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La sélection

Annick Geille est écrivain*, critique littéraire et journaliste. Elle a vingt années durant dirigé des rédactions au sein du Groupe Hachette-Filipacchi, dont celle de Playboy, où elle fut la plus jeune rédactrice en chef de France. Après avoir relancé F Magazine, puis le cahier culturel de Pariscope, elle fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle a écrit dix romans, dont Un amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard, puis Livre de Poche). Elle a obtenu le prix du premier roman pour Portrait d'un amour coupable (Grasset) et le prix Alfred-Née de l'Académie française pour Une femme amoureuse (Grasset). Son roman La voyageuse du soir (Gallimard, puis Folio) fut adapté pour la télévision. Annick Geille siège au prix Freustié – fondé, entre autres, par Bernard Frank – et au prix du Premier Roman, où elle fut cooptée en tant que lauréate.

Après avoir collaboré trois ans au Figaro Littéraire, elle rédige aujourd’hui une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire.

« La » vitrine des meilleurs livres de la période, très appréciée des lecteurs et des auteurs (voir ci-dessous).

* Annick Geille vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Tanguy Viel. Extrait de : Article 353 du code pénal

il y a 2 mois Suivre · Utile · Commenter


EXTRAIT >

 

Sur aucune mer du monde, même aussi près d’une côte, un homme n’aime se retrouver dans l’eau tout habillé – la surprise que c’est pour le corps de changer subitement d’élément, quand l’instant d’avant le même homme aussi bien bavardait sur le banc d’un bateau, à préparer ses lignes sur le balcon arrière, et puis l’instant d’après, voilà, un autre monde, les litres d’eau salée, le froid qui engourdit et jusqu’au poids des vêtements qui empêche de nager.

Il y avait le bruit du moteur qui tournait au ralenti et les vagues à peine qui tapaient un peu la coque, au loin les îlots rocheux que la mer en partie recouvrirait bientôt, et puis les sternes ou mouettes qui tournaient au-dessus de moi comme près d’un chalutier, à cause de l’habitude qu’elles ont de venir voir ce qu’on remonte sur nos bateaux de pêche, en l’occurrence : un homard et deux tourteaux, c’est ce qu’il y avait dans le casier quand on l’a hissé, qu’on l’a soulevé tous les deux par-dessus le bastingage – puisque donc on était encore deux à ce moment-là, remontant ensemble le casier comme deux vieux amis qu’on aurait cru être, à déjà voir les crabes se débattre et cogner les grillages, en même temps qu’on le posait là, le lourd casier, dans le fond du cockpit. C’est lui qui a sorti le homard et l’a jeté dans le seau, avec assez de vigueur pour éviter les pinces qui ensuite s’échineraient sur les parois de plastique, lui, fier comme Artaban d’avoir pris un homard, il m’a dit : Kermeur, c’est mon premier homard, je vous l’offre.

Je ne saurais pas dire aujourd’hui si c’est cette phrase ou une autre, mais je sais que pas longtemps après, je le regardais frapper la mer de ses bras alourdis, indifférent aux gerbes d’écume qu’il déplaçait. Peut-être il a pensé que c’était une mauvaise blague. Peut-être il a pensé qu’il allait rejoindre un rocher ou un autre qui à marée basse se verrait affleurer. Même les sternes dans leurs rires avaient l’air de penser ça – elles, posées sur les arêtes coupantes des quelques roches lointaines qui déchiraient l’horizon, comme si elles trouvaient normal ce qui venait de se passer, je veux dire, ce type tombé dans l’eau froide et qui peinait à nager tout habillé, soufflait ce qu’il pouvait en répétant mon nom pour que je vienne l’aider, disant : Kermeur, merde, venez m’aider, Kermeur, qu’est-ce que vous foutez. Et il a ajouté des mots comme « bordel » ou « putain » ou « vous faites chier » en pensant que ça me pousserait à réagir. Mais cela, non, il n’en était pas question. Et déjà je sentais que même les mouettes, blanches et froides comme des infirmières à force de ne jamais cligner des yeux, même les mouettes, elles approuvaient.

Peut-être, j’ai pensé depuis, pour vraiment savoir ce qui s’est passé à ce moment-là, c’est à une mouette qu’il faudrait le demander. Puis je suis entré dans la cabine et j’ai poussé la manette des gaz, désormais seul à la barre d’un Merry Fisher de neuf mètres de long, comme si c’était mon propre bateau que je pilotais, assis sur le siège en cuir derrière la vitre piquée de sel, à mes pieds les tourteaux résignés. De l’extérieur, sûrement, on aurait dit que j’étais un vieux pêcheur habitué à sa sortie quotidienne, silencieux par nature et les gestes bien réglés, derrière moi le sillage bruyant qui recouvrait ses cris. Alors j’ai poussé la manette un peu plus fort, avec les quatre cents chevaux qui nous propulsaient, le bateau et moi, de sorte qu’en un quart d’heure à peine j’ai fait les cinq milles qui nous séparaient du port. Cinq milles, c’est sûr, ça ne se fait pas à la nage, encore moins dans une eau fraîche comme elle l’est sur nos côtes au mois de juin, et quand bien même, cinq milles nautiques, ça fait dans les neuf kilomètres.

J’ai garé le bateau à la même place, là où on l’avait pris une heure plus tôt, ponton A, place 93. Il n’y avait personne ou presque ce matin-là sur le port, et j’ai fait comme si de rien n’était, j’ai amarré le bateau comme si c’était le mien, j’ai emprunté la passerelle de fer qui menait jusqu’au quai et puis j’ai pris ma voiture sur le parking. Sûrement derrière une vitre ou un rideau, sûrement on aura observé toute la scène. Je me souviens que je me suis dit cela dans ma voiture, que tout, à cet instant, s’écrivait à l’encre noire dans l’œil d’un autre.

Quand la police a sonné chez moi quelques heures plus tard, non, je n’ai pas été surpris. Je n’aurais pas su dire si c’était la gendarmerie ou la police nationale mais je sais qu’ils étaient quatre, deux en uniforme devant la porte, deux autres à peine plus discrets dans la fourgonnette au bout de l’allée. Sans doute, j’ai l’âme assez coupable pour ne pas être surpris de voir la loi fondre sur moi comme une buse et déjà planter ses griffes dans mes épaules. Et comme j’y pense désormais, même si je les avais vus venir de loin, même si j’avais scruté aux jumelles leur présence sur la route et que j’avais compris qu’ils étaient là pour moi, je n’aurais pas fait autrement. Même s’ils m’avaient suivi depuis l’aube, j’aurais fait pareil, pareillement jeté Antoine Lazenec à l’eau, pareillement garé le bateau à sa même place, suivi le chenal qui mène au port de plaisance, pareillement respecté les bouées vertes et rouges comme des signaux ferroviaires, avec toujours cette mouette posée à l’arrière du bateau et qui peut-être attendait que je la paye pour partir. Elle, la mouette, dans son œil rond sans paupière on aurait dit qu’elle insistait pour faire partie de l’histoire, comme un témoin inflexible qui pourrait se tenir à la barre de tous les tribunaux du monde. Et j’avais juste envie de lui dire que j’irais de moi-même, au tribunal, que je n’avais pas l’intention de me soustraire à la loi. J’avais envie de lui dire : moi aussi, je suis une mouette, moi aussi je plane au-dessus de l’eau, je sens bien que je n’ai plus de chair vraiment et alors je survole la mer et les bateaux sur le port et je suis une mouette, voilà, je suis une mouette dans la brume du port, et je vois se dessiner la ville, et elle semble écrite dans une langue que je ne comprends pas, un alphabet fait d’immeubles reconstruits et de fenêtres ouvertes et seulement sur les rebords je peux repérer les miettes qui restent. Oui je suis une mouette et moi aussi j’attends l’aube, que les gens mettent leurs poubelles sur la rue, parce qu’ici les gens ont compris qu’on ne pouvait pas mettre ses poubelles dehors pour la nuit, qu’on ne pouvait pas enfermer ses déchets dans un sac et seulement les jeter dehors, non, ses poubelles, on doit les garder toute la nuit chez soi, près de son lit, pour être sûr qu’aucune mouette ne viendra les éventrer. On doit vivre avec l’odeur de ses poubelles, l’odeur de chaque chose faite et digérée et jetée mais qui continue de pourrir à côté de soi jusqu’à l’aube – voilà le prix des mouettes dans la région.

Et puis donc, la police, l’arrestation, tout s’est passé calmement. Ils ont usé des formules qu’on use dans ces moments-là. J’ai pris mon manteau à l’entrée et je les ai suivis sans rien dire. Je crois que c’est à ce moment-là qu’il a commencé à pleuvoir un peu, une bruine sans vent qui ne fait pas de bruit quand elle touche le sol et même enveloppe l’air d’une sorte de douceur étrange à force de pénétrer la matière et comme la faisant taire. Là, en même temps que je présentais mes poignets aux policiers comme si c’était une vieille habitude, j’ai jeté un dernier regard autour de moi, vers la terre abîmée, la mer en contrebas. Je me suis dit que désormais j’aurai le temps de la regarder, la mer, depuis les fenêtres de ma cellule. Puis les deux flics m’ont poussé à l’arrière du fourgon et ils m’ont fait asseoir sur le banc de plastique collé à la tôle. Là, je me souviens, dans l’inconfort de la camionnette qui traversait le pont, sursautant à chaque nid-de-poule de la route fatiguée par le poids des remorques et des bateaux de dix tonnes, là, par la vitre arrière qui accueillait la bruine, on aurait dit que le ciel essayait de traverser le grillage pour se mettre à l’abri lui aussi, et ça faisait comme un rideau de tulle qu’on aurait posé sur la ville et qui ressemblait à notre histoire, oui ça ressemble à notre histoire, j’ai dit au juge, ce n’est pas du brouillard ni du vent mais un simple rideau indéchirable qui nous sépare des choses.

 

© Les Éditions de Minuit 2017

© Photo : Roland Allard

 

 

Quatrième de couverture > Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d’être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l’ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec.

Il faut dire que la tentation est grande d’investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu’il soit construit.

 

Pages choisies par Annick Geille


Tanguy Viel, Article 353 du code pénal, Les Éditions de Minuit, janvier 2017, 176 pages, 14,50 €

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