Annick Geille est écrivain*, critique littéraire et journaliste. Elle a vingt années durant dirigé des rédactions au sein du Groupe Hachette-Filipacchi, dont celle de Playboy, où elle fut la plus jeune rédactrice en chef de France. Après avoir relancé F Magazine, puis le cahier culturel de Pariscope, elle fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle a écrit dix romans, dont Un amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard, puis Livre de Poche). Elle a obtenu le prix du premier roman pour Portrait d'un amour coupable (Grasset) et le prix Alfred-Née de l'Académie française pour Une femme amoureuse (Grasset). Son roman La voyageuse du soir (Gallimard, puis Folio) fut adapté pour la télévision. Annick Geille siège au prix Freustié – fondé, entre autres, par Bernard Frank – et au prix du Premier Roman, où elle fut cooptée en tant que lauréate.

Après avoir collaboré trois ans au Figaro Littéraire, elle rédige aujourd’hui une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire.

« La » vitrine des meilleurs livres de la période, très appréciée des lecteurs et des auteurs (voir ci-dessous).

* Annick Geille vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Jean-Claude Lamy. Extrait de : Jean-Edern Hallier, L’Idiot insaisissable


EXTRAIT >

 

« Deauville. Quand tout le monde s’en va, j’arrive. Quand tout le monde revient, je m’en vais. J’aime les grandes stations balnéaires, mais pour y vivre à contretemps, tout contre ce temps froid qui effile ma pensée comme un grand coup de rasoir de barbier. Je n’aime ni le négligé des poils de deux jours, ni ce qui ne va pas au ras des choses. Deauville, je t’aime, ville morte où je roule lentement à bicyclette sur un vélo hollandais dont il faudrait peindre les pneus en blanc. Avec la canne blanche, un deux-roues pour aveugle, c’est une grande première. Funambule entre les ombres, je ne suis tombé que trois fois jusqu’à ce jour – et quand je roule sur les planches, je distingue vaguement les formes humaines qui s’écartent avec une sorte de frayeur sacrée. Et puis j’ai fait une grande excursion. Ça roulait tout seul le long de la plage. Quelle était cette délicieuse légèreté ? Que se passait-il ? La mer était en pente. Quand je voulus revenir, je compris que si j’avais cru descendre, c’est tout simplement le vent qui m’avait poussé. Après je le prenais de face, je zigzaguais. Comme en voilier, je tirais des bords pour avancer. »

Septembre 2014. Le Festival du cinéma américain de Deauville s’achève sous le soleil. Jean-Edern Hallier aimait y retrouver un habitué de la manifestation : son ami l’écrivain et poète Robert Sabatier, membre de l’Académie Goncourt. Mais le Deauville que Hallier affectionne, c’est la station balnéaire hivernale qu’il a évoquée plus haut. Ce chevalier errant sur sa bécane hollandaise, guidé par les ombres qu’il perçoit à peine, a moins d’un an à vivre. Dans Les Puissances du mal, il date cet extrait : « Vendredi 15 mars 1996. » Ce jour-là, sans doute a-t-il zigzagué devant le bar de la mer qui fait face à l’horizon marin. Le sien s’assombrit de plus en plus. Il lui reste des lambeaux de vision. Jean-Edern n’écrit plus, mais paradoxalement il dessine. « Comment faire voir ce dont on se souvient seulement, ce lent cortège de la mémoire dont les contours s’effacent peu à peu ? »

Sur l’écran noir de ses nuits blêmes s’inscrivent les images de sa propre biographie. Jean-Edern Hallier est un héros feuilletonesque qu’il a lui-même mis en scène dans ses livres et ses éditoriaux de L’Idiot international. En s’efforçant d’avoir le beau rôle. Une gueule de vieux roublard.

Fondé par André Halimi et Lionel Chouchan, le Festival du cinéma américain a fêté ses quarante ans. Les stars ont un comportement avantageux ou impérial. Pas Mick Jagger. Le chanteur des Stones est le coproducteur d’un biopic sur James Brown. Il répond en français à ses fans, signe des autographes sans se faire prier. Sa devise, « Too much is never enough », pourrait être celle de Jean-Edern Hallier qui disait : « Il faut toujours publier l’impubliable. » Son journal L’Idiot international ne s’en privait pas, malgré les menaces de saisie et les risques de procès ruineux.

Lors de ses séjours, Jean-Edern occupait la chambre 198, au premier étage du Normandy. « Il y vivait comme à la maison », expliquera Marc Zuccolin, le directeur de l’établissement, à Natalie Castetz, l’envoyée spéciale de Libération arrivée à Deauville le 13 janvier 1997, le lendemain de la mort de l’écrivain. Marc Zuccolin, un de ses créanciers parmi d’autres – les notes impayées s’accumulaient –, se souviendra du travailleur acharné et du « poète magicien » dont le verbe enchantait son entourage, plus que du personnage clownesque et de ses dérives médiatiques. Fallait-il le croire ? Paroles d’un mythomane capable de se comporter en maître-chanteur ? La formule de Cocteau aurait pu lui servir d’épitaphe : « Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité. »

J’emprunte la rue Jean-Mermoz qui longe l’hôtel Normandy. À Paris, c’est la rue où se situe le Tong Yen, un restaurant fondé en 1962 par Paul Luong, originaire de Canton, auquel succéda sa fille Thérèse. Une clientèle aussi en vue que chez Lipp, la brasserie du boulevard Saint-Germain. De temps en temps, Jean-Edern Hallier s’y attablait, comme Bernard-Henri Lévy, devenu à l’époque de la parution de La Barbarie à visage humain (Grasset, 1977) le chef de file des « nouveaux philosophes ». Hallier et Lévy se sont aimés, puis cordialement détestés, peut-être haïs. « Tu écris sur cette crapule ? C’est un bon sujet », me dit Bernard en plissant les yeux de malice.

À Deauville, la mort de Jean-Edern au lever du jour, rue Jean-Mermoz, qu’il avait prise en sens interdit, efface tout hormis les regrets. C’est l’heure du bilan et je me réfère à mon interview de 1979 pour le magazine Playboy. Lui ayant demandé d’emblée : « Qui croyez-vous être, Jean-Edern Hallier ? », il répondit : « Depuis le temps je ne sais plus très bien, mais certainement tout à la fois mon plus proche et mon plus terrible ennemi. Comme disait Kafka, il faut resserrer le cercle autour de soi-même pour connaître l’homme. Donc, chez moi, Narcisse c’est toujours un autre. Je crois être quelqu’un de bien, mieux que ce que croit l’opinion publique, mais aussi quelqu’un de bien pire. D’une certaine manière je pense avoir prodigieusement inspiré les idées de l’époque et l’esprit du temps. Pendant vingt ans, j’ai été lié à tout ce qui s’est fait sur le plan intellectuel ou politique, de mai 1968 à toutes les grandes batailles culturelles. Sans doute ai-je perdu énormément de temps, mais ce temps-là ce sera aussi mon temps retrouvé le jour revenu. Ce sera le velouté de l’abricot de l’arbre du temps. »

Dernières questions : « Si brusquement on ne parlait plus de vous, est-ce que ce serait grave pour votre avenir ? – J’aime en effet que l’on parle de moi, être reconnu dans la rue me fait plaisir et me légitime quand je ne suis pas seul. Mais je ne veux pas être une vedette, ça ne m’intéresse pas. En fait, je ne suis pas une personne que l’on admire ou que l’on déteste, mais un anonyme discours moderne du XXe siècle, l’étrave et non la proue du temps. Comme le père de Foucauld qui, avant de vivre en ermite dans le Sud marocain, a été un dandy, je sens qu’un jour ou l’autre je rejoindrai aussi le désert. Je suis un navire qui s’éloigne doucement du quai de la notoriété. C’est peut-être parce que je suis capable d’affronter le grand large de la pensée. De toute façon je suis un solitaire absolu. C’est ma zone d’ombre, la part complètement inexprimable du poète. »

« Ce silence, pour vous, ce serait déjà la mort ? – La mort ce n’est qu’une faute d’inattention. Comme le déclarait Mallarmé : un peu profond ruisseau calomnié. C’est le silence, justement, qui permettra aux autres d’entendre le ruissellement de ma cascade. »

Comme Léon Bloy, Jean-Edern Hallier sait que ce monde est l’alliance d’une illusion et d’une vérité, et que l’une donne à l’autre sa vérité. Sa vie et son œuvre en témoignent. « J’ai beaucoup aimé Léon Bloy », dit Jean d’Ormesson, qui devait avoir autant de talent et être aussi insupportable que Jean-Edern Hallier. « Il y a des endroits de notre pauvre cœur qui n’existent pas encore et où la douleur entre afin qu’ils soient. » Dans une lettre à Paul Bourget, à la veille du dimanche de la Passion, le 24 mars 1877, Bloy écrit : « Les vrais poètes ont leur destinée commune qui est de souffrir. Ils ont aussi leur destinée particulière qui est de souffrir dans l’horreur, ou de souffrir dans l’adoration. »

Que s’est-il donc passé le 12 janvier 1997 sinon qu’un écrivain tomba raide sur l’asphalte ?

 

© Albin Michel 2017

© Photo : SIPA

 

 

Quatrième de couverture > Le 12 janvier 1997, Jean-Edern Hallier tombe de son vélo, à Deauville, foudroyé par une crise cardiaque. L'écrivain et polémiste disparaît un an après François Mitterrand qui l'avait tant admiré puis haï au point de confier à Roland Dumas : « Ce sont des individus qui ne méritent qu'une balle dans la tête. » Hallier, le borgne rebelle devenu presque aveugle, fondateur du brûlot L'Idiot international, n'était pas seulement l'aventurier de la vie politique jouant les Don Quichotte. De la race des grands écrivains de la seconde moitié du XXe siècle, il laisse derrière lui une oeuvre importante, publiée essentiellement aux éditions Albin Michel. À partir d'archives, de témoignages inédits et de souvenirs personnels, Jean-Claude Lamy évoque la vie de ce personnage dont les excès médiatiques ont souvent masqué la flamboyante inspiration jusqu'à faire de lui un histrion (« je fais ma pub et je vous emmerde », lançait-il à ses adversaires). Et il révèle le créateur qui a secoué le monde littéraire avec des livres majeurs et une liberté de ton inimaginable aujourd'hui.

 

Journaliste et chroniqueur littéraire au Midi Libre, Jean-Claude Lamy est auteur d'une quinzaine d'ouvrages, dont les biographies de Françoise Sagan et René Julliard et, chez Albin Michel, de Mac Orlan, Brassens, Bernard Buffet, des frères Prévert, et une saga Et Dieu créa la femme sur les personnalités marquantes d'après-guerre.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Jean-Claude Lamy, Jean-Edern Hallier, L’Idiot insaisissable, Albin Michel, janvier 2017, 594 pages, 26 €

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