Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Bernard Pivot. Extrait de : La mémoire n’en fait qu’à sa tête

 

EXTRAIT >

 

Un jour, il faut bien passer aux aveux. Reconnaître que mon incorruptibilité a connu une défaillance. Que mon souci de ne jamais ouvrir Apostrophes à l'un ou l'une de mes proches a été pris en défaut. Le secret a été bien gardé, c'est vrai. Nul n'en a jamais rien su. Il y a prescription. Mais la dissimulation pèse sur ma conscience. Le moment est venu de dire la vérité. La voici : quand j'ai enregistré mon célèbre entretien avec Louise Labé, j'étais son amant depuis six mois.

Il se trouve que notre histoire commune a coïncidé avec la publication de ses Œuvres. Elles contiennent notamment les vingt-quatre sonnets qui ont établi sa renommée. Au prétexte que j'avais la chance d'être aimé d'elle, devais-je par une cruelle déontologie la priver d'Apostrophes ? Son silence à la télévision était-il le prix à payer de mes tendres sentiments pour elle ? Quelle injustice ! La promotion de la littérature, en particulier la sienne, si admirable, ne dépasse-t‐elle pas de beaucoup nos petites vanités morales ? Par quel méchant paradoxe, Louise Labé, qui a écrit sur l'amour la plus belle poésie qui soit, devrait-elle être victime de l'amour, le mien, le sien, le nôtre, provisoire, fragile, daté, alors que ses sonnets sont immortels ?

Bien trop fière, la « Belle Cordière », pour me demander ce que son talent était en droit d'exiger ou ce que son amour était en mesure d'espérer ! Peut-être même considérait-elle que sa liaison lui épargnait de devoir s'exposer à la télévision. Ce qu'on pouvait prendre pour de la timidité était tout simplement de l'élégance.

Aussi, quand son éditeur lui annonça – comme pour les autres écrivains, j'étais passé par l'attachée de presse de sa maison d'édition – que je souhaitais faire un tête-à-tête avec elle de soixante-quinze minutes, crut-elle à une farce. Devinant sa réaction, je l'appelai aussitôt et lui confirmai mon invitation.

« Tu es fou ! me dit-elle.

– Tu crois vraiment que c'est de la folie d'interviewer la plus grande poétesse de la Renaissance ?

– Mais tes principes ? Ta rigueur ?

– De pauvres mots comparés aux tiens.

– Tu prends un risque !

– Je prends le risque de la littérature et de l'amour », lui répondis-je, phrase pompeuse dont par la suite nous nous moquerons beaucoup.

Comme la plupart des grands entretiens d'Apostrophes – Julien Green, Claude Lévi-Strauss, Georges Simenon, Marguerite Yourcenar, Albert Cohen, etc. –, il fut enregistré au domicile de l'écrivain, en l'occurrence, rue de l'Arbre-Sec, à Lyon. Pour y avoir passé plusieurs nuits je connaissais bien l'appartement de Louise Labé, son rez-de-chaussée cossu qui donnait sur un jardin. Comme Nicolas Ribowski, le réalisateur, et les techniciens, cadreurs, preneur de son, éclairagiste, scripte, j'étais censé découvrir les lieux. J'ai été un comédien parfait, m'étonnant de la présence dans son salon d'un clavecin, d'une harpe et d'un luth (c'est une musicienne douée), admirant les étoffes épaisses et chatoyantes des rideaux, les meubles vénitiens, les nattes en jonc, sur un mur l'un des premiers tapis d'Orient parvenus à Lyon. Tandis que l'équipe technique s'installait, Louise et moi feignions de nous apprivoiser, de nous jauger. Nous apprenions surtout à ne plus nous tutoyer, à revenir au vous de notre première rencontre. Nous nous aperçûmes très vite que la comédie ajoutait du risque et du piquant à l'entretien. Nous étions dans la transgression et cela exigeait que nous fussions excellents, moi dans mes questions, elle dans ses réponses. Quand Nicolas Ribowski nous demanda de nous asseoir dans les deux sièges éclairés par les projecteurs, je profitai du mouvement pour serrer avec force une main de Louise, geste de tendresse et d'encouragement qui échappa aux techniciens.

Au top du réalisateur, m'adressant au public à travers l'œil d'une caméra placée sur ma droite, je dis : « Bonsoir à tous. À écrivain d'exception émission exceptionnelle. L'œuvre de Louise Labé est peu abondante mais d'une telle qualité, d'une telle originalité, qu'elle a mérité de rejoindre dans la faveur de la critique et des lettrés la poésie de Ronsard, de Du Bellay, de Maurice Scève, d'Olivier de Magny et du jeune Jodelle. Qui a mieux chanté l'amour que Louise Labé ? On ne s'étonnera donc pas que la poésie et l'amour occupent une large place dans cet entretien enregistré au domicile de la poétesse lyonnaise. Apostrophes, 445e numéro. Chez Louise Labé. »

Comme d'habitude, diffusion d'un extrait du Concerto n°1 de Rachmaninov.

Ensuite, moi : « Merci, Louise Labé, de me recevoir et d'accueillir les caméras d'Antenne 2. »

Elle, avec déjà ce sourire un peu mélancolique qui m'avait d'emblée séduit et qui allait fasciner les téléspectateurs pendant plus d'une heure : « Soyez les bienvenus. Je voudrais dire d'emblée que cet exercice oral est pour moi difficile. Le poète a une parole hésitante, à cause de son habitude de raturer ses écrits. Bien sûr, après de multiples ratures, son style peut paraître limpide. Mais quand il prend la parole, il n'a plus la ressource de corriger ses hésitations*. Je m'efforcerai cependant de faire de mon mieux. »

Je ne reproduirai pas ici notre entretien. D'abord parce qu'il a été publié en postface à une nouvelle édition des Élégies et Sonnets ; ensuite, parce que Antenne 2 a diffusé deux fois l'émission, le vendredi qui a suivi son enregistrement et le lendemain de la mort prématurée de Louise Labé ; enfin, comme tous les grands entretiens d'Apostrophes, il est disponible en librairie sous la forme d'un DVD.

Au cours du traditionnel repas qui réunissait l'équipe technique après le tournage, Nicolas Ribowski m'a dit qu'il m'avait trouvé moins à l'aise que d'habitude. Après un début très prometteur, je n'étais pas intervenu avec ma vivacité ordinaire. À l'écoute des réponses pourtant intelligentes, parfois sublimes, de mon interlocutrice, je lui étais apparu embarrassé, un peu songeur, pas du tout dans l'empathie ou la connivence que je manifeste souvent. « C'est sa beauté qui t'impressionnait ? » me demanda-t‐il.

Le réalisateur, qui me connaissait bien, ne se trompait pas. Je n'allais évidemment pas lui répondre : « Interviewer son amante, c'est compliqué. Comment passer de l'intimité à la distance conventionnelle de la télévision ? » Je lui dis qu'il avait peut-être raison, mais que je n'avais pas ressenti une quelconque gêne, et que si je lui étais apparu un peu en retrait, c'est parce que j'étais sous le charme de Louise Labé.

En vérité, au beau milieu de l'entretien, j'avais fait une petite crise de jalousie. Ayant demandé à Louise s'il avait existé une école de poésie lyonnaise, comme certains l'ont prétendu, elle me répondit que c'était moins une école qu'un cercle de poètes et de lettrés qui se réunissait tantôt chez l'un tantôt chez l'autre, et que le sentiment amoureux en était aussi le lien. Le seul sujet de la poésie était l'amour, et seul l'amour accréditait et justifiait le poète. Une différence toutefois : alors que la poésie devait se plier à la métrique de l'élégie et du sonnet, l'amour était libre.

Seigneur, ai-je alors pensé, combien d'amants Louise Labé a-t‐elle eus avant moi ? Combien d'élans, de désirs, de passions, de chagrins ont inspiré ses plus belles pages ?

J'arrive trop tard dans un cœur trop plein. Non, hélas, ce n'était pas pour moi qu'elle avait écrit son célèbre dix-huitième sonnet qui commence ainsi :

« Baise m'encor, rebaise moy et baise ;

donne m'en un de tes plus savoureux... »

Je lui ai demandé de lire le huitième. Le sachant par cœur, elle a repoussé le livre que je lui tendais.

« Je vis, je meurs : je me brûle et me noye

J'ay chant estreme en endurant froidure ;

La vie m'est et trop molle et trop dure ;

J'ay grans ennuis entremeslez de joye... »

et tandis que de sa bouche aux lèvres minces sortaient les mots qui disent le bonheur et le malheur d'aimer, j'imaginais, s'interposant entre nous deux, les visages des hommes qui lui avaient apporté joie et douleur.

J'ai avoué à Louise Labé mon accès de jalousie rétrospective. Elle m'a dit qu'elle l'avait perçu, qu'elle en avait été stimulée et que j'avais somme toute très bien tenu mon rôle dans la comédie amoureuse que nous avions jouée devant un million et demi de téléspectateurs.

 

* Ces quatre phrases seront reprises par Patrick Modiano dans son célèbre Discours à l'Académie suédoise, après son prix Nobel de littérature (2014).

 

© Albin Michel 2017

© Photo : Lionel Guericolas / VISUAL Press Agency

 

 

Quatrième de couverture > « On s’arrête tout à coup de lire. Sans pour autant lever les yeux. Ils restent sur le livre et remontent les lignes, reprenant une phrase, un paragraphe, une page. Ces mots, ces simples mots, ne nous évoquent-ils pas notre enfance, un livre, une querelle, des vacances, un voyage, la mort, des plaisirs soudain revenus sur nos lèvres ou courant sur la peau… Décidément, la mémoire n’en fait qu’à sa tête. Imprévisible et capricieuse, elle aime bien déclencher sur moi des ricochets semblables à ceux obtenus par ces petites pierres plates que je faisais rebondir sur la surface étale des étangs et des rivières de mes jeunes années.

C’est sans doute pourquoi elle interrompt aussi mes lectures pour des bagatelles, des sottises, des frivolités, des riens qui sont de nos vies des signes de ponctuation et d’adieu. »

 

Pages choisies par Annick Geille

 

Bernard Pivot, La mémoire n’en fait qu’à sa tête, Albin Michel, mars 2017, 240 pages, 18 €

1 commentaire

Bien que Bernard Pivot demeure un incontournable de la scène littéraire française. Je trouve dommage qu'il ne soutiennent pas plus les nouveaux auteurs qui n'ont justement pas encore reçu de prix.Car, sinon dans 20 ans on en sera encore avec des Nothomb Lévy etc.Et les jeunes alors?!