont Un amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard, puis Livre de Poche). Elle a obtenu le prix du premier roman pour Portrait d'un amour coupable (Grasset) et le prix Alfred-Née de l'Académie française pour Une femme amoureuse (Grasset). Son roman La voyageuse du soir (Gallimard, puis Folio) fut adapté pour la télévision. Annick Geille siège au prix Freustié – fondé, entre autres, par Bernard Frank – et au prix du Premier Roman, où elle fut cooptée en tant que lauréate.

Après avoir collaboré trois ans au Figaro Littéraire, elle rédige aujourd’hui une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire.

« La » vitrine des meilleurs livres de la période, très appréciée des lecteurs et des auteurs (voir ci-dessous).

* Annick Geille vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Françoise Chandernagor. Extrait de : Quand les femmes parlent d’amour


EXTRAIT >

 

Pensant aux Lettres à un jeune poète de Rilke, j’ai eu envie, plus modestement, de donner « Quelques conseils à une jeune poétesse » (conseils qui vaudraient aussi pour une jeune romancière). Les voici :

 

Premièrement, soyez un homme.

Bon, je sais, ce n’est pas facile, mais enfin la science progresse tous les jours... Aragon avait généreusement écrit que « la femme est l’avenir de l’homme », je vous dis, moi, qu’en littérature le transsexuel est l’avenir de la femme.

À défaut de pouvoir tout de suite changer de sexe, changez au moins d’apparence : entrez dans la carrière avec un pseudonyme masculin, comme George Sand, Daniel Stern, Gérard d’Houville, René Vivien (1) ou Fred Vargas. Coupez vos cheveux, portez un pantalon, un smoking, une blouse de peintre, mais évitez les fanfreluches, bijoux, volants, plumes, rouge à lèvres, jeunes enfants, et prix de beauté.

 

Deuxièmement, habitez Paris.

Chacun sait, n’est-ce pas, qu’« il n’est bon bec que de Paris ». En tout cas, les journalistes et les éditeurs en sont persuadés.

Cette prééminence culturelle de la capitale est pourtant relativement récente : il fut un temps (jusqu’au XVIIe siècle à peu près) où l’on pouvait « faire carrière » en littérature en habitant Lyon, Toulouse, Orange, Poitiers, Nancy ou Arras (oui, même Arras brillait au Moyen Âge par ses poètes).

Mais réfléchissez au triste sort que connurent par la suite les femmes poètes qui ne purent ou ne voulurent pas quitter leur province : Marguerite Burnat-Provins, Louisa Siefert, Hélène Picard, ou plus près de nous, Anne Perrier, qui tint à rester fidèle à son canton de Vaud. Même la grande Marceline Desbordes-Valmore, fixée à Lyon, ne trouva plus d’éditeur pour ses derniers vers (2).

Certes, il n’est pas mauvais que vous disposiez quelque part d’un Nohant ou d’un Mont-Désert (c’est bon pour les photos de presse), mais pour autant il ne faut pas cesser de paraître dans les cocktails du sixième arrondissement ni démissionner des jurys, encore moins négliger vos amis du Marais, refuser de déjeuner avec votre éditeur (ou avec ceux des autres), et ignorer l’adresse du Flore ou du Récamier...

 

Troisièmement, vivez vieille.

J’observe, en effet, que, surtout pour une femme, la notoriété se gagne à l’usure. Si vous mourez à vingt, trente, ou quarante ans comme Pernette du Guillet, Louisa Siefert, Renée Vivien, Catherine Pozzi ou Cécile Sauvage, vous serez mal vue de la postérité, ou, plutôt, vous ne serez pas vue du tout... À moins, bien sûr, que vous ne mouriez assassinée par un repris de justice, noyée dans le naufrage d’un gros Costa, ou fracassée à la suite d’une chute en deltaplane. Mais mourir de tuberculose, comme ce fut le cas au XIXe siècle de tant de jeunes poétesses, ou d’un cancer précoce, comme cela arrive parfois aujourd’hui, ne présente aucun avantage. Quant à mourir à la soixantaine, c’est d’un commun !... En revanche, si vous dépassez les quatre-vingts ans, ou si, mieux encore, vous doublez le cap des quatre-vingt-dix, alors, quelles que soient les qualités intrinsèques de votre œuvre, les magazines vous demanderont votre avis sur tout, les jeunes écrivains feront, timides et déférents, le pèlerinage jusqu’à l’humble maison, très éloignée de Paris, où vous aurez choisi de vous retirer, on se battra pour récolter vos souvenirs littéraires ou pour photographier votre « beau » visage parcheminé par les ans, vos rides torturées, votre vieux châle, votre vieux chien. Voyez Edmonde Charles-Roux, Marguerite Yourcenar, ou, chez les messieurs, Julien Gracq. Sans parler de la « nécro » : prête depuis trente ans, elle aura été constamment complétée, enrichie, peaufinée, elle sera donc très longue (une pleine page dans Le Monde, deux peut-être ?), la louange y sera bien tournée, et le « papier » imprimé sans coquilles...

Pas question donc de vous laisser aller ! Accrochez-vous, grand-mère, accrochez-vous ! Enterrez tous vos proches, tous vos voisins, et surtout tous vos concurrents, mais tenez bon ! Pour la postérité...

 

Quatrièmement, prenez-vous au sérieux.

Foin de tout ce qu’on enseigne aux filles et que, donc, on vous a appris : la modestie, la bonne humeur, la complaisance, la discrétion... Oubliez même l’humour, qui, à l’inverse de l’ironie, est toujours une forme de moquerie de soi et d’autodépréciation : votre avenir littéraire exige que vous renonciez à toutes ces politesses qui vous feraient grand tort.

Quand on vous interroge, parlez de vous longuement et avec gravité. Dites : « Mon œuvre », « Ma création ». Racontez à quel point l’enfantement de votre dernier bouquin vous a fait souffrir : un poème (ou un roman) qui vous a coûté votre livre de chair – un vrai martyre ! N’hésitez pas, au passage, à souligner comme Valéry : « La bêtise n’est pas mon fort », ou à rappeler qu’Umberto Eco ou Julian Barnes vous disait : « Non seulement vous êtes charmante, mais votre corps entier brille d’intelligence »...

Étendez-vous incidemment – et non sans afficher quelque lassitude – sur votre notoriété croissante à l’étranger : l’Institut culturel français vous réclame pour une tournée de conférences au Monomotapa, la Fondation Frick vous propose un poste de visiting professor dans l’Iowa ; vous hésitez : « Paris est mon oxygène »...

Et si l’on vous photographie, surtout ne souriez pas ! Jamais. Rappelez-vous le visage de marbre de Victor Hugo assis sur son rocher, la mine sévère, genre « mère supérieure fâchée », de Christine Angot, l’air sinistre et le cheveu baudelairien de Michel Houellebecq, ou la perpétuelle contraction des mâchoires de Bernard-Henri Lévy... Et Rousseau ? Sous sa toque de fourrure, vous croyez qu’il souriait, Rousseau ? Vous imaginez une Elsa Triolet débonnaire ? Une Anna de Noailles qui, sur les clichés, ne serait ni exténuée ni mélancolique ? Une Catherine Pozzi rigolote ?

En vérité, j’aurais dû, moi-même, comprendre tout cela bien plus tôt : quand, à l’occasion de la traduction en anglais d’un de mes romans, le magazine Time m’envoya l’un de ses photographes pour prendre quelques clichés. Pour cette séance de pose, je fus comme je suis d’ordinaire avec les photographes : plutôt aimable, donc souriante. Je m’aperçus bientôt que quelque chose irritait l’Américain. Il finit même, agacé, par me lancer sans aménité : « Don’t smile ! » Étonnée de devoir prendre l’air attristé, je murmurai : « But why ? You are an author (3) », me répondit-il sans autre explication.

Il me fallut quelques années pour saisir le fond de sa pensée, que je traduirais ainsi : « Si vous ne vous prenez pas au sérieux, jeune dame, vous ne serez pas prise au sérieux, et le lecteur de Time se sentira floué »... Et s’il avait connu la littérature française, mon photographe aurait pu ajouter : « Croyez-vous que vos deux Marguerite, Duras et Yourcenar, se soient jamais sous-estimées au point de sourire pour attirer le chaland (4) ? » Bien qu’elles n’aient ni l’une ni l’autre percé précocement, elles n’ont jamais, en effet, douté de leur génie (le mot « talent » leur aurait paru faible). Persuadées que leurs facultés créatrices étaient hors du commun, elles l’ont dit. Et elles l’ont répété. Sans rire et jusqu’à intimider leurs contemporains. Imitez-les, ma chère petite, et, timide violette, jouez les fiers glaïeuls ! De la hauteur, que diable ! Du dédain !

Mais trêve de cynisme, cette sagesse des vieillards, trêve de conseils désabusés ! Un seul compte, et c’est le dernier que je vous donnerai.

 

Cinquièmement, écrivez.

Écrivez quand même, oui, écrivez encore, écrivez sans cesse, malgré l’indifférence du public, le silence de la critique, et l’incompréhension de vos amis. Écrivez, pour les étoiles comme Cécile Sauvage, pour les palmiers comme Anne Perrier, pour le désert comme les poétesses du Liban. Car, lorsqu’ils ont été suffisamment recopiés, imprimés ou mis sur le Net, les poèmes vivent plus longtemps que les poètes. Votre corps, votre nom, auront disparu depuis des siècles quand un jour, par hasard, un curieux dénichera, au fond d’une bibliothèque en ruine, sous une épaisse couche de poussière, un exemplaire papier, ou numérique, d’une de vos œuvres. Et, soudain, on essaiera de savoir qui vous étiez, on vous lira avec intérêt, dans la surprise de l’instant on vous portera même aux nues, vous serez lancée – ou relancée : croyez-vous qu’on lisait encore Christine de Pisan et Ronsard au XVIIe siècle, ou Maurice Scève et Du Bellay au XVIIIe ? Le XXe siècle leur a donné une seconde chance. Comptez sur le XXIIe...

Et surtout, n’oubliez jamais ce qu’a écrit Sappho, cette petite phrase isolée dont le contexte est perdu, une phrase orpheline, à demi dévorée par le temps, mais que tout écrivain, tout artiste, devrait se répéter comme un mantra : Il y aura quelqu’un, un jour, pour se souvenir de nous.

 

(1) Ses premiers recueils, elle les signa « René » avant de se résoudre au « Renée ».

(2) Je n’ai rencontré qu’une exception à cette règle : Marie Noël, qui venait parfois à Paris, mais vécut toujours à Auxerre.

(3) « Ne souriez pas ! – Mais pourquoi ? – Parce que vous êtes un auteur. »

(4) Mon photographe américain ignorait sûrement que Marguerite Yourcenar, par exemple, allait jusqu’à recopier, pour la postérité, toutes les lettres qu’elle adressait à ses correspondants, de même que toutes les dédicaces des livres qui partaient de chez son éditeur quand elle signait son service de presse. Faut-il s’admirer soi-même pour s’infliger pareille corvée !

 

© Cherche Midi 2016

© Photo : Catherine Hélie

 

 

Quatrième de couverture > Dans cette anthologie très personnelle, les textes émanant de femmes poètes francophones de tous horizons sont accompagnés de récits détaillés de leurs vies, souvent riches en péripéties. De ces regards de femmes sur l'amour émerge peu à peu, au sein d'un patrimoine poétique jusqu'ici essentiellement masculin, un chant singulier.

De la très sensuelle Béatriz de Die à la romantique Marceline Desbordes-Valmore, de la sulfureuse Renée Vivien à la pieuse Marie Noël, des "troubadouresses" aux "garçonnes" et des plumes québécoises aux plumes libanaises, ce choix offre au lecteur la chance de découvrir de grandes poétesses restées injustement ignorées. On constate en effet, une fois de plus, que dans ses jugements le "milieu littéraire" fut et demeure résolument misogyne...

Un panorama incomparable de l'amour vu par les femmes poètes de langue française.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Françoise Chandernagor, Quand les femmes parlent d’amour, Cherche Midi, octobre 2016, 256 pages, 19 €

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