Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Oriane Jeancourt Galignani. Extrait de : Hadamar


EXTRAIT >

 

L’enfant sort de la pièce, emporte les assiettes, les verres, passe derrière le rideau qui sépare le salon de la cuisine. On entend un peu de vaisselle, et la porte de l’appartement se refermer. Theresa ne la retient pas, cette sortie semble habituelle, préméditée. Elle se lève, fait le tour de la table, s’assoit sur les genoux de Franz, lui caresse les tempes, le menton. D’un geste un peu mécanique, mais tendre. Ses narines luisent, comme ses pupilles, bonbons vifs sur son visage qui la font jeune fille. Elle n’a pas trente ans. Ses mains passent sur son cou, dans l’entrebâillement de sa chemise de prisonnier. Elles sentent le saucisson. Il n’a pas été touché comme ça depuis les infirmières de la Croix-Rouge. L’auscultation, pour la tuberculose, les doigts glissant sur sa poitrine. Il n’a pas d’argent pour la payer. Elle n’a pas donné ses tarifs, sait bien qu’il n’a rien, ce n’est pas ça. Peut-être qu’elle le désire, lui, l’homme qui pue, le réfugié dans son propre pays. Il ne bouge pas. Il aimerait bien se laver avant de la toucher. Ne pas trop sentir quand il sera nu. Son cou a un goût de savon. Où se lave-t-elle ? Peut-être ailleurs. Chez un homme pourvu d’une salle de bains. Ses mains descendent sur son torse, agiles mais pas avides, passent sur son ventre. Ça viendrait de là les meubles, la vaisselle, la nourriture, des hommes ? Les mains glissent sous le pantalon, son sexe n’a pas encore durci. Il se concentre, mais s’il ne la touche pas, rien n’arrivera. Cinq ans sans caresser une femme. D’abord il y avait la fuite, et puis le camp, et puis la fuite. Elle le branle d’un rythme patient. Elle hésite parfois, n’a pas les relents froids de l’expertise. Il s’excite. Elle l’embrasse. Peu de salive chez l’un ou l’autre, ils ont trop parlé, mais des lèvres, tièdes, qui se demandent sans fougue, avec cette curiosité des corps que crée l’opportunité. Il adorait, avant, faire l’amour l’après-midi. Dans ce creux morne de la journée, il arrachait son plaisir aux normes, aux habitudes. Là, dans cette pièce obscure, il retrouve ce sentiment oublié. Il lui retire sa robe, elle porte un soutien-gorge et une culotte de laine, le premier est bleu, la seconde verte. Tenue guignolesque qui l’excite encore plus. Elle rigole doucement, décroche son soutien-gorge – tétons piquetés de mouches brunes – il écarte sa culotte, passe les doigts dans son sexe. Oui, elle le veut. Il la fait lécher ses doigts, elle s’applique, elle le veut vraiment. Il oublie qu’il pue, la prend sur ses genoux, face à lui. Elle monte et descend, régulière, sur son sexe droit. Elle a du plaisir, sans aucun doute. Ou, les yeux levés au ciel, elle feint comme aucune femme n’a jamais su le faire avec lui. Aucune ne s’est jamais plainte, Franz croit savoir y faire. Il sait qu’il ne tiendra pas longtemps, voudrait embrasser les petits seins brinquebalants, ne pas lâcher ses fesses qui n’ont vraiment rien à voir avec celles des gars du camp. Aimerait que le sexe tendre de Theresa ne quitte jamais le sien, l’essore de ses allées et venues. Il ne dure pas, jouit faible. Elle se relève, remet sa culotte verte, chuchote, avoue qu’elle t’a fait rire, non ? Il demeure assis, le pénis mou entre les jambes, elle est devenue belle avec ses joues rouge vif qui la maquillent en figure de cirque. Cette beauté, il ne sait pas quoi en faire, savait avant, avec Hannah, avec les filles croisées dans les bars, les gestes pour remercier de s’être donnée à lui. Mais là il se sent fatigué, grabataire, se demande si elle a eu pitié de lui.

— Je suis désolé, enfin, je devais pas être très frais, j’ai marché plusieurs jours, et on ne se lavait pas...

— L’odeur, ça me dérange pas. Ça ne m’a jamais dérangé, même avant. Mais c’est dommage que t’aies même pas une cigarette.

Des cheveux s’échappent de son chignon, mèches rouges, impromptues, qui tressautent sur ses tempes, minuscules anglaises. Il voudrait tendre le bras pour la ramener à lui, la reprendre, en longueur cette fois, lui doit le plaisir, à cette inconnue qui lui rappelle que la puanteur appartient à l’extérieur, au monde des hommes qui fuient ou reviennent, pas aux corps qui jouissent.

— Je ne peux rien te donner, tu sais.

Il se rhabille et la serre contre lui, il n’est pas grand mais elle est vraiment petite. Il berce sa tête, retrouve la tendresse comme si elle ne l’avait jamais quitté. « Je ne te demande rien », elle murmure, « rien », répète-t-elle, en passant ses lèvres sur son cou. On entrerait dans ce sous-sol, on croirait aux retrouvailles de vieux amants. Elle n’a pas ôté son alliance : la bague glisse toujours sur son annulaire dès qu’elle fait un geste. Un joli ovale d’or blanc, travaillé sans sophistication, tel qu’on les trouve dans les ateliers des petites villes. Le mari a du goût, et des moyens limités. Franz essaie de ne pas penser à lui, ni au nombre de types qui l’ont prise avant son arrivée. Étaient-ils aussi paumés, n’avaient-ils eux non plus rien à offrir ? Ou étaient-ils du parti ? Il se demande s’il vaut mieux baiser avec un type qui a du pouvoir, ou un qui a tout perdu. S’il n’y a pas plus d’énergie chez un réfugié qui revient au sexe comme on remonte à la surface de l’eau, de toutes ses forces. S’il n’y a pas une jouissance à voir un type te désirer avec la rage de plusieurs années d’abstinence. Il se souvient qu’aucune femme n’aime qu’on essaie de savoir avec combien d’hommes elle a couché avant. Ils restent l’un contre l’autre dix minutes, peut-être plus, jusqu’à ce que la porte d’entrée claque à nouveau. L’enfant est de retour, patiente derrière le rideau qui « fait salon ». Theresa se rhabille en quelques gestes sûrs, et s’assied à la place qu’elle occupait, avec l’air concentré d’une tricoteuse sans tricot. Sans doute ontelles fixé ensemble une durée, trente, quarante minutes, au cours de laquelle la petite fille doit faire le guet devant la porte. Occuper les Américains lors de leur ronde habituelle. Et puis revenir, signifier à l’invité du jour que son tour est passé.

Sissi ne fait pas attention à leur couple assis l’un face à l’autre, ni à leur silence suspect. Elle se plante devant Franz, parle haut.

— Moi j’ai croisé un Kasper une fois.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Arrête de faire l’idiote.

Theresa révèle un ton menaçant, très étranger à la femme qu’elle était quelques minutes plus tôt. Sissi n’y prête pas attention, s’assure que les deux adultes se taisent et l’écoutent.

— Je l’ai pas oublié, j’oublie jamais les noms des gens, bientôt je saurai les écrire, si les Américains rouvrent école. C’était mon premier Kasper.

Theresa la fixe, d’un œil vif, lève le doigt, geste hiérarchique sans doute ancien entre elles.

— C’était à Hadamar, tu travaillais, je t’attendais dehors. Il était là. Il m’a parlé.

Franz sursaute.

— Hadamar ? L’hôpital ? Pourquoi tu m’as pas dit, Theresa ?

— Tu m’as pas demandé.

C’est vrai qu’il n’a posé aucune question à cette femme. Il n’a jamais couché avec quelqu’un dont il sait si peu. N’en éprouve aucune honte. Aujourd’hui, dans cette ville, ce pays, il n’est pas encore temps de reprendre les codes usuels.

La petite affiche un air sérieux, arrogant, passe devant sa mère, s’approche de Franz, comme pour grimper sur ses genoux, à son tour.

— J’attendais maman devant l’entrée, il fumait. Même s’il faisait très, très froid. Il m’a vue, il m’a demandé, qu’est-ce que tu fais là ? Je pensais que c’était un patient, mais il avait pas l’air d’avoir peur, alors que tous, d’habitude, ils marchaient en regardant derrière eux, et puis ils parlaient tout bas. Même ceux qui avaient pas l’air malade du tout, ils étaient comme ça quand ils avaient le droit de sortir de l’hôpital. Mais lui non, il traînait, et parlait à voix haute. J’ai dit, j’attends ma maman. Il était grand, très grand. Je lui ai demandé s’il avait l’âge d’aller à la guerre. Il m’a dit non. Alors, je lui ai dit que mon papa était sur le front de l’Est, qu’il faisait son devoir. Que j’avais pas eu le temps de le connaître, mais qu’il reviendra quand on aura gagné la guerre. Il m’a demandé si je connaissais Pinocchio. Je lui ai dit non. Il m’a dit dommage, tu lui ressembles beaucoup. Et puis il m’a dit, moi je m’appelle Kasper, c’est le nom d’une marionnette aussi. Oui, ça je savais. J’aurais bien aimé en avoir une. Je lui ai dit que je m’appelais Simona, mais qu’on m’appelait Sissi. Qu’il faudrait appeler une marionnette comme moi, parce que je comprends pas qu’il n’y ait pas de fille marionnette. Il a rigolé. Il a dit : si tu veux, on est deux marionnettes, Sissi, mais personne le sait, à part nous. Et puis t’es arrivée. Et il avait fini sa cigarette, et il est rentré dans l’hôpital.

 

Franz ne cesse de fixer cette petite bouche. Elle parle bien de Kasper. C’est lui, il n’en doute pas. Il a reconnu dès les premiers mots ce fils qu’il a vu grandir mais jamais vieillir, stupéfait de ses longues jambes, ses bras qui frôlaient ses hanches, ce cou maigre qui s’allongeait comme un lierre dans leur vie de plus en plus étroite. À quinze ans, il était déjà plus grand que lui. Franz se retrouvait face à son fils comme autrefois face son père, dominé.

Theresa fait signe à Sissi de retourner s’asseoir mais la petite demeure debout, le ventre au ras des jambes de Franz.

Il reprend sa respiration : Kasper parmi les fous. Se calmer. Mieux que de le retrouver dans un camp. Non, la nouvelle est bonne : Kasper a trouvé un travail, une planque. Une maison chauffée, où la guerre n’a pas eu lieu. Une institution, c’est sans doute plus confortable qu’une usine. Franz respire long pour ne pas laisser l’espoir paralyser sa glotte.

 

 

© Grasset 2017

© Photo :JF Paga

 

 

Quatrième de couverture > 1945. Un homme sort de Dachau. Il y a été emprisonné pour ses articles d’opposition au Troisième Reich qui vient de s’effondrer. Dans le désastre physique et moral de l’Allemagne vaincue, il part à la recherche de son fils, dont il ne sait plus rien depuis qu’il l’a inscrit aux Jeunesses hitlériennes avant d’être emprisonné. Il retourne dans sa ville natale. Les habitants sont énigmatiques, fuyants : une femme élude ses questions ; un soldat américain venu enquêter sur un mystérieux programme « Aktion T4 » des nazis garde des informations secrètes. C’est alors que l’homme entend des rumeurs au sujet de l’hôpital d’Hadamar. Il s’y rend, décidé à retrouver son fils, quel que soit le prix de sa quête.

 

Oriane Jeancourt Galignani dirige les pages littéraires du magazine Transfuge. Auteur de deux romans remarqués, elle signe avec Hadamar le premier roman sur un pan ignoré de l’histoire de l’Europe en guerre, celui des centres d’extermination des enfants et des handicapés, que les nazis appelaient les « inutiles ».

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Oriane Jeancourt Galignani, Hadamar, Grasset, coll. « Le courage », janvier 2017, 288 pages, 19 €

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