Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Philippe Le Guillou. Extrait de : Novembre


EXTRAIT >

Depuis des mois je redoutais novembre. Dès l’enfance, j’ai toujours entendu dire que la grande faucheuse s’activait en mars ou en novembre, à la suture des saisons, au sortir de l’hiver, à l’approche des mois sombres, où la nuit tombe tôt et où la tempête menace. Fatalité des rythmes climatiques ? Déterminisme immémorial ? Je ne sais. Un mystère demeure, qui a pour moi partie liée avec l’énigme primordiale de ce monde finistérien, la peur de l’Ankou, les intersignes, la porosité plus sensible avec l’Autre Monde qui a toujours saisi les peuples d’Armorique et dont Anatole Le Braz rend si justement compte dans sa Légende de la mort.

Dans un siècle rationalisé, désenchanté — au sens où il s’est vidé de tout ce qui est force d’envoûtement et acquiescement à un ailleurs qui nous dépasse —, cette crainte de novembre, mois noir — en breton miz du —, mois des morts, a de quoi surprendre. La plupart de nos contemporains sont insensibles aux saisons, à leur charnière, à cet entrebâillement mystérieux qui s’ouvre soudain sur des puissances qu’on préfère occulter ou fuir. Pour moi, cette crainte subsiste, tapie dans mes gènes et dans mes fibres. Je n’ai jamais vraiment aimé ce mois qui s’ouvre par la Toussaint — le rappel de la Grande Épreuve, de la cohorte glorieuse qui a lavé ses vêtements dans le sang de l’Agneau — et le jour des morts, les Anciens pensaient même que la frontière séparant le monde des trépassés de celui des vivants se faisait soudain moins présente, plus poreuse, et qu’un jeu de circulations s’établissait entre l’invisible et l’univers apparemment stable du réel.

 

Ces vérités ancestrales, mon père les avait entendues. Il les connaissait, mais leur accordait-il quelque crédit ? C’était profondément un fils du XXe siècle et, à cet égard, il en avait secrètement épousé la pente, croyant au bonheur et au confort matériel, chassant tout ce que l’âme bretonne peut avoir de noir et de mélancolique. Cette crainte de novembre le hantait-elle le 31 octobre, jour de son quatre-vingt-cinquième anniversaire, alors qu’il me confessait, au téléphone, pressentir qu’il n’irait pas beaucoup plus loin ? Ces choses sont indécidables et bien mystérieuses, tant cet homme avait une parole rare, contrôlée, et plus encore en ces domaines. Cinq jours avant cet anniversaire, la vérité sur son état — un cancer, parti du poumon, qui se généralisait à tout l’organisme — lui avait été signifiée sans qu’il manifeste aucune rage, aucune angoisse.

Je le vois encore revenir de l’hôpital, s’asseoir devant son poste de télévision, sa petite cuve à oxygène près de lui. Il portait en silence le poids de l’horreur qui venait de lui être dite. Il feignait de faire comme si de rien n’était, comme si la vie continuait, regardant un programme qu’il suivait régulièrement, ce lundi 26 octobre 2015, une édition de l’émission C dans l’air, consacrée au pape. Ma mère et ma sœur s’étaient rendues dans une pharmacie acheter de nouvelles réserves de morphiniques dont les doses prescrites augmentaient. Il souffrait, c’était évident. Je l’avais vu, le matin même, son petit déjeuner laborieusement pris, tarder à se relever, les mains serrées sur l’arête de la table, muet, hébété. Nos échanges s’étaient toujours limités à l’essentiel et je m’en étais voulu, après coup, d’être resté silencieux, de ne pas avoir osé dire quelques mots, alors que manifestement la souffrance, le mal qui rongeaient.

Dans la maison de la rue Berlioz qui basculait dans la nuit, l’angoisse me prenait soudain. Comme lui, je feignais de continuer à vivre, de m’accorder silencieusement à sa présence muette. Il aurait pu profiter de ce que je fusse seul avec lui pour me parler, pour me confier quelques intentions, le souhait de quelques dispositions. Il se savait condamné, il m’entendait glisser dans la pièce, et affectait de faire comme si rien n’avait changé, comme si cette affreuse vérité n’avait pas été formulée devant lui. C’était une affaire de semaines. Tout en reconnaissant le caractère faillible de sa prédiction, le médecin n’avait laissé aucun espoir. À la télévision les vaticanistes glosaient la dimension prophétique, révolutionnaire, presque anticléricale du pape. Tout cela intéressait-il vraiment mon père ? Qu’écoutait-il ? C’était pour moi comme un brouhaha lointain, inessentiel. La nuit froide enserrait la maison et je sentais plus cruellement encore sa morsure.

 

 

C’était mon père. J’étais son fils, l’aîné de ses enfants. Si loin que remonte ma mémoire, il m’a toujours un peu intimidé. Je le revois dans son bureau de percepteur à Bourbriac, dans cette pièce obscure et froide qui sentait le tabac, les dossiers, la rigueur des livres de comptes. Avec ma mère, on allait le saluer, l’école finie, les services de la perception fermés. Il était concentré, un brin austère avec ses lunettes d’écaille, plongé dans une lecture attentive, la vérification des chiffres, l’exactitude des opérations reportées.

Cette image me revient dans le bureau modeste, sans apprêt, les trombones et les élastiques posés dans des coupelles près du cendrier, un tapis de feutre disposé sur la table de travail, de manière à ne pas lustrer les manches du costume. Bourbriac est une bourgade rurale, toute la journée ont défilé dans la pièce voisine les retraités venus chercher leur pécule, des paysans, une population simple. On est au début des années 1960. Dans la grande machine administrative, mon père n’est qu’un maillon mais il endosse son rôle avec une rigueur et un sérieux qui me gardent à distance, il parle d’État, de commune, de « personne morale » — il doit jouer avec ma gravité d’élève intimidé et je n’en ai pas conscience —, abstractions qui me laissent au bord du vertige.

Dans son poste suivant, à quelques dizaines de kilomètres du premier — une autre bourgade des Côtes-du-Nord, plus évoluée peut-être, moins encroûtée —, la pièce où il travaille est plus moderne, plus lumineuse, la perception est une maison vaste et blanche avec, sur la façade, des parements de granite bleu de l’Île Grande mais le rituel du soir, au moment de l’achèvement de la vérification des opérations de la journée, demeure identique : je revois les tampons avec lesquels je joue et qui portent les noms des communes avoisinantes — Pédernec, Squiffiec, Landebaëron —, mon père me laisse les imprégner d’encre et j’applique sur une feuille vierge ces noms aussi exotiques pour moi que d’autres sans cesse proférés par mes grands-pères, Bizerte, Dakar, Saigon.

 

© Gallimard 2017

© Photo : C. Hélie

 

 

Quatrième de couverture > « Et la mort est arrivée en plein cœur de novembre, avec la tempête, les bourrasques qui dépouillaient les arbres, avec surtout la sauvagerie qui ensanglantait Paris. Dans sa descente vers le trépas, mon père n’aura pas pu mesurer cette barbarie, le déferlement de la violence guerrière qui, au moment où son existence s’achevait, lui aurait rappelé les heures noires de son enfance, les rafles, les assassinats aveugles de supposés résistants, la pluie de bombes, la destruction de Brest.

Comme tous les vieillards qui ont eu une vie paisible, il regardait ces temps avec inquiétude. Il devait songer surtout à ses petits-enfants qui auraient à affronter cette incertitude et cette violence. L’époque de la reconstruction, des Trente Glorieuses, d’une certaine forme de béatitude matérielle, du bonheur étale et généralisé était derrière nous. Une autre guerre commençait, sournoise, imprévisible, sans forces identifiées et repérables.

La mort de mon père en plein mois noir, à la ligne de fracture de ce novembre historique qui dépasse largement cet événement douloureux et intime, correspond avec cette plongée dans des temps et un monde de haute incertitude. Le 13 et le 17 novembre 2015 m’ont touché comme peu de dates et d’événements auparavant. Je me sens à jamais orphelin d’une stabilité, d’une espérance définitivement perdues. » P L G

 

Philippe Le Guillou est romancier et essayiste. Il a notamment publié Les sept noms du peintre (prix Médicis 1997), Les marées du Faou (2003), Fleurs de tempête (2008), Le bateau Brume (2010), L’intimité de la rivière (2011), Le pont des anges (2012), Les années insulaires (2014), Le pape des surprises (2015) et Géographies de la mémoire (2016).

 

Pages choisies par Annick Geille


Philippe Le Guillou, Novembre, Gallimard, février 2017, 88 pages, 12 €

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