Annick Geille est écrivain*, critique littéraire et journaliste. Elle a vingt années durant dirigé des rédactions au sein du Groupe Hachette-Filipacchi, dont celle de Playboy, où elle fut la plus jeune rédactrice en chef de France. Après avoir relancé F Magazine, puis le cahier culturel de Pariscope, elle fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle a écrit dix romans, dont Un amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard, puis Livre de Poche). Elle a obtenu le prix du premier roman pour Portrait d'un amour coupable (Grasset) et le prix Alfred-Née de l'Académie française pour Une femme amoureuse (Grasset). Son roman La voyageuse du soir (Gallimard, puis Folio) fut adapté pour la télévision. Annick Geille siège au prix Freustié – fondé, entre autres, par Bernard Frank – et au prix du Premier Roman, où elle fut cooptée en tant que lauréate.

Après avoir collaboré trois ans au Figaro Littéraire, elle rédige aujourd’hui une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire.

« La » vitrine des meilleurs livres de la période, très appréciée des lecteurs et des auteurs (voir ci-dessous).

* Annick Geille vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Christian Kiefer. Extrait de : Les Animaux


EXTRAIT >

 

C’est la mort que tu es venu donner. Tu as beau tâcher de te persuader du contraire, tu sais au fond de ton cœur que tu ne fais ainsi qu’accumuler les mensonges. Au bout du compte, tu es bien forcé de distinguer la vérité de ce qui se réduit à un mince lambeau d’espoir s’accrochant à toi comme le givre au brin d’herbe. Tu as au moins appris cela, bien que tu répugnes à l’admettre, tout comme tu rechignes à descendre dans la vallée et à t’éloigner des animaux, pour découvrir ce que tu t’attends déjà à trouver. Tout du long, tu sens leurs yeux luisants rivés à toi, leurs museaux flairant ton odeur, leurs corps qui se pressent contre le maillage serré de leurs enclos. Un monde au creux de sa bulle, et toi qui t’agrippes à ses parois bien lisses comme à la sécurité d’une matrice irriguée de sang. Toi et les animaux. Et malgré tout ce que tu as déjà fait, tout ce que tu as tenté d’accomplir, et malgré tes serments envers toi-même, tu sais désormais que tu vas devoir endosser une fois encore le costume du tueur.

Cette voix ne lui appartenait pas, ou du moins il ne la reconnaissait pas comme sienne. Après toutes ces années, après toutes les conversations qu’il avait eues avec Majer, il en était venu à considérer cette voix, la voix de sa propre conscience, comme émanant de l’ours et non de lui-même, une impression très nette qui, au moment où il longeait le chemin de terre entre les cages et les enclos, semblait se déposer sur lui comme de la neige fraîche. Il sentait, fixé sur lui, le regard vigilant des animaux, mais lui ne les regardait pas, concentré sur le poids de la housse noire suspendue à son épaule, puis sur le lourd claquement de ses bottes alors qu’il se dirigeait vers le parking, derrière la clôture d’enceinte. Là, l’ombre des conifères coupait de sa ligne brisée une plate étendue de gravier, au bout de laquelle il avait garé son pick-up.

Il s’était arrangé pour éviter les autres animaux, mais il savait bien qu’il n’échapperait pas à Majer. Lorsqu’il parvint à la hauteur de son enclos, le grand ours pencha la tête de côté, comme s’il s’attendait à l’entendre approcher, mais Bill ne s’arrêta pas, il poursuivit sa route vers le parking en contrebas, vers le véhicule et le trajet à venir, en direction de Ponderay plus au sud. Les autres animaux l’observaient toujours, de tous les côtés il sentait leurs yeux posés sur lui, mais c’était surtout le regard aveugle du grizzli qui le transperçait. Il finit par faire halte à mi-chemin, près du préfabriqué où il avait installé son bureau, et il se détourna pour scruter la ligne d’horizon et la découpe des monts, les enclos et cages dispersés à l’intérieur d’un cercle. Les animaux tout contre le grillage.

L’ours était là, dressé à l’avant de son enclos, sa masse formidable occultant la surface limpide du petit bassin, stupéfiant par ses dimensions, créature de fourrure et de griffes – créature meurtrière, aussi, dans un monde pas si éloigné de celui-ci –, en équilibre sur ses pattes arrière avec une grâce invraisemblable et braquant sur Bill ses yeux pareils à deux pierres laiteuses, dont les profondeurs étaient dissimulées par un voile de cataracte aussi pâle et uniforme qu’un lac pris dans la glace.

Quoi ? demanda Bill. Il s’attarda un long moment, comme s’il guettait la réaction de l’animal. Ah non, tu ne vas pas commencer, lui dit-il enfin. N’y pense même pas.

L’ours se dandinait, toujours debout, tournant vers lui sa tête semée de gris par la vieillesse. Si ces yeux blancs et aveugles étaient porteurs d’un quelconque jugement, ils n’en laissaient rien paraître, exprimant seulement la résignation que Bill lui avait toujours vue, comme si l’animal ne devait jamais rien exiger, et que l’unique faute que Bill puisse jamais commettre soit de ne pas rentrer un jour.

Il faut que j’y aille. Je reviens dans une heure.

Le grizzli n’avait pas bronché, pas un râle ni un grognement, il n’avait même pas incliné la tête, et pourtant, en reprenant sa route, Bill ne put se défendre de l’impression que tous ces yeux, ceux de Majer et les autres, contenaient l’intuition de ce qu’il s’apprêtait à faire, de ce vers quoi il s’acheminait probablement.

Une fois sur le parking, il referma la grille, monta dans son pick-up et sortit de l’aire gravillonnée pour s’engager sur une route qui se glissait dans un tunnel végétal et ombreux de pins jaunes, de cèdres rouges et de pins vrillés, puis il suivit le cours de la rivière, dont les eaux, sous la lumière déclinante, avaient la couleur des poissons morts, et rattrapa enfin l’autoroute.

Leurs yeux n’en finissaient pas de le poursuivre, même quand il ralentit l’allure pour traverser une forêt qui s’obscurcissait peu à peu, ses arbres légèrement estompés, effleurés de traînées de nuages blancs, telle la forêt de ces contes merveilleux où hommes, ours et loups échangeaient entre eux leurs apparences pour berner femmes et enfants et allaient parfois jusqu’à commettre des meurtres. Ces images l’assaillirent, comme cela se produisait parfois quand il prenait l’allée bordée de bouleaux entre le mobil-home et le portail, quoiqu’il sût parfaitement que, durant les prochaines heures, ces sombres pensées ne lui seraient d’aucun secours. Il n’y avait pas grand-chose, d’ailleurs, qui fût à même de les alléger. Au fil des ans, les appels qu’il avait reçus s’étaient presque toujours conclus par la mort. La biche qu’il avait baptisée Ginny avait été la première, s’il s’était bien agi d’elle sur la route, gémissante et l’échine rompue. Son souvenir lui revint pendant qu’il roulait – non pas le calvaire de ses derniers instants, mais la petite créature affolée suspendue tête en bas à un grillage, le jour où son oncle et lui l’avaient secourue. L’autoroute était un véritable abattoir, et avec une bête de ce gabarit – un orignal adulte –, il était probable que la seule solution fût ce qu’il envisageait de faire. Il avait emporté son fusil pour faire face à cette probabilité, mais, en dépit de cela, de tout ce qu’il savait déjà, il persistait à espérer qu’il n’en aurait pas besoin, que l’animal n’aurait que des blessures superficielles et qu’il n’aurait pas à retirer son arme de l’étui zippé où elle était rangée, près du pistolet anesthésiant. Et lorsque sa voix se mêla au bourdonnement du moteur, il eut conscience qu’elle ne cherchait qu’à le leurrer : Tu sais pertinemment qu’il n’y a pas une once de vérité là-dedans. Juste un tissu de mensonges.

Et en effet, quand il se gara au bord du trottoir et descendit sur la chaussée, la scène correspondait bien à ce qu’il avait prévu. Le pick-up qui avait heurté l’orignal était arrêté au milieu de la voie, non loin d’un groupe de magasins miteux qui empiétaient sur la forêt. Le capot était enfoncé quasiment jusqu’au pare-brise, la bête fauchée gisait à quelques dizaines de mètres, une jambe arrière visiblement fracturée, remuant et forçant sur son nouvel angle de pliure, la hanche sûrement brisée elle aussi. L’orignal avait les mouvements hésitants d’un crabe ou d’un insecte, ou bien d’un animal nouveau-né aux premiers pas mal assurés, sa tête ballottant d’avant en arrière comme accrochée au fil d’un pendule, ses yeux d’un marron velouté roulant au creux des orbites. Et son cri, le cri d’un animal de chair et de sang qui semblait l’appeler – lui entre tous. Viens, viens à moi ! Un appel qui évoquait le sifflement d’une oie sauvage ou l’étrange mugissement d’une sirène désaccordée, des notes brèves qui montaient en volume et s’interrompaient quand le souffle était épuisé, chacune si forte que Bill fut tenté de se boucher les oreilles.

Il jeta un coup d’œil au shérif, qui avait prononcé son nom, puis son attention revint à l’orignal. Un jeune mâle, qui ne devait pas avoir plus d’un an. Sous le regard du policier, Bill le contourna avec précaution pour se placer près de la tête. L’animal roulait ses yeux sombres et humides pour mieux le voir, pour embrasser tout ce qui l’entourait.

C’est arrivé quand ? demanda Bill.

Je pense qu’on vous a prévenu tout de suite. Ça fait donc une trentaine de minutes, je dirais. Comment est-ce que vous comptez vous y prendre ?

Comme pour leur répondre, l’orignal lança de nouveau son effroyable hurlement, la gueule grande ouverte, et recommença à traîner laborieusement son corps sur la chaussée, en direction de la ville, comme s’il avait été investi de quelque terrible mission. Bill s’approcha de lui du mieux qu’il put, s’accroupit sur le bitume, la voix égale malgré les battements effrénés de son cœur, son propre sang attiré aussitôt par l’animal, comme si son martyre avait la force d’un aimant. Chut, souffla-t-il, tout va s’arranger. On va t’aider, et tout ira bien.

L’orignal s’apaisa, et Bill se releva lentement pour rejoindre le shérif. Qui l’a percuté ?

Un garagiste de Sandpoint.

Lui n’a rien ?

Si, on l’a transporté à l’hôpital. Quelques côtes cassées, et il s’est pris le volant en pleine tête. Vous pouvez faire quelque chose ? Moi, je suis censé avertir le nouveau type de Chasse et Pêche.

Ce n’est pas encore fait ?

Non. Vous tenez à ce que je le contacte ?

Pas plus que ça.

Alors on dira que j’ai oublié.

Le regard de Bill passa du véhicule accidenté à l’animal. Une demi-heure plus tôt, le jeune orignal était descendu des hauteurs, suivant peut-être la piste odorante de la mousse sur les troncs, s’arrêtant au bord d’un ruisseau au lit bourbeux, et maintenant il était là, en train de ramper sur ce petit ruban d’asphalte, parmi ces hommes, ces femmes et ces enfants qui n’étaient rassemblés que pour le voir à terre.

Bill expira lentement. Sa poitrine était oppressée, il se sentait entraîné quelque part sans pouvoir s’y dérober.

 

© Albin Michel 2017

© Photo : Jessica Newham

 

 

Quatrième de couverture > Niché au fin fond de l'Idaho, au cœur d'une nature sauvage, le refuge de Bill Reed recueille les animaux blessés. Ce dernier y vit parmi les rapaces, les loups, les pumas et même un ours. Connu en ville comme le "sauveur" des bêtes, Bill est un homme à l'existence paisible, qui va bientôt épouser une vétérinaire de la région.

Mais le retour inattendu d'un ami d'enfance fraîchement sorti de prison pourrait ternir sa réputation. Rick est en effet le seul à connaître le passé de Bill dont il a partagé la jeunesse violente et délinquante.

Pour préserver sa vie, bâtie sur un mensonge, Bill est prêt à tout. Au fur et à mesure que la confrontation entre les deux hommes approche, inéluctable, l'épaisse forêt qui entoure le refuge, jadis rassurante, se fait de plus en plus menaçante…

Dans le décor des grands espaces, ce roman noir est une superbe histoire de rédemption, qui marque la naissance d'une nouvelle voix de la littérature américaine.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Christian Kiefer, Les Animaux, traduit de l’américain par Marina Boraso, Albin Michel, janvier 2017, 400 pages, 25 €

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