Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Charles Foster. Extrait de : Dans la peau d’une bête

EXTRAIT >

Je veux savoir quel effet ça fait d'être un animal sauvage,

C'est peut-être possible. Les neurosciences peuvent y aider, de même qu'un peu de philosophie et beaucoup de poésie à la John Clare. Mais surtout cela implique de descendre dangereusement l'arbre de l'évolution pour arriver dans un terrier à flanc de colline au Pays de Galles et sous les rochers d'une rivière du Devon, d'apprendre ce qu'est l'apesanteur, la forme du vent, l'ennui, la sensation d'avoir de la paille dans le nez, ce que sont le frémissement et le craquement des choses qui meurent.

Écrire sur la nature a généralement été le fait d'hommes arpentant le terrain en conquérants, qui décrivent ce qu'ils voient du haut de leur mètre quatre-vingt ou d'autres faisant comme si les animaux portaient des vêtements. Ce livre est une tentative de voir le monde à hauteur de blaireaux gallois, de renards de Londres, de loutres de l'Exmoor, de martinets d'Oxford et de cerfs nobles d'Écosse et du sud-ouest de l'Angleterre, tous dans leur plus simple appareil ; d'apprendre ce que veut dire cheminer ou piquer à travers un paysage essen­tiellement olfactif ou auditif plutôt que visuel. Il s'agit d'une sorte de chamanisme littéraire et une expérience extraordinairement amusante.

Lorsque nous entrons dans les bois, nous partageons leurs informations sensorielles (lumière, couleurs, odeurs, sons…) avec toutes les autres créatures qui se trouvent là. Mais une seule d'entre elles reconnaîtrait-elle notre description des bois ? Chaque être vivant crée à l'intérieur de son cerveau un monde bien à lui et vit dans ce monde-là. Nous sommes entourés de millions de mondes différents. Les explorer, c'est relever un défi neuroscientifique et littéraire palpitant.

Les neurosciences ont beaucoup progressé : nous savons, ou pouvons supputer intelligemment, à partir de travaux menés sur des espèces parallèles, ce qui se passe dans le nez et les zones olfactives du cerveau d'un blaireau lorsqu'il se déplace dans les bois. Mais l'aventure littéraire ne fait que commencer : décrire les zones du cerveau de l'animal qui s'illuminent sur un scanner IRM quand il flaire une limace est une chose. Brosser le tableau des bois tout entiers tels qu'ils lui apparaissent en est une autre.

Ceux qui, traditionnellement, écrivent sur la nature commettent deux péchés : celui d'anthropocentrisme et celui d'anthropomorphisme. Les anthropocentristes décrivent le monde naturel tel qu'il apparaît aux humains. Ces derniers étant leurs lecteurs, peut-être est-ce avisé du point de vue commercial, mais cela reste assez fade. Les anthropomorphistes supposent que les

animaux sont semblables aux humains : ils leur font porter des vêtements, réels (Beatrix Potter et consorts) ou métaphoriques (Henry Williamson, par exemple), et leur attribuent des récepteurs sensoriels et des capacités cognitives humaines.

Je me suis efforcé d'éviter ces deux écueils et j'ai bien évidemment échoué.

Je décris le paysage tel que le perçoivent un blaireau, un renard, une loutre, un cerf et un martinet. À cette fin, je recours à deux méthodes. Je m'immerge d'abord dans la littérature physiologique pertinente et découvre ainsi ce que l'on a appris dans les laboratoires sur le fonctionnement de ces animaux. Ensuite, je m'immerge dans leur monde. Lorsque je suis un blaireau, je vis dans un terrier et mange des vers de terre. Quand je suis une loutre, j'essaie d'attraper des poissons avec les dents.

Dans l'exposé de la physiologie, la difficulté est d'éviter d'être ennuyeux et inaccessible. Lorsque je décris quel effet cela fait de manger des vers de terre, le défi est de ne pas sombrer dans le ridicule et le saugrenu.

Leurs récepteurs sensoriels procurent aux animaux une palette de couleurs infiniment plus étendue que celle de n'importe quel artiste pour peindre le paysage. L'intimité dans laquelle les animaux vivent avec leur milieu donne à leur peinture une vérité bien plus grande que celle que l'on peut attribuer même à un paysan dont les ancêtres ont travaillé la terre depuis le Néolithique.

Ce livre s'articule autour des quatre éléments qui, dans les traditions anciennes, formaient le monde, chacun représentatif d'un animal : la terre (le blaireau y creuse son terrier et le cerf noble y galope), le feu (le renard qui trotte hardiment dans les zones urbaines illuminées), l'eau (la loutre) et l'air (le martinet commun, parangon de l'habitant des airs, qui dort en vol, s'élève en spirale avec les courants ascendants thermiques la nuit et se pose rarement). L'idée est qu'en combinant convenable­ment les quatre éléments, quelque chose d'alchimique se produit.

Dans le premier chapitre, j'examine les problèmes suscités par ma démarche et m'efforce de régler certains d'entre eux à l'avance. Si ma façon de procéder ne vous gêne pas, vous pouvez entrer directement dans le terrier du blaireau au chapitre 2.

Celui-ci a pour cadre les montagnes Noires du Pays de Galles où j'ai vécu plusieurs semaines en diverses saisons. Au fil des ans, j'ai passé environ six semaines sous terre, certaines au Pays de Galles, d'autres ailleurs. Ce chapitre est un collage des expériences vécues à ces différentes époques. Il recouvre une période de quelques semaines ainsi qu'un retour ultérieur.

C'est un long chapitre. Y sont présentés de nombreux thèmes et autres idées scientifiques applicables aux chapitres suivants – qui seront donc plus courts – par exemple, la notion de paysage formé à partir d'informa­tions olfactives plutôt que visuelles.

Le chapitre 3 est consacré aux loutres, des vagabondes au long cours. Le terme « local » recouvre pour elles un territoire bien plus vaste que celui des autres mammifères étudiés dans ce livre. Elles ondulent le long des plis du terrain et connaître leur itinéraire, c'est savoir comment la terre s'est fripée. Elles vivent immergées dans des solutions diluées du monde même. C'est aussi notre cas, bien que généralement nous ne voyions pas les choses de cette façon. Leurs ancêtres et les nôtres sont sortis de l'eau, mais les loutres y sont retournées – retour incomplet qui me les rend plus accessibles que les poissons.

Ce chapitre a pour cadre le parc national d'Exmoor, où j'ai passé près d'une année entière. On y parcourt largement la région, comme le font les loutres, mais on s'attarde particulièrement autour de la rivière East Lyn, de Bagdworthy Water, des ruisseaux qui s'y jettent après avoir pris leur source sur les hauteurs des landes, et de la côte septentrionale du Devon où la rivière a son embouchure.

Le chapitre 4 est une description du citadin à travers le nez, les oreilles et les yeux d'un renard.

Tout se passe dans l'East End, les quartiers est de Londres, où j'ai vécu de longues années. La nuit, j'y rôdais dans les rues à la recherche de familles de renards.

Dans le chapitre 5, nous retournons dans l'Exmoor puis partons pour l'Écosse, dans l'ouest des Highlands, à la rencontre des cerfs nobles.

Nous les voyons d'ordinaire de notre voiture et croyons mieux les connaître que les créatures qui rampent sur ou sous terre. Notre mythologie confirme et dément tout à la fois cette prétention. Les dieux cornus occupent en effet une place de choix dans notre subconscient. Ils sont grands et bien visibles, mais n'en restent pas moins des dieux et s'éclipsent quand nous croisons leur regard.

J’ai passé une bonne partie de ma vie à essayer de tuer des cerfs. Dans ce chapitre, on assiste à une autre sorte de chasse : une tentative de s'immiscer dans la tête de l'animal plutôt que de lui loger une balle dans le cœur à deux cents mètres.

Le chapitre 6 est consacré aux martinets communs et il a pour théâtre les airs entre Oxford et le cœur de l'Afrique.

Les martinets sont des animaux aériens sans pareils, aussi légers que des méduses microscopiques.

Je suis obsédé par ces oiseaux depuis ma plus tendre enfance. Lorsque j'écris dans mon bureau d'Oxford, un couple niche à un mètre au-dessus de ma tête. Les vols criards qui sillonnent notre rue l'été sont exactement à la hauteur de mes yeux. J'ai suivi les martinets à travers l'Europe et jusqu'en Afrique de l'Ouest.

Ce chapitre s'ouvre sur un ensemble de « faits » que beaucoup jugeront à juste titre sujets à controverse et tendancieux. Je sais fort bien que beaucoup de ces assertions sont âprement contestées. Mais un peu de patience et voyons ce qui se passe.

En m'assignant les martinets comme sujet, je courais à l'échec. C'était idiot de ma part. Aucun mot ne peut décrire leur essence, même de loin – je le précise en guise de circonstances atténuantes pour avoir adopté l'approche exposée dans ce chapitre.

Dans l'épilogue je jette un coup d'œil rétrospectif sur mes odyssées à travers les cinq univers. Ont-elles été entreprises en pure perte ? Ai-je décrit autre chose que l'intérieur de ma tête ?

J'avais espéré écrire un livre dans lequel il n'y ait rien de moi ou presque. Espoir naïf. Mon livre s'est révélé parler (à l'excès) de mon propre « réensauvagement », de la reconnaissance de mon côté sauvage auparavant ignoré, et des pleurs versés sur sa perte. J'en suis désolé.

© JCLattes 2017

© Photo : Charles Foster

 

Quatrième de couverture > "Je veux savoir quel effet ça fait d’être un animal sauvage. Pour cela, je décris le paysage et la vie tels que les perçoivent un blaireau, une loutre, un renard, un cerf et un martinet. Je m’immerge d’abord dans la littérature physiologique pertinente et ensuite, je m’immerge dans leur monde."

Écrite avec profondeur, poésie et humour, cette plongée au cœur de la nature et de la vie animale réveille chez Charles Foster un monde d’intuitions et de sensations à la frontière des espèces. Tour à tour, il va vivre dans un terrier en se nourrissant de vers de terre, chasser dans les eaux glacées des rivières pour soulager une faim insatiable, il va courir à travers les bois poursuivi par une meute de chiens, accomplir un itinéraire mystérieux et olfactif dans les rues de Londres et suivre d’infatigables oiseaux migrateurs.

Qu’est-ce qui nous différencie d’un animal ?

Non que Charles Foster se croit capable de voler ou de ressentir la panique d’un cerf à bout de souffle, mais il sait que lorsque nous échouons à comprendre véritablement l’autre cela nous apprend toujours quelque chose sur nous-mêmes.

Voici l’expérience unique d’une fusion animale vécue par un homme de sciences.

Charles Foster est chargé de cours à Oxford. Il est vétérinaire mais aussi docteur en éthique et en droit de la médecine. Il vit dans une maison merveilleusement bohème avec sa famille de six enfants et ses animaux.

Pages choisies par Annick Geille

Charles Foster, Dans la peau d’une bête, traduit de l’anglais par Thierry Pielat, JCLattès, mai 2017, 250 pages, 20 €

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