Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Amélie Nothomb. Extrait de : Frappe-toi le cœur

EXTRAIT >

Marie aimait son prénom. Moins banal qu'on ne le croyait, il la comblait. Quand elle disait qu'elle s'appelait Marie, cela produisait son effet. « Marie », répétait-on, charmé.

Le nom ne suffisait pas à expliquer le succès. Elle se savait jolie. Grande et bien faite, le visage éclairé de blondeur, elle ne laissait pas indifférent. À Paris, elle serait passée inaperçue, mais elle habitait une ville assez éloignée de la capitale pour ne pas lui servir de banlieue. Elle avait toujours vécu là, tout le monde la connaissait.

Marie avait 19 ans, son heure était venue. Une existence formidable l'attendait, elle le sentait. Elle étudiait le secrétariat, ce qui ne présageait rien – il fallait bien étudier quelque chose. On était en 1971. « Place aux jeunes », entendait-on partout.

Elle fréquentait les gens de son âge aux soirées de la ville, elle n'en manquait pas une. Il y avait une fête presque chaque soir pour qui connaissait du monde. Après une enfance calme et une adolescence ennuyeuse, la vie commençait. « Désormais, c'est moi qui compte, c'est enfin mon histoire, ce n'est plus celle de mes parents, ni de ma sœur. » Son aînée avait épousé un brave garçon l'été d'avant, elle était déjà mère, Marie l'avait félicitée en pensant : « Fini de rire, ma vieille ! »

Elle trouvait grisant d'attirer les regards, d'être jalousée des autres filles, de danser jusqu'au bout de la nuit, de rentrer chez elle au lever du jour, d'arriver en retard au cours. « Marie, vous avez encore fait la vie, vous », disait à chaque fois le professeur avec une fausse sévérité. Les laiderons qui étaient toujours à l'heure la contemplaient rageusement. Marie éclatait de son rire lumineux.

Si on lui avait dit qu'appartenir à la jeunesse dorée d'une ville de province n'augurait rien d'extraordinaire, elle ne l'aurait pas cru. Elle ne prévoyait rien de particulier, elle savait seulement que ce serait immense. Quand elle s'éveillait le matin, elle sentait dans son cœur un appel gigantesque, elle se laissait porter par cet enthousiasme.

Le jour neuf promettait des événements dont elle ignorait la nature. Elle chérissait cette impression d'imminence.

Lorsque les filles du cours parlaient de leur avenir, Marie s'esclaffait en son for intérieur : mariage, enfants, maison – comment pouvaient-elles se contenter de cela ? Quelle sottise de mettre des mots sur son espérance, à plus forte raison des mots aussi mesquins ? Marie ne nommait pas son attente, elle en savourait l'infini.

Aux fêtes, elle aimait que les garçons n'en aient que pour elle, elle veillait à ne donner la préférence à aucun – qu'ils soient tous pâles d'angoisse de ne pas être choisis. Quel plaisir d'être cent fois respirée, mille fois convoitée, jamais butinée !

Il y avait une joie encore beaucoup plus puissante : il s'agissait de susciter la jalousie des autres. Quand Marie voyait les filles la regarder avec cette envie douloureuse, elle jouissait de leur supplice au point d'en avoir la bouche sèche. Au-delà même de cette volupté, ce que disaient ces yeux amers posés sur elle, c'était que l'histoire en cours était la sienne, c'était elle qu'on racontait, et les autres souffraient de se découvrir figurantes, invitées au festin pour en récolter les miettes, conviées au drame pour y mourir d'une balle perdue, c'est‐à-dire d'une brûlure qui ne leur était pas destinée.

La destinée ne s'intéresserait qu'à Marie et c'était cette exclusion des tiers qui la faisait suprêmement jubiler. Si l'on avait tenté de lui expliquer que l'envers de la jalousie équivalait à de la jalousie et qu'il n'y avait pas de sentiment plus laid, elle eût haussé les épaules. Et aussi longtemps qu'elle dansait au centre de la fête, la joliesse de son sourire pouvait donner le change.

Le plus beau garçon de la ville s'appelait Olivier. Élancé, très brun comme un Méridional, il était le fils du pharmacien et reprendrait ce métier. Gentil, drôle, serviable, il plaisait à tous et à toutes. Ce dernier détail n'avait pas échappé à Marie. Elle n'eut qu'à apparaître et le tour fut joué : Olivier tomba fou amoureux d'elle. Marie savoura que cela se vît tant. Dans le regard des filles, l'envie douloureuse laissa place à la haine, et la jouissance qu'elle éprouva à être ainsi contemplée la fit trembler.

© Albin Michel 2017

Production Iconoclast Image © Jean-Baptiste Mondino

 

Quatrième de couverture > « Frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie », Alfred de Musset.

Amélie Nothomb est née à Kobé en 1967. Dès son premier roman Hygiène de l'assassin paru en 1992, elle s'est imposée comme un écrivain singulier. En 1999, elle obtient avec Stupeur et tremblements le Grand Prix de l'Académie française. Frappe-toi le cœur est son 26e roman.

Pages choisies par Annick Geille

Amélie Nothomb, Frappe-toi le cœur, Albin Michel, août 2017, 180 pages, 16,90 €

Aucun commentaire pour ce contenu.