Annick Geille est écrivain*, critique littéraire et journaliste. Elle a vingt années durant dirigé des rédactions au sein du Groupe Hachette-Filipacchi, dont celle de Playboy, où elle fut la plus jeune rédactrice en chef de France. Après avoir relancé F Magazine, puis le cahier culturel de Pariscope, elle fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle a écrit dix romans, dont Un amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard, puis Livre de Poche). Elle a obtenu le prix du premier roman pour Portrait d'un amour coupable (Grasset) et le prix Alfred-Née de l'Académie française pour Une femme amoureuse (Grasset). Son roman La voyageuse du soir (Gallimard, puis Folio) fut adapté pour la télévision. Annick Geille siège au prix Freustié – fondé, entre autres, par Bernard Frank – et au prix du Premier Roman, où elle fut cooptée en tant que lauréate.

Après avoir collaboré trois ans au Figaro Littéraire, elle rédige aujourd’hui une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire.

« La » vitrine des meilleurs livres de la période, très appréciée des lecteurs et des auteurs (voir ci-dessous).

* Annick Geille vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Eric Neuhoff. Extrait de : Costa Brava


EXTRAIT >

 

Je suis retourné à Canyelles Petites. J'avais voulu oublier toutes ces choses qui avaient fait partie de moi. Après tout ce temps, j'avais rêvé de l'Espagne. J'ai fini par admettre qu'il y avait les lieux dont on rêvait et ceux dont on se souvenait. Aujourd'hui, je sais que ce sont parfois les mêmes.

Quand je raconte tout cela à mon fils et à ma fille, ils ne comprennent pas. « Bah quoi? C'étaient des vacances. »

Nous avions atterri à Perpignan. Il faisait chaud dehors. La voiture avait l'air conditionné. J'avais loué un monospace. J'avais emprunté cet itinéraire si souvent. J'étais descendu avec mes parents. J'avais conduit moi-même. J'étais venu à moto. Une fois, une seule, j'étais venu à Canyelles en stop. De Toulouse. Je m'étais arrêté là-bas chez une étudiante aux Beaux-Arts qui avait une sœur. J'avais dormi avec les deux. Enfin, dormi... Dans leur cuisine, une étagère était remplie de ces mignonnettes d'alcool qu'on distribuait dans les avions. Il y avait une brune et une blonde. Ève et Laurence, tels étaient leurs prénoms. J'aurais pu aller à Canyelles les yeux fermés. Pourtant, des choses me surprenaient encore. J'avais oublié la publicité Sandeman en forme de taureau sur le flanc de la colline, le faux temple aztèque (inca ? jamais su) qui s'élevait à la frontière. Puis ce fut l'autoroute. Quelle sortie fallait-il prendre pour Rosas ? Figueras Nord. « Summer Sunshine » résonnait dans les baffles. Quand le morceau se terminait, ils me demandaient de le remettre. Ils firent ça dix fois de suite. Je n'en pouvais plus. Bouger, quitter Paris leur procurait une excitation palpable. Après l'enregistrement, nous avions traîné dans les boutiques. Clément voulut des magazines spécialisés dans la guitare. L'heure approchait. Dans le hall, une grosse voix nous appela, nous demandant de rejoindre la porte 22. C'était la première fois qu'ils entendaient leurs noms dans le haut-parleur d'un aéroport. Ils étaient tout fiers. Il fallut courir.

L'auto filait entre les platanes. Sur la route de Terelada, des prostituées guettaient le client au bord du fossé. Il y avait beaucoup de Noires. Des filles de l'Est aussi, paraît-il. Certaines étaient assises sur des chaises en plastique, abritées par un parasol. Elles avaient le sens pratique. À un rond-point, l'une d'elles s'était installée dans un canapé de velours défoncé. Dans l'ensemble, elles n'étaient pas terribles. Elles tapinaient en débardeur et en short au ras des fesses, parmi les oliviers. Nous traversions des vignes. J'ai longé le port de Rosas. Ils avaient planté des palmiers sur la promenade. Une ancre gigantesque gisait sur la digue, mangée par la rouille. Sur le quai, le parking était payant. Berganti, Almadraba, Casa Caliente, les noms n'avaient pas changé, ils étaient toujours là, comme s'ils m'attendaient, comme s'ils savaient que je reviendrais.

Les arbres, secoués par la tramontane, se penchaient vers les arrivants. La route recommençait à tourner. Les virages étaient de plus en plus secs. Le soleil était en train de se coucher et le dernier morceau des Corrs emplissait l'habitacle. J'ai ralenti au sommet de la côte. La crique ne cessait de disparaître derrière les murs et les maisons. Tout en bas, la mer remuait comme un boa en pleine digestion. Il y avait une drôle de houle. L'air était chargé de senteurs à moitié oubliées. Je passai devant chez les Brun, les Désart, les Granville. Venaient-ils toujours ? Je connaissais ces rues par cœur.

L'hôtel était dans un parc, sur une pointe qui avançait dans la mer. Une allée goudronnée menait au garage. Nous étions arrivés juste avant l'heure du dîner. Il y avait un tennis. On entendait le bruit des balles derrière les haies. Sur le toit, le drapeau catalan claquait au vent avec une joie insolente. La Costa Brava valait toujours le déplacement.

Les enfants étaient aux anges. Il y avait internet dans le hall de l'hôtel. Alors je ne vous dis pas.

 

Moi, je leur parle de l'Espagne. Comment leur dire que, non, ça n'était pas juste des vacances ? Qu'y avait-il de plus, alors ? Qu'y avait-il de mieux ? Il faut voir ce que c'était, aussi, l'Espagne au début des années soixante. Souvent, j'ai envie de me présenter ainsi : j'ai la cinquantaine et pendant presque vingt ans j'ai passé mes vacances sur la Costa Brava.

Je revois mon père au volant avec son coude qui dépassait par la portière. Ma mère abaissait le pare-soleil pour se regarder dans le petit miroir, se remettait du rouge en pinçant les lèvres. Nous avions quitté Limoges dans la matinée. Mon père avait réglé le ventilateur à fond. Il fallait crier pour se faire entendre. Qu'est-ce que c'était comme voiture ? La vieille Aronde beurre frais avec son toit noir ? Ou déjà la 403 bleu marine ? Pas la 404, la Peugeot bleu ciel, en tout cas. Non, c'était bien la 403.

Je pense au vent qui soulevait les cheveux de ma mère quand nous arrivions sur la plage, au geste qu'elle avait en voiture pour rajuster son foulard de soie. Je pense à mon père qui sifflotait un petit air crispant à chaque fois qu'il dépassait quelqu'un sur la nationale. La nuit, il râlait contre les phares blancs des Hollandais. Je pense au coup-de-poing américain qu'il gardait dans la boîte à gants. Il n'a jamais voulu nous dire comment il se l'était procuré. On le lui a volé un jour.

Je repense à toutes ces vacances d'été. Je me souviens que nous les attendions toute l'année. Elles avaient l'air de ne jamais vouloir finir.

À partir de 1964, nous sommes allés sur la Costa Brava. Cela a duré des années. Nous ne verrons plus jamais ça revenir.

Je suis retourné à Canyelles après une éternité. La maison est à vendre. Plus personne n'y va. Je n'ai pas eu le courage de l'ouvrir. Nous sommes descendus dans ce cinq-étoiles (mais en Espagne, le classement n'est pas le même qu'en France). J'ai accroché à la porte de la chambre (110) l'écriteau : NO MOLESTAR. Les enfants se sont brossé les dents.

Le soir, je m'assieds sur un de leurs lits jumeaux et je leur raconte. Chaque fois, ils ont droit à une histoire différente. Je leur explique ce qu'il y avait de plus, avant. Est-ce que c'était vraiment mieux ? Je crois, oui, que c'était mieux. Alors, voilà.

 

C'est ma mère. Je suis sûr que c'est elle. J'ai une mère qui a toujours été frileuse. Elle a dû en avoir assez de la Bretagne. Trop de pluie. À Carnac, elle ne se baignait jamais. Le climat espagnol lui convenait davantage. Elle ne se baignait pas tellement plus souvent, mais au soleil elle se sentait revivre. En Bretagne, à la plage, elle restait assise sur sa serviette, les bras entourant ses genoux, le nez enfoui dans le col de son pull-over. Elle se balançait d'avant en arrière, ses pieds soulevant de petites gerbes de sable. Quand nous sortions de l'eau, elle se précipitait pour nous sécher les cheveux. L'énergie avec laquelle elle nous frottait le crâne. Cela faisait un méli-mélo blond sur nos têtes.

Au départ, la Costa Brava n'enchantait sans doute pas trop mon père. « Il faut voir », disait-il. Lui, il aimait les vagues vertes et brunes, la marée qui découvrait des kilomètres de sable mouillé, les crêpes pour le goûter, les interminables parties de Monopoly les après-midi de bruine. Pour la pêche sous-marine, il avait sa combinaison noire dont il talquait l'intérieur avant de l'enfiler. Les jambes de caoutchouc avaient une bande jaune sur le côté. La cagoule lui laissait, après, un cercle rouge autour du visage.

Il n'y avait pas de club Mickey, à Rosas.

 

© Albin Michel 2017

© Photo : Samuel Kirszenbaum

 

 

Quatrième de couverture > « Je repense à toutes ces vacances d’été. Je me souviens que nous les attendions toute l’année. Elles avaient l’air de ne jamais vouloir finir. À partir de 1960, nous sommes allés sur la Costa Brava. Cela a duré des années. Nous ne verrons plus jamais ça revenir. »

 

Né en 1956, journaliste au Figaro et au « Masque et à la Plume », Eric Neuhoff a obtenu le Prix des Deux Magots 1996 pour Barbe à papa, le prix Interallié 1997 pour La petite Française et le Grand Prix du Roman de l’Académie française en 2001 pour Un bien fou.

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Eric Neuhoff, Costa Brava, Albin Michel, mars 2017, 296 pages, 19,50 €

 

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