Annick Geille est écrivain*, critique littéraire et journaliste. Elle a vingt années durant dirigé des rédactions au sein du Groupe Hachette-Filipacchi, dont celle de Playboy, où elle fut la plus jeune rédactrice en chef de France. Après avoir relancé F Magazine, puis le cahier culturel de Pariscope, elle fonda le mensuel Femme avec Robert Doisneau. Elle a écrit dix romans, dont Un amour de Sagan (Fayard), traduit jusqu'en Chine, et Pour Lui (Fayard, puis Livre de Poche). Elle a obtenu le prix du premier roman pour Portrait d'un amour coupable (Grasset) et le prix Alfred-Née de l'Académie française pour Une femme amoureuse (Grasset). Son roman La voyageuse du soir (Gallimard, puis Folio) fut adapté pour la télévision. Annick Geille siège au prix Freustié – fondé, entre autres, par Bernard Frank – et au prix du Premier Roman, où elle fut cooptée en tant que lauréate.

Après avoir collaboré trois ans au Figaro Littéraire, elle rédige aujourd’hui une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire.

« La » vitrine des meilleurs livres de la période, très appréciée des lecteurs et des auteurs (voir ci-dessous).

* Annick Geille vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Elsa Fottorino. Extrait de : Nous partirons

EXTRAIT >

Chaque journée s’ouvrait sur le même soleil brûlant, exaspéré. C’est à cela que devaient ressembler les vacances, la chaleur prenant peu à peu la forme de l’ennui. Nicole avait l’habitude de se lever à l’aube, mais l’enfant, toujours, la précédait. Le premier geste, se défaire de l’étreinte de Jacques qui l’encerclait pendant la nuit, la ceinturait. Puis descendre sans bruit les marches, préparer le café, observer sa fille, silencieuse, au fond du jardin. Tout autour d’elle, les îlots fleuris au milieu de la pelouse, les plantes vivaces, les sauges bleues. Il y avait aussi quelques jouets épars, la poupée reçue au dernier anniversaire, un arrosoir en plastique et d’autres éléments de jardinage pour enfant. Ne pas la déranger, pas avant l’heure. Avancer sur les dalles nues de la terrasse, les pieds aussi étaient nus sous le déshabillé, offert par Jacques au début de l’été. Interroger le ciel sans surprise, mais renouveler la demande chaque matin, le regard avide de lumière. Et quand l’envie venait, faire le tour de la propriété. Mais elle se dérobait le plus souvent, il ne restait que la douceur de l’air, qui s’offrait à elle, en pure perte.

L’absence de Nicole finissait par avoir raison du sommeil de Jacques. Il ouvrait alors grand les volets, s’avançait sur le balcon, constatait la météo, toujours au beau fixe. Cela faisait deux semaines que les Rosen vivaient ainsi, dans la réplique des jours.

Ils avaient fait l’acquisition de la villa peu avant l’été. L’idée était venue de Jacques, il avait trouvé cette annonce, « villégiature, charme, ensoleillé, proche mer », le rendez-vous fut pris, Nicole avait suivi. Elle avait vu l’océan pour la dernière fois du temps où elle était encore Nicole Rolz, il n’en restait qu’une survivance, une douleur repliée au fond d’elle-même. Jacques s’attendait à un refus, mais Nicole ne dit rien. Elle avait appris à mettre à distance les souvenirs qui vous submergent, les observer de loin, comme une mer qui se retire et ne vous atteindra plus.

Il y eut un court trajet en train, un bruit de moteur assourdissant, autant que le silence qui avait suivi, la main de Nicole devenue moite entre celle de Jacques et la banquette du taxi. Puis cette femme qui parlait d’une voix ébréchée par le tabac, de double exposition, de patine ambrée, de kiosque et de mimosas. Il était aussi question de vieille dame et de droits de succession. La maison n’avait pas encore été vidée, il restait le crucifix au-dessus du lit de la chambre et un fauteuil éculé dans le belvédère où elle devait avoir ses habitudes après déjeuner. On y voyait les cimes des maisons, les arbres penchés par le vent et la mer indéfinie entre les feuillages. Les rues alentour étaient immobiles à la mi-journée, l’été ne s’était pas encore déclaré. Le front de mer offrait un panorama sur la ville, nichée à la saignée de deux collines qui dominaient le paysage. Les commerçants, figés derrière leurs devantures, attendaient la saison. « C’est très calme », souffla Nicole. Calme comme un bord de mer dépourvu de vacanciers. Jacques crut percevoir une légère déception, il rappela qu’à cette période de l’année, aucune ville côtière n’échappait à la règle, sur les dizaines de kilomètres arpentés, le constat était le même. Ils se promenèrent dans le bourg avant de repartir et croisèrent quelques âmes, des chiens tenus en laisse, des coureurs suivant le lacis des promenades. À l’arrière-plan, le bruit régulier du ressac qu’on finissait par ne plus remarquer.

 

Nicole rappela la petite qui était déjà chaude, elle déposa un chapeau à ruban sur sa tête brune d’enfant. Sabine résista un peu avant de disparaître à nouveau derrière les bosquets. Jacques, qui observait la scène depuis la cuisine, apparut sur la terrasse. « Regarde-moi ça, elle est recouverte d’aiguilles de pins. » Nicole se retourna, constata et dit qu’elle s’en chargerait quand la chaleur serait retombée. À l’achat de la villa, Jacques avait souhaité engager du personnel de maison, « tu vas t’user à entretenir tout cet espace », que savait-il de l’usure ? Nicole s’était cabrée contre cette requête, l’espace, l’entretien, ce n’était pas la question. Elle ne s’envisageait pas à la tête d’une armée de domestiques. Ces codes-là devaient lui demeurer étrangers. Pour le reste, elle avait abdiqué. Son mari parlait de « caprice ». Mais un caprice inversé. Jacques, qui était bien élevé, mettait l’insistance dans la même catégorie que l’indiscrétion : celle du mauvais goût. De guerre lasse, il s’installa sur une de ces chaises en fer forgé, vestige d’une précédente occupation des lieux. « Quelle fournaise », soupira-t-il. Nicole rabattit le auvent. « Voilà qui est mieux », dit-elle. Jacques promit qu’il ferait installer une marquise d’ici la fin de l’été.

Les Rosen étaient parvenus, malgré l’heure de pointe, à s’accaparer un menu territoire de sable. Jacques occupait la zone. Il surveillait de loin Nicole et Sabine qui jouait près d’elle, au bord de l’eau. Sa mère lui faisait signe parfois de ne pas s’aventurer trop loin. La mer n’était pourtant jamais très agitée, les éléments s’ajustaient aux humeurs des vacanciers. Nicole et Sabine étaient imprécises dans le contre-jour. Du revers de la main, Jacques tentait de se protéger des rayons obliques. De temps en temps, Nicole se retournait vers lui, mais son expression était érodée par toute cette clarté. Du visage, il ne restait que les contours et cette chevelure qui retombait sur la poitrine en boucles lasses, blanche sous le tracé du maillot, Rosen, qui avait une aversion pour les corps trop bronzés, s’extasiait sur cette blancheur, « tu ne devrais pas tant t’exposer ». Il ne connaissait pas l’étourdissement provoqué par les heures passées au soleil. La dissolution de l’ennui. L’après-midi passerait ainsi, dans la tiédeur du sable, elle se substituait aux journées passées à la villa, dans le jardin, le désir galopant sur le corps de Nicole pendant la sieste de Sabine. Jacques étreignait la totalité de ce corps de peu de matière avec la constance renouvelée des jours d’été tandis que Nicole niait l’évidence de sa splendeur, préoccupée par l’effacement d’elle-même.

À la fin de la journée, on voyait s’élever dans le creux de la vallée les premières brumes de chaleur, l’été serait particulièrement ardent cette année. Sabine marchait devant Jacques et Nicole, se retournait de temps en temps, déçue de n’être pas remarquée. Nicole était pieds nus sur l’asphalte, le sable lui remontait jusqu’aux chevilles. Rosen, à ses côtés, portait le matériel de plage : le parasol, les serviettes sur l’avant bras, les jouets de l’enfant. Nicole lui avait bien proposé de l’aider mais il avait décliné son offre. Ses mains à elle restaient inoccupées, elles suivaient le rythme du corps qui avançait au tempo des vacances, on aurait dit, sans but. Sa boutonnière qui courait le long de la silhouette était mal refermée, signe d’une négligence générale due à un excès de temps libre. Sabine se retournait de plus en plus souvent, mais cette fois, pour vérifier que le couple n’avait pas disparu, que dans son impatience, elle ne l’avait pas semé comme cela s’était souvent produit par le passé. La température n’était pas retombée et la chaleur, sur la peau, devenait poisseuse. Nicole avait parié 35 degrés. « On parie quoi ? » « Ce que tu veux ». « Je te veux toi ». Ils s’engagèrent dans une valse lente.

« À quoi penses-tu ? » demanda Jacques à Nicole.

Plonger dans ses bras et perdre la mémoire.

Le vent gonflait dans les feuillages, pareil à leurs respirations, apaisées. Jacques abaissa lentement les draps et du bout des doigts, il dessina des cercles sur la peau désormais hâlée de Nicole. « À rien. »

La pièce s’était assombrie. La brise du soir pénétrait par la fenêtre entrouverte avec la rumeur lointaine. Jacques quitta la chambre le premier. Les activités devaient reprendre, c’est la voix encore ensommeillée de Sabine qui tira Nicole de sa torpeur. Fausse alerte. La petite se rendormit aussitôt. Nicole se leva à son tour, enfila son déshabillé et servit, comme dépourvue de conscience, l’apéritif à Jacques qui lisait le journal sur la terrasse. « Tu as vu cette épidémie ? » Comment aurait-elle pu voir, elle qui ne se tenait informée de rien ? Elle le considéra avec curiosité, Jacques prononça le nom scientifique de l’infection, inintelligible et qui ressemblait à un ravage lointain. Face au détachement de Nicole, Jacques poursuivit sur les expositions qu’ils avaient manquées en ville, celles qui s’annonçaient pour la rentrée et sa femme marqua un vague intérêt.

Le jour était retenu dans la lenteur. Perdus, eux aussi, dans un tourbillon d’oisiveté, ils gagnèrent les chaises longues et burent un deuxième whisky. Le ciel s’offrait à eux, dans ses nuances mauves, sans éclat, cousu par le tracé éphémère des avions. Jacques amorça un baiser et dit qu’il fallait réveiller Sabine pour le dîner. Elle s’endormait, après chaque baignade, exténuée. Il arrivait que le sommeil la surprenne en pleine activité, qu’elle s’écroule dans le jardin au milieu des pelles, seaux et râteaux, ou plus tôt encore, sur le chemin du retour, dans les bras de sa mère quand elle acceptait de la porter. Elle renonçait le plus souvent, à cause de ses neuf ans. C’est à Jacques qu’il revenait de la ramener dans son lit, il se délestait du fardeau, fermait les volets à demi, laissait la porte entrebâillée avant de retrouver Nicole et de la pousser dans la même position.

Un baiser sur le front de Sabine, pour la réveiller. Les cheveux avaient collé à cause de la sueur.

© Mercure de France 2017

© Photo : Jean-Christophe Marmara

 

Quatrième de couverture > Près de l'océan, dans sa belle demeure, Nicole semble couler des jours heureux avec son mari et sa fille. Mais les apparences sont parfois trompeuses. Un malaise indicible règne dans ce trio, une tension qui semble liée au passé de Nicole et que tous se gardent bien d'évoquer. D'ailleurs, le voisin ne s'y trompe pas et décèle en cette épouse modèle une autre femme, plus instable qu'il n'y paraît. Il pourrait bien profiter de la situation...

Elsa Fottorino est née en 1985. Journaliste spécialisée en musique classique, elle est reporter pour Classica. On peut également l'entendre au micro de France Musique. Nous partirons est son troisième roman.

Pages choisies par Annick Geille

Elsa Fottorino, Nous partirons, Mercure de France, mars 2017, 152 pages, 15 €

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