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La sélection

Annick Geille est écrivain*, critique littéraire et journaliste. Elle a vingt années durant dirigé des rédactions au sein du Groupe Hachette-Filipacchi, dont celle de Playboy, où elle fut la plus jeune rédactrice en chef de France. Après avoir relancé F Magazine, puis le cahier culturel de Pariscope, elle fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle a écrit dix romans, dont Un amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard, puis Livre de Poche). Elle a obtenu le prix du premier roman pour Portrait d'un amour coupable (Grasset) et le prix Alfred-Née de l'Académie française pour Une femme amoureuse (Grasset). Son roman La voyageuse du soir (Gallimard, puis Folio) fut adapté pour la télévision. Annick Geille siège au prix Freustié – fondé, entre autres, par Bernard Frank – et au prix du Premier Roman, où elle fut cooptée en tant que lauréate.

Après avoir collaboré trois ans au Figaro Littéraire, elle rédige aujourd’hui une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire.

« La » vitrine des meilleurs livres de la période, très appréciée des lecteurs et des auteurs (voir ci-dessous).

* Annick Geille vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Jérôme Leroy. Extrait de : Un peu tard dans la saison

il y a 1 mois Suivre · Utile · Commenter


EXTRAIT >

 

Je pourrais essayer, là où je suis, là où nous sommes tous désormais, de raconter l’histoire dans l’ordre. Raconter une histoire du monde d’avant, une histoire du monde de la fin. Il s’agirait de mon histoire. Et de la sienne. En aucun cas de notre histoire puisque l’ironie de tout cela, c’est que nous nous serons assez peu connus, au bout du compte, lui et moi.

Je ne sais pas, pourtant, si je pourrais la raconter dans l’ordre. Il me reste des souvenirs fragmentaires, des documents parcellaires, des enregistrements qui seront bientôt inaudibles puisque nous oublions désormais, d’un bienheureux oubli, tout ce qui nous a servi de grigris technologiques. Nous ne réparons plus les machines, nous n’en avons plus besoin.

Lui et moi, nous avons été d’assez bons révélateurs d’une folie généralisée qui, sous des aspects et à des degrés divers, s’est emparée de nous dans un délai somme toute assez court. Quelques années, quelques mois, même... Nous exercions des métiers peu fréquents, assez différents sur la forme, moins sur le fond, qui nous ont donné un point de vue privilégié sur ce qui se passait, sur ce qui se passait vraiment.

Quand bien même je ne trouverais aucun lecteur dans ce monde nouveau qui balbutie, il y aura toujours Ada. Elle voudra peut-être savoir, comme moi j’ai voulu savoir. Ou elle s’en moquera. Je n’en sais rien. Tout cela n’aura, c’est probable, aucun sens pour elle. Et si elle me lit parce qu’elle ne s’en moquera pas, est-ce qu’elle me pardonnera, me haïra ou tout simplement en rira comme d’une anecdote insignifiante et vaguement comique ? Je suis bien incapable de dire quelles seront ses réactions, à elle qui appartient à ce monde nouveau et va fêter ses dix-sept ans. Elle fait partie des enfants de l’après...

Je vais à la fenêtre de la bastide, on ne voit que des collines jusqu’à l’horizon, douces comme en Toscane, sans la moindre trace de présence humaine ou peut-être juste cette tache ocre, lointaine, entre des cyprès, qui pourrait être le toit d’une ferme.

Je m’étire au soleil, je regarde sur la table de bois brut, dans la lumière poudreuse. Il y a une tasse de thé qui a laissé des ronds sur les documents où l’on reconnaît tantôt son écriture et tantôt la mienne, des feuilles, des carnets, quelques photographies et un ordinateur portable qui ne servira bientôt plus, une fois sa batterie vidée. Mon imprimante est tombée en panne hier après un ultime tirage papier. Je finirai d’écrire à la main, comme avant.

Le conseil des communes, il y a un mois, a décidé que l’on pourrait désormais se passer de l’électricité. J’ai moi-même voté pour et Ada aussi. La centrale de Barcelonne-du-Gers, la dernière en activité, sera abandonnée. Ceux qui le souhaitent pourront toujours bricoler des panneaux solaires à usage personnel ou un moulin s’ils sont près d’une rivière. Je gage qu’ils ne seront pas beaucoup. La lueur des bougies, des lampes à huile ou des feux de bois a donné de nouvelles couleurs à nos soirées, plus humaines.

Je me souviens soudain, mais c’était il y a si longtemps, de la grande tempête de 1999 et d’un nouvel an où l’électricité a été coupée sans prévenir, au début du dîner. Après quelques instants de désorientation, de fous rires nerveux, la fête a continué avec des chandeliers retrouvés ici et là. Les conversations avaient alors pris un autre tour, les voix une autre tessiture, les visages des traits nouveaux, adoucis, sculptés par le clair-obscur. Quand l’électricité est revenue deux ou trois heures plus tard, tout le monde a eu l’impression d’être chassé d’un rêve. Moi, en tout cas : j’avais dix-sept ans et on n’est pas sérieuse quand on a dix-sept ans.

Maintenant, le monde a de nouveau dix-sept ans et Ada a son âge ou presque. Nos journées sont courtes en hiver et délicieusement interminables en été. Nous retrouvons un rythme archaïque, c’est-à-dire logique. Je sais aussi désormais que lire les poètes qu’il aimait à la clarté d’un halogène ou sur l’écran d’une tablette nous faisait perdre quelque chose d’eux, de ce qu’ils essayaient de nous dire. Je suis certaine qu’il aurait été d’accord avec moi, qu’il aurait aimé cette idée de retrouver les vers qu’il connaissait par cœur danser avec l’ombre d’une flamme.

Des cris joyeux viennent du côté du pigeonnier. Les enfants du village s’amusent et j’entends sans la voir Ada, et sa voix plus mûre d’adolescente calme, expliquer un jeu ancien aux plus jeunes.

La journée sera belle.Elles sont toutes belles, maintenant.

 

 

À cause du froid

 

Quand j’ai su qui il était et que je l’ai retrouvé, c’était peu de temps avant les attentats, dans les derniers jours de décembre 2014. Pendant les Fêtes, comme on dit. Il habitait dans un bel appartement, au dernier étage, square Henri-Delormel, dans le XIVe, depuis une quinzaine d’années, date de son arrivée à Paris. On était dix-huit mois avant que le colonel ne me parle de la nouvelle grande peur du pouvoir, l’Éclipse, et de ceux qu’on appelait dans le Service et dans certains cercles du pouvoir les éclipsés, faute de mieux.

L’appartement, il le louait pour une somme dérisoire à sa mécène. Je l’ai appelée comme ça dès que j’ai connu son existence. Je ne voyais pas d’autre mot. Mère maquerelle aurait manqué d’exactitude et aurait sans doute par trop trahi mon a priori défavorable. Ce qui était sûr, c’est que ce n’était pas avec ses droits d’auteur, ses piges et sa participation à quelques scénarios qu’il aurait pu vivre là, avec vue sur la jolie cour et ses immeubles 1930.

La première fois, je suis restée à regarder ses fenêtres assez longtemps, depuis la rue Ernest-Cresson. Je n’avais pas encore d’idée précise de ce que je voulais faire. Ou si, en fait. Mais je ne l’avais pas formulée clairement. L’inconscient : ce genre de choses auxquelles ne croyaient pas les militaires qui ne s’en portaient pas plus mal. Et encore moins les espions.

Alors quand on cumulait, comme moi...

Il faisait froid, dans cette cour. Il y avait un sapin de Noël au milieu, et une petite fille que son père, enfin je pense que c’était son père, aidait à tenir debout sur ses rollers qu’elle avait sans doute eus pour cadeau. J’ai mis la capuche de mon duffle-coat qui me donnait, d’après le colonel, une allure de lycéenne attardée. Le colonel, si tradi, jusque dans ses fantasmes, me rassurait. Et c’est pour ça que je l’ai aimé, je crois. Je n’étais pas une compliquée finalement.

Folle, peut-être, mais pas compliquée.

Je ne sais pas si j’ai espéré le croiser comme ça, par hasard, ce jour-là. La nuit était tombée et avec elle une de ces petites neiges fondues qui mordent les os. Je l’aurais reconnu, tout de suite, je crois : entre ses photos sur le Net, ses quelques passages télé, j’avais une idée assez juste de son physique.

Je pouvais même dire s’il était fatigué, agacé, heureux. J’avais noté les changements de lunettes, la prise de poids, les tentatives de régime, les chemises qui lui allaient bien au teint. Il devait savoir lesquelles puisque, sur les photos de presse, il en portait toujours du même genre. Son allure de vieux « preppy », ça allait avec sa discothèque de doo wop et un cabriolet 504 auquel il ne touchait plus guère.

Pour le reste, il avait déjà un dossier chez nous et même sa petite fiche S, l’air de rien, l’écrivain. Assez insituable, à première vue : il était communiste, à jour de ses cotisations, mais il ne militait plus depuis son départ de Lille en 2001. Il avait signé des articles dans la presse de droite, il avait de vieux copains royalistes plus ou moins rangés des voitures mais aussi des accointances avec les anarcho-autonomes du côté du plateau de Millevaches. Il était notamment très ami avec un auteur de polars comme lui, Simon Tavaniello, et il avait signé des pétitions assez chaudes au moment des émeutes de 2005 et du fiasco de Tarnac en 2008.

Tavaniello, lui, avait eu une jeunesse agitée. Il avait flirté avec le banditisme dans les années 70. Il avait passé quelque temps dans une prison néerlandaise, suspecté d’avoir aidé à la logistique d’un braquage pour financer des actions révolutionnaires. Relâché au bout de quelques mois, faute de preuves, il avait ensuite vécu à Belleville, participant de près ou de loin aux activités de la mouvance d’ultragauche, animant des revues confidentielles où il était question d’en finir à jamais avec « la société spectaculaire-marchande », comme ils disaient dans leur jargon post-situ. Il avait aussi publié des polars et des essais sur l’idéologie anti-terroriste comme ultime moyen pour le capitalisme de maintenir l’ordre.

Il voyait très juste, Simon Tavaniello, même s’il était en dessous de la vérité. Il ne nous aimait pas parce qu’il avait compris qui nous étions sans nous connaître. Je trouvais ça très intelligent et assez amusant, ce tâtonnement. J’étais joueuse, dans mon genre. Ensuite, Tavaniello s’était installé à Eymoutiers, dans une maison en surplomb de la petite ville. La Vienne coulait au bas de son jardin en pente couvert d’arbres.

J’y ai lavé mes mains. L’eau était glacée, le ciel était bleu, on entendait la Collégiale de l’autre côté, sonner une de ces heures creuses de l’après-midi, trompeuses avec leur façon de vous dire qu’il y avait des moments où il ne se passait rien.

Mais ce n’était pas Tavaniello qui m’intéressait, ou en tout cas pas encore. Celui qui m’intéressait, c’était lui. Seulement lui.

Pour tout dire, je soupçonnais à la lecture de ces premières données une certaine part d’histrionisme, mêlée à un sentiment d’égarement. Voilà, il était un égaré. En attendant, comme tant d’autres, de s’effacer, de laisser tomber, de faire un pas de côté et non plus en avant.

En attendant d’être un éclipsé.

Ses fenêtres étaient allumées. Ce n’était pas souvent. Il faisait partie de ces écrivains itinérants qui vivaient de rencontres dans les médiathèques les plus improbables dans la banlieue d’Arras ou au cœur de l’Ariège, de résidences d’écriture au fin fond de la Creuse ou du pays d’Auge, de salons consacrés au roman noir, à la littérature jeunesse ou à la poésie.

Il ne devait pas vouloir dépendre exclusivement de ce que lui donnait la mécène. Les hommes de son âge aimaient se mentir. Le problème, c’est qu’ils se mentaient mal et qu’un jour ils ne se mentaient plus du tout parce qu’ils n’y arrivaient plus. Alors, au choix, ils buvaient trop, se suicidaient ou, dans les derniers temps, ils s’étaient éclipsés.

J’étais émue, là, dans la cour.J’étais émue et j’ai eu froid.C’est le froid qui a gagné.Je suis revenue vers l’avenue du Maréchal-Leclerc, je suis entrée chez un traiteur chinois, j’ai mangé des nems, du riz cantonais et bu du thé vert. Des litres de thé vert. J’avais un mal fou à me réchauffer.

À un moment, la Chinoise derrière son comptoir est venue vers moi avec des serviettes en papier.

— Vous pleurez, mademoiselle...

— Ah bon ? Ça doit être à cause du froid.

 

© La Table Ronde 2017

© Photo : Patrice Normand Leemag

 

 

Quatrième de couverture > C'est aux alentours de 2015 qu'un phénomène inexpliqué et encore tenu caché s'empare de la société et affole le pouvoir. On l'appelle, faute de mieux, l'Éclipse. Des milliers de personnes, du ministre à l'infirmière, de la mère de famille au grand patron, décident du jour au lendemain de tout abandonner, de lâcher prise, de laisser tomber, de disparaître. Guillaume Trimbert, la cinquantaine fatiguée, écrivain en bout de course, est-il lui aussi sans le savoir candidat à l'Éclipse alors que la France et l'Europe, entre terrorisme et révolte sociale, sombrent dans le chaos ? C'est ce que pense Agnès Delvaux, jeune capitaine des services secrets. Mais est-ce seulement pour cette raison qu'elle espionne ainsi Trimbert, jusqu'au cœur de son intimité, en désobéissant à ses propres chefs ? Dix-sept ans plus tard, dans un recoin du Gers où règne une nouvelle civilisation, la Douceur, Agnès observe sa fille Ada et revient sur son histoire avec Trimbert qui a changé sa vie au moment où changeait le monde.

 

Né le 29 août 1964 à Rouen, Jérôme Leroy a publié son premier roman en 1990, L'orange de Malte, Prix du Quartier Latin 1990. Il a ensuite publié de nombreux romans et recueils de nouvelles à la limite du roman noir et de l'anticipation sans pour autant se considérer comme un auteur de genre (La Minute prescrite pour l'assaut, La Petite Vermillon, 2017). Il a également écrit un recueil de poèmes : Le Déclenchement muet des opérations cannibales (Équateurs 2006), une étude sur Frédéric Fajardie (Rocher, 1994) et des romans pour la jeunesse dont La Grande Môme (Syros, Prix du polar jeunesse 2008). Il collabore régulièrement au site Causeur.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Jérôme Leroy, Un peu tard dans la saison, La table Ronde, janvier 2017, 256 pages, 18 €

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