Annick Geille est écrivain*, critique littéraire et journaliste. Elle a vingt années durant dirigé des rédactions au sein du Groupe Hachette-Filipacchi, dont celle de Playboy, où elle fut la plus jeune rédactrice en chef de France. Après avoir relancé F Magazine, puis le cahier culturel de Pariscope, elle fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle a écrit dix romans, dont Un amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard, puis Livre de Poche). Elle a obtenu le prix du premier roman pour Portrait d'un amour coupable (Grasset) et le prix Alfred-Née de l'Académie française pour Une femme amoureuse (Grasset). Son roman La voyageuse du soir (Gallimard, puis Folio) fut adapté pour la télévision. Annick Geille siège au prix Freustié – fondé, entre autres, par Bernard Frank – et au prix du Premier Roman, où elle fut cooptée en tant que lauréate.

Après avoir collaboré trois ans au Figaro Littéraire, elle rédige aujourd’hui une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire.

« La » vitrine des meilleurs livres de la période, très appréciée des lecteurs et des auteurs (voir ci-dessous).

* Annick Geille vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Éric Chevillard. Extrait de : Ronce-Rose


EXTRAIT >

 

C’est beau, moi je trouve ça beau, les choses qu’on voit, ce qu’il y a partout, c’est beau. Certaines de ces choses font plutôt rire, ça ne les empêche pas d’être belles aussi. Leur forme surtout, j’aime surtout la forme des choses, vous avez remarqué les formes qu’elles prennent ! Je ne pense pas seulement aux nuages. Vous avez déjà regardé une chaise ?

Mais les couleurs me plaisent aussi. Elles siéent aux choses de manière incroyable. Toujours la nuance qu’il fallait justement et parfois en plus la lumière vient se poser dessus. Je ne dis pas cela pour me vanter parce que je porte un nom de couleur. Ainsi parlerait l’orange, mais je ne suis pas un fruit. Ni une fleur, quoique mon nom soit aussi un nom de fleur. Ni Violette ni Fuchsia, je m’appelle Rose. Mais Mâchefer par plaisanterie quelquefois, quand je l’escalade, m’appelle Ronce et c’est du coup le nom de ce buisson épineux et fleuri qui me va le mieux et que j’ai gardé, Ronce-Rose.

Les roses sentent bon, mais les fortes odeurs aussi, je les aime bien. Celle du cheval, je voudrais avoir ses naseaux frémissants pour la respirer toute. Même celle de l’oiseau mort pourri dans l’herbe, je ne l’ai pas trouvée si épouvantable. En tout cas, elle ne m’a pas épouvantée. Je me suis approchée pour voir mieux et pour mieux sentir. C’était tout un spectacle. Je me suis penchée sur l’oiseau et il est resté là, comme s’il était apprivoisé, très très bien apprivoisé, pas au point quand même de venir picorer dans ma main.

Mâchefer m’a dit de reculer. Il a été chercher sa pelle. Il a creusé un trou pour l’oiseau. Il l’a poussé dedans, avec tous les insectes qui grouillaient dessus. La fable se trompe car elle ne mentirait pas exprès mais, en fait, la fourmi a pour voisine une autre fourmi, je l’ai vue.

Mâchefer a rebouché le trou. Un oiseau sous la terre, qu’est-ce que ça va devenir ?

Mâchefer ne m’a pas répondu. À cause de son silence, je n’ai pas pu entendre non plus si l’oiseau chantait encore. Il faudrait que j’essaye de chanter sous la terre. J’en avalerais sans doute un petit peu. Ça n’a d’ailleurs pas l’air mauvais du tout. Mâchefer me dit souvent qu’il faut goûter à tout avant de décréter qu’on n’aime rien. La terre ne peut être que délicieuse puisque c’est dedans que germent les légumes et les cerisiers. On y trouve aussi du lapin.

Maintenant, il y aura en plus un oiseau. Au ciel, ils sont déjà nombreux. J’ai essayé de les compter une fois. Je me suis arrêtée à quatre-vingt-dix-neuf, je me suis dit que ça faisait quand même trop et que j’avais dû compter plusieurs fois le même. J’ai remarqué que, les quatre mésanges dans le sureau, on pourrait aussi bien dire qu’il y en a douze, sauf que s’il y en avait douze, on aurait l’impression qu’elles sont au moins trente et, ça, quatre mésanges ne me le feront jamais croire, qu’elles sont trente à elles quatre, et du coup j’en déduis qu’elles ne sont que quatre sans trop savoir si c’est du calcul mental ou de la grammaire, juste que ça mérite une bonne note.

Mâchefer, lui, il en déduit que j’ai des dispositions pour l’ornithologie. C’est un de ces mots que j’aime bien parce qu’ils ne veulent rien dire. Enfin si, je suppose qu’ils veulent dire quelque chose mais ils n’y arrivent pas. Il faut deviner. Ça tombe bien car je suis une fine mouche. C’est une expression. Les expressions, j’essaie toujours de les retenir pour m’en servir ensuite quand j’ai justement quelque chose à exprimer.

Moulin à paroles, par exemple, c’est une autre expression que Mâchefer utilise souvent quand il me regarde. Comme il paraît aussi que je suis blonde comme les blés, j’imagine qu’il s’attend à ce que je donne de la farine. Pour l’instant non. Je n’essaie pas vraiment non plus.

Quelquefois pourtant, il n’y a pas un seul oiseau dans le ciel. Où sont-ils tous à ces moments-là ? Tous sous la terre ? Tous ailleurs rassemblés dans un autre coin du ciel ? Il est tellement beau aussi, le ciel vide. Moi non plus je ne voudrais pas déranger cette calme beauté-là en montrant à tout le monde que je sais voler.

D’ailleurs, je ne sais pas si je sais. L’éléphant sait qu’il ne sait pas et je le sais aussi. Tout le monde le sait ou au moins s’en doute. Tout le monde au moins, comme dit Mâchefer, en a le fort soupçon. Au contraire, le papillon sait qu’il sait et nous le savons tous comme lui, il suffit de le voir. Le plus difficile pour lui, c’est même de ne pas voler, il n’y arrive un peu qu’en voletant.

Quelles merveilles, les papillons, non mais quelles merveilles ! Je ne m’y habitue pas, comme je m’habitue aux radiateurs, par exemple, jamais je ne crie Oh, Mâchefer, un radiateur !

Mâchefer ! Mâchefer ! Viens voir ! Un radiateur !

Je devrais. Ils sont beaux aussi les radiateurs, surtout les radiateurs à tubes, surtout les jaunes.

 

Et donc, je vais raconter un peu comment ça se passe. D’abord, je me réveille. Avant, bien sûr, je m’étais couchée mais je préfère raconter ça à la fin, sinon à force de remonter en arrière dans le temps je tomberai en pleine paléontologie. On les rencontre parfois, ces hommes préhistoriques, ils sont accroupis entre des ficelles tendues, ils creusent dans la boue. Nos mœurs ont bien changé. Je me réveille et Mâchefer me demande de quoi j’ai rêvé. Il veut savoir si j’ai rêvé de lui, en fait, mais comme je ne m’en souviens jamais j’invente. Les rêves aussi sont inventés, alors ça paraît vrai. J’aime bien mettre un crocodile pour que ça paraisse même terriblement vrai et ça fait plaisir à Mâchefer parce qu’il me sauve la vie à chaque fois. Je le roule dans la farine du moulin à paroles. En fait, j’en donne quand même un peu.

Après, je regarde par la fenêtre quel jour on est. Il y a toute une partie du monde derrière la maison que je ne peux évidemment pas voir. Mais une moitié, c’est déjà bien. C’est la moitié sans le désert ni la banquise. Ils sont ensemble de l’autre côté et donc, ou bien le désert n’est pas si brûlant, ou bien la banquise est moins glacée qu’on le dit, sinon elle fondrait ou alors lui serait complètement gelé aussi, et le pingouin et le fennec seraient un seul animal.

Je suis née de la dernière pluie comme une vieille Saharienne, mais moi j’ai exploré la moitié du monde avec les mésanges sur le sureau. Elles sont jaunes et bleues surtout et picorent ses graines. Juste derrière le sureau, il y a un mur. Mais j’ai fait le tour un jour et ça continue à peu près pareil. C’est le côté sans la montagne ni la mer non plus.

Si vous saviez comme j’aime ma maison ! Quand je dis vous, ne croyez pas que je m’adresse à vous, parce que personne n’a intérêt à lire mon carnet secret. D’ailleurs, je le ferme avec un petit cadenas. Mais je laisse la clé accrochée à son anneau pour ne pas la perdre. Les gens ne sont pas assez malhonnêtes pour lire ces pages sans ma permission. Mâchefer ne ferait jamais une chose pareille et Scorbella est sûrement trop myope.

Scorbella est notre voisine sorcière. Mâchefer répète tout le temps qu’il ne connaît de bon voisin que l’Australien pour le Néo-Zélandais, et il rit alors qu’on n’a rien compris. Elle s’habille de noir araignée et marche tellement courbée en trois que la verrue au bout de son nez de sorcière a disparu à force de frotter sur le trottoir, il n’y a pas d’autre explication.

Son chat Rascal nous rend souvent visite. Avec Mâchefer, nous l’avons appelé Rascal, mais en fait il s’appelle Polisson. Ou Mirabelle. Ou Fripon. Ils se font écraser parfois, parfois ils se sauvent avant. Scorbella en adopte un autre. Pour nous, ça reste Rascal. Les chats sont comme de la pâte, ils pèsent à un bout quand on les soulève, tout tombe au fond. Ils se transforment en ce qu’ils veulent, on peut penser que c’est toujours le même qui change. Peut-être qu’il n’y en eut jamais qu’un. Cela fait partie des choses qu’on ne saura jamais.

En fait, Scorbella est vraiment très gentille. Je n’écris pas cela pour le cas où elle lirait ce carnet, pour ne pas qu’elle se venge ensuite avec ses sortilèges, je n’ai pas peur de ça, si elle me métamorphose en grenouille, je connaîtrai enfin le goût des mouches. Mais comment devinerait-elle d’abord que je parle d’elle dedans ? Ce n’est pas son miroir qui le lui dira, à moins qu’elle le pose par terre.

Puis après il faudrait encore qu’elle grimpe jusqu’à ma chambre et donc elle va se hisser comment là-haut ? Ça me rappelle qu’on a aussi un voisin qui n’a qu’une jambe et qui n’a pas de chat non plus. Quand je marche derrière lui, c’est la jambe droite qui lui manque mais quand on se croise, c’est la gauche. Je ne m’en étonne plus. Je pense qu’il a plus de pouvoirs que Scorbella pour danser comme ça d’un pied sur l’autre avec une seule jambe. Ou alors il alterne pour reposer celle qui porte tout son poids, peut-être.

J’aimerais bien savoir comment ça lui est arrivé (le crocodile de mon rêve est une invention, je le rappelle). Mâchefer me déconseille de le lui demander. Ce serait indiscret, d’après lui. Et si je lui parle alors de la jambe qu’il a encore ? Mâchefer hoche la tête pour dire non plus. Pourtant là, je ne vois pas ce qu’il y aurait d’indiscret puisqu’il l’exhibe, franchement, s’il se vexe pour ça ! Quand je le rencontre en tout cas, je fais bien attention à ne regarder que la jambe qu’il a encore pour ne pas le mettre mal à l’aise.

En même temps, je sais comment c’est fait, une jambe qu’on a encore, assez vite ça ne m’intéresse plus de la regarder et quand mes yeux se détournent d’elle, inévitablement je tombe dans le trou d’à côté, le trou de la jambe qui manque, je perds pied dedans moi aussi. Ça me donne le vertige.

 

© Les Éditions de Minuit 2017

© Photo : Patrice Normand

 

 

Quatrième de couverture > Si Ronce-Rose prend soin de cadenasser son carnet secret, ce n’est évidemment pas pour étaler au dos tout ce qu’il contient. D’après ce que nous croyons savoir, elle y raconte sa vie heureuse avec Mâchefer jusqu’au jour où, suite à des circonstances impliquant un voisin unijambiste, une sorcière, quatre mésanges et un poisson d’or, ce récit devient le journal d’une quête éperdue.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Éric Chevillard, Ronce-Rose, Les Éditions de Minuit, janvier 2017, 144 pages, 13,80 €

 

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