Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Jean-Marie Rouart. Extrait de : Les romans de l’amour et du pouvoir


EXTRAIT > Le Cavalier blessé

 

6

Marie entendit le pas d’un cheval sur la place. Elle se dit : « C’est lui ! » et se précipita à la fenêtre. En apercevant Philippe, elle éprouva une telle commotion qu’elle demeura pantelante. Sa torpeur ne cessa que lorsque le marteau retentit contre la porte d’entrée. Elle fit quelques pas dans le salon et s’immobilisa devant un miroir, en proie à une grande agitation. Pâle, méconnaissable, elle tremblait. « Non, se dit-elle, je ne peux le recevoir dans cet état. Je dois me calmer. » La poitrine oppressée, elle avait peine à respirer. Après avoir si longtemps espéré le revoir, cela lui sem-blait maintenant une épreuve insurmontable. Elle redoutait cette rencontre : elle craignait d’affronter son jugement ; et elle-même n’allait-elle pas être déçue ? Peut-être était-il plus sage de remettre la visite ? Pourtant elle savait que son désir de le voir l’emporterait. Incapable de maîtriser la sarabande de ses pensées, elle gagna sa chambre, se poudra devant sa table de toilette et mit du rouge sur ses pommettes. Elle entendit la porte du salon s’ouvrir et le parquet craquer. Il était là, il l’attendait. Le sentiment de sa présence lui parut si fort, si impudique, qu’il lui sembla percevoir sa respiration.

La main sur la poignée de la porte, près de défaillir, elle hésita encore. Enfin elle se décida. Quand elle fut en sa présence, elle s’étonna de retrouver ses esprits. Elle le reconnut à peine tant son visage était pâle et marqué. Son air fragile et blessé lui inspira de la pitié. Elle sentit s’élever d’elle cette voix de gorge haut perchée qu’elle n’aimait pas et qui jamais n’avait travesti aussi désagréablement ses émotions qu’aujourd’hui.

« Comme vous avez mauvaise mine. Vous avez l’air bien malade. Qu’avez-vous ?

— Ce n’est rien. J’ai dû prendre froid », répondit Philippe en riant. Il désigna le soleil qui dorait la pièce. La chaleur était étouffante.

Maintenant qu’elle se tenait devant lui, ses craintes se dissipaient. Il lui semblait qu’ils allaient reprendre une de leurs conversations interrompues à Varsovie. Tant de propos ébauchés avaient mûri loin de lui. L’envie la prenait de refaire avec lui le parcours de ses idées, de lui rendre compte par le menu de ses réflexions. Mais par où commencer ? Elle le dévisageait, troublée par sa pâleur, sa maigreur. Ressemblait-il à l’homme qu’elle avait tant de fois imaginé ? Peut-être avait-il plus de douceur, plus de retenue aussi. Elle s’étonnait du sentiment de liberté qu’elle ressentait en face de lui, si différent de ce qu’elle éprouvait à Varsovie. Rien ne la gênait à Paris. Pas même de recevoir un homme en tête à tête. Elle avait l’impression d’avoir acquis de nouveaux droits, ceux d’une existence plus franche, plus indépendante. Se sentant observée, elle jouait son rôle de grande dame étrangère que Paris n’impressionnait pas. Faisant une réponse maniérée et aguichante, elle rougit violemment : elle venait de se prendre en flagrant délit de coquetterie. Elle se reprit et continua à parler d’abondance, évoquant avec surexcitation ses visites, ses promenades, toujours avec cette insupportable voix de gorge qui l’agaçait et lui donnait la sensation d’être en représentation mondaine. Cette voix lui semblait ne rien pouvoir exprimer de la sincérité à laquelle elle aspirait. D’ailleurs elle n’exprimait rien : elle dévidait ces banalités avec lesquelles on se protège du silence. Et plus elle parlait et plus il lui semblait que la distance qui la séparait de Philippe s’accroissait. Elle en souffrait. Ce qu’elle avait envie de lui dire était à mille lieues des paroles qu’elle prononçait.

Pourquoi ne pas lui avouer que seul l’amour occupait ses pensées ? Soudain elle se demanda avec inquiétude : est-ce que je lui plais toujours, m’aime-t-il, va-t-il tenter de me prendre dans ses bras ? Elle ne savait plus si elle redoutait ce geste ou si elle craignait qu’il ne le fît pas.

Le cartel sonna quatre heures et les interrompit. Philippe regarda par la fenêtre, le front en sueur.

Un sentiment de déception envahissait Marie. Cette conversation décidément ne la satisfaisait pas. Elle ne réussissait qu’à les rendre plus étrangers l’un à l’autre. Où étaient la passion, la fougue, les élans qu’elle avait si souvent imaginés dans ses rêves ? Qui eût pu croire à les entendre qu’ils s’étaient aimés et adressé les protestations de la passion la plus vive ? Où était leur folie ?

Philippe se leva, l’air gêné. Il lui prit le bras et elle frissonna. « Marie, je dois vous parler. »

Devant son expression sérieuse, elle éclata d’un rire nerveux. — « À Varsovie, vous me parliez moins. Peut-être m’aimiez-vous plus ? »Elle vit le visage de Philippe s’approcher du sien, ses mains la saisir. Son corps s’arc-bouta dans un réflexe de défense et de refus. Elle sentit sur ses lèvres une pression, et une chaleur qui se diffusa dans tout son être. Elle ferma les yeux et chavira dans une douce ivresse. Sous l’impulsion de Philippe elle se leva et ils se dirigèrent vers sa chambre. Là, à nouveau, elle s’abandonna. Elle le serrait dans ses bras. Elle murmurait ces mots que tant de fois elle avait prononcés en rêve. Livrée à des forces sur lesquelles sa volonté n’avait plus prise, un courant irrésistible l’emportait hors d’elle-même. Elle ne reprit conscience que lorsqu’elle poussa un cri qui arracha d’elle ses dernières forces et la laissa étourdie, amollie, comme si elle avait craint de dépasser une limite au-delà de laquelle elle eût été incapable de retrouver jamais la raison.

Le soleil commença à décliner. Le serein pénétra dans la chambre, l’emplissant d’ombres et de fraîcheur. Soudain Marie sortit de sa torpeur. Philippe, debout devant elle, s’était rhabillé. Il avait l’air grave et cérémonieux.

« Marie, je dois vous parler. »

Ce qu’elle entendit alors de sa bouche, de toutes les choses affreuses qu’elle avait pu craindre de ce voyage, était la pire, la plus humiliante, la plus désolante. Elle répétait : « Vous allez vous marier... et moi... et moi... » Elle pleurait et il lui semblait que rien ne pourrait jamais arrêter ses larmes. Il partit et elle éprouva un instant de soulagement. Mais quand elle entendit le marteau retomber sur la porte d’entrée qui se fermait, ce fut comme si ce marteau la frappait à même le cœur.

 

7

À Prunoy, l’été épanouissait ses journées torrides. L’ombre des bois ne recelait plus de fraîcheur ; les arbres suffoquaient. Chaque jour, pourtant, la campagne s’animait. Les paysans, la chemise bleue trempée de sueur, fauchaient les blés ; des femmes au fichu rouge leur apportaient par les chemins crevassés des boissons rafraîchissantes dans des cruches en grès. Ils se désaltéraient sous le couvert des ormes. L’air chaud était encombré de mouches. Du monde extérieur, Henri ne voyait ni ne sentait rien. Il s’éveillait avec une pensée douloureuse qui ne desserrait pas son étreinte : tout le jour il s’acharnait à résoudre une énigme qui l’isolait de sa famille, des plaisirs de la campagne et des saveurs de l’été. Jamais la vie ne lui avait paru plus stérile. Même les moments qu’il passait à nager dans l’eau trouble et tiède de l’étang ne lui apportaient plus de plaisir ; après quelques mouvements de brasse, l’angoisse le reprenait : que manigançait Julie en son absence ? Était-elle au village ? Écrivait-elle une lettre en cachette ? Il regagnait la rive l’esprit affolé, et sans même prendre le temps de se sécher revenait à toute allure à la maison. Il faisait irruption dans la pièce où Julie se trouvait, l’air hagard, désemparé ; déçu de n’y trouver qu’une morne scène de la vie domestique, il s’en allait à la recherche d’un poste d’observation d’où il pourrait épier Julie sans en être vu.

Henri avait eu beau fouiller tous les recoins de la maison, il n’avait trouvé aucune lettre suspecte. Cette recherche infructueuse ne l’avait pas rassuré, au contraire. Ne pouvant nourrir sa jalousie d’une preuve ou même d’un indice, craignant d’être le jouet d’une lubie, il se raccrochait au souvenir, lui bien réel, de la trahison de Julie, deux ans auparavant. Il revivait le drame avec une telle souffrance qu’il lui semblait qu’il s’était déroulé la veille. Les images qui le déchiraient n’avaient rien perdu de leur violence. Il revoyait la lettre de Tony qu’il avait découverte ; il pouvait s’en réciter de mémoire tous les termes qui exprimaient la passion la plus sensuelle. Il se souvenait du bal à Saumur où, en les voyant danser ensemble, étaient nés ses premiers soupçons. L’air de mâle satisfait et arrogant de Tony... Quelle affreuse satisfaction il avait éprouvée en lisant la lettre : celle de n’être pas fou.

Une idée germa dans son esprit. Il ressentit cette illumination des inventeurs qui voient d’avance les multiples applications de leur découverte. Il se précipita vers la maison. Julie n’y était pas. Il la trouva dans le jardin près du potager où elle coupait des roses. Il lui annonça son départ pour Paris. Il allait s’entretenir avec M. Ducroquet, un personnage important du ministère de la Guerre qui lui avait proposé une place de surnuméraire. Le voyage lui prendrait moins d’une semaine. Il partirait dans trois jours.

Henri scrutait le visage de Julie pendant qu’il lui parlait, essayant d’y lire des signes de satisfaction. Elle demeura fermée, distraite. Il lui jeta de biais un regard haineux comme s’il devinait la force de sa dissimulation.

 

© Robert Laffont/Bouquins 2017

© Photo : F. Mantovani

 

 

Quatrième de couverture > Femmes fatales ou amoureuses au douloureux secret, ambitieux blessés en proie à leurs rêves, les héros de Jean-Marie Rouart sont emportés dans les bourrasques et les fièvres de l'Histoire. Son oeuvre romanesque unit inextricablement les destins individuels et les passions collectives, les emportements du coeur et l'ambition du pouvoir. Ses personnages, comme ceux d'Aragon ou de Drieu La Rochelle, auxquels on l'a comparé, rêvent autant de guérir leur désespoir amoureux que de maîtriser leur destin.

Dans les cinq romans réunis ici le tumulte des événements et les déchirements du coeur se répondent. Dans Le Cavalier blessé, les drames de l'adultère et de la culpabilité se mêlent aux épisodes de l'épopée napoléonienne. Les personnages d'Avant-guerre (prix Renaudot 1983), jetés dans la tourmente des années quarante, vont connaître toutes les formes de la trahison, celles de l'amitié, de l'amour, de l'idéal. Même échec pour les ambitieux idéalistes des Feux du pouvoir (prix Interallié 1977), broyés dans l'engrenage de luttes fratricides, thème que l'on retrouve en filigrane dans La Blessure de Georges Aslo. Quant aux amants du Scandale, ils sont en butte à l'impitoyable répression de l'Amérique ségrégationniste des années trente.

Le romancier brosse un panorama de héros assoiffés d'absolu et amoureux de l'impossible. Ses personnages baignent dans une atmosphère mélancolique, souffrant de vivre dans un monde trop étroit pour leurs rêves. Observateur sans concession et parfois cruel de la société d'aujourd'hui et de celle d'hier, Rouart en restitue les jeux pervers, les intrigues et les débordements avec acuité et brio dans un style vibrant qu'anime la passion de la vérité.

Ce volume contient : Le Cavalier blessé, Le Scandale, Avant-guerre, Les Feux du pouvoir, La Blessure de Georges Aslo.

 

Auteur de dix romans, d'un essai : Ils ont choisi la nuit, et de plusieurs biographies qui ont connu un grand succès de librairie : Napoléon ou la Destinée, Morny, un voluptueux au pouvoir, Bernis, le cardinal des plaisirs, Jean-Marie Rouart a obtenu de nombreux prix littéraires et a été élu à l'Académie française en 1997 au fauteuil de l'historien Georges Duby.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Jean-Marie Rouart, Les romans de l’amour et du pouvoir, Robert Laffont/Bouquins, janvier 2017, 9238 pages, 30 €

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