Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Patricia Reznikov. Extrait de : Le songe du photographe

EXTRAIT >

La première fois que j'ai vu Sándor, il essayait de déplacer un piano, seul, dans l'impasse. Il pleuvait à verse.

Lorsqu'il m'aperçut il s'arrêta d'ahaner, se releva en soufflant, et me considéra, les mains sur les hanches, comme un général romain observant ses troupes. Il fit un mouvement du menton et aboya, avec un léger accent, dans ma direction.

– Hé ! Espèce de petit curieux, ça te dirait de gagner un billet de dix ?

Une seconde je le regardai à travers le rideau de pluie, abasourdi. Ce type était dérangé. Il n'était pas question que je me fasse saucer davantage, j'étais déjà plus que trempé et j'avais un devoir de français interminable qui m'attendait chez moi. Je fis celui qui n'avait pas entendu et accélérai le pas.

– Fais pas ta mijaurée, garçon, je vais pas te manger !

Je continuai d'avancer.


– Deux billets, alors ! Deux billets de dix !

Je n'ai jamais su pourquoi la proposition de Sándor, ce jour-là, m'avait retenu. Je m'immobilisai et tournai sur moi-même, regardant ce gros type trempé jusqu'aux os, avec cet accent doux, qui tentait de faire avancer un vieux piano marron dégoulinant d'eau sur les pavés glissants. Lorsqu'il passa sous le jet d'une gouttière et qu'elle éclaboussa son vieux chapeau tout mou, je ne pus m'empêcher de rire. Je n'eus pas pitié de lui, non, Sándor était un homme qui n'inspirait aucune pitié, au contraire, il était de ceux qui vous font immédiatement accéder, par une opération assez mystérieuse, à une dimension supérieure où l'apitoiement n'existe plus.

Je posai mon sac de classe sous un porche et vins en renfort. La pluie tombait droite. Je m'approchai du piano et regardai le bonhomme. J'écartai les bras dans un signe d'impuissance qui voulait dire pêle-mêle : je ne vois vraiment pas comment on va s'en sortir et je ne sais pas très bien par où l'attraper, votre fichu piano. Comme s'il énonçait une évidence, le gros type me fit signe de le prendre par-dessous et de caler le clavier sur mon épaule.

– C'est un petit piano, tu vas voir, on va y arriver !

Je ris tout seul. Un petit piano ! Je m'essuyai les mains sur mon jean et je m'accroupis, les deux pieds dans une flaque. Puis je passai mes mains sous l'instrument.

– À trois, on y va, ordonna Sándor.

Je pris une grande inspiration et au signal, je donnai un coup de reins et le soulevai. Nous avons titubé sur les pavés quelques mètres en direction d'une maison, lui surveillant le trajet, moi à reculons. Au bout d'un moment, je criai :

– Stop ! J'en peux plus !

– C'est bon, garçon, me dit Sándor. On le pose et on recommence dans une minute.

C'est de cette manière, en faisant des pauses régulières, exhortés par ce général du dimanche tombé du ciel, que nous réussîmes à transporter l'instrument jusqu'à la grille en fer forgé d'une petite villa peinte en bleu pâle. Ensuite il fallut le descendre par un escalier étroit et le faire passer par la porte. Le travail achevé, je courus récupérer mon sac de classe. Lorsque je me retrouvai à l'intérieur de la maison, il y faisait sombre. Je m'étirai, le dos endolori. Sans même demander la permission, je m'effondrai, dégoulinant de pluie et de sueur, dans un fauteuil.

– Mazel tov, mon petit vieux ! Mazel tov ! Tu n'as pas trop l'air comme ça, mais tu es costaud finalement pour tes douze ans !

Je lui jetai un regard mauvais.

– Quinze. J'ai quinze ans.

– Ah, oui ? Tu es sûr ?

J'étais sur le point de répliquer, énervé, mais je compris qu'il me cherchait. Je l'observai. Il avait enlevé son vieux chapeau et contemplait la flaque de pluie qui s'agrandissait sous ses pieds. Il essuya son visage trempé d'un revers de la main.

– Ha ! Même Noé n'aurait pas fait mieux le jour du Déluge. Tu imagines, s'il avait fallu faire monter aussi des pianos dans l'Arche ? Et des harpes ? Et des cymbalums ? Avec Dieu, tu sais, il faut s'attendre à tout...

À ce moment, j'entendis un bruit de petits pas précipités derrière moi. Je tournai la tête. Une femme descendait un escalier d'un mouvement gracieux, comme une danseuse. En apercevant le piano, elle poussa un cri.

– Sándor, tu es fou !

– Oui, mais c'est pour ça que tu m'aimes, galambom, ma colombe, non ?

Elle traversa la pièce sans me voir et se jeta à son cou. C'était une très jolie fille habillée un peu comme dans l'ancien temps, avec des longs jupons, un chemisier à pois, un châle et une fleur dans les cheveux. Sándor aurait pu être son père. Le vieux se dégagea et me montra du doigt.

– Dorika, je te présente le petit Monsieur Muscle qui m'a aidé à trimballer ton piano jusqu'ici. Parce que le type des puces, quand il a vu que c'était une ruelle tout étroite qui montait et qu'il y avait des pavés, il a laissé tomber le vieux Sándor et a refusé d'aller plus loin ! Heureusement, Musclor passait par là et, moyennant une coquette somme, a accepté de m'aider ! C'est quoi ton petit nom, déjà ?

Je ne me rappelais pas le lui avoir dit.

– On n'a pas fait les présentations. Je m'appelle Joseph.

– Tu entends ça, Dorika, Musclor s'appelle Joseph ! Un nom de dictateur !

– Arrête Sándor, ce que tu peux être méchant quand tu t'y mets !

La jolie Dorika s'approcha de moi et me tendit la main.

– Merci Joseph. N'écoute pas ce que dit ce vieux bouc. Il ne connaît pas les bonnes manières. Combien est-ce qu'il t'a promis ?

J'hésitai. J'étais soudain gêné devant son beau visage clair à l'idée de demander le salaire de mon travail. Il y eut un moment de flottement. Finalement, je murmurai :

– Vingt francs.

– Ah, non ! J'avais dit dix ! s'insurgea Sándor.

Scandalisé, je me dressai tout ruisselant du fauteuil et je criai :

– Menteur ! Vous m'avez proposé un billet de dix et comme je ne me retournais pas, vous avez crié : deux billets de dix !

Dorika se tourna vers Sándor et lui dit quelque chose en articulant avec ses lèvres, en silence, d'un air courroucé. Puis elle se tourna vers moi.

– Je suis sûre que tu dis la vérité, Joseph. Attends-moi, je reviens.

Et elle partit dans le fond de la pièce. Je restai quelques minutes seul avec le vieux tricheur. Il me dévisageait avec une lueur d'amusement dans l'œil.

– C'est bien, garçon, tu es un bon capitaliste on dirait, et tu sais te débrouiller, surtout avec les femmes... C'est le plus important !

Dorika revint bientôt, avec un porte-monnaie. Elle y prit vingt francs qu'elle me tendit.

– Tiens. Et merci pour ton aide. Je ne sais pas si Sándor te l'a dit, mais aujourd'hui, c'est mon anniversaire. Il m'a fait la surprise de ce piano. Depuis le temps que j'en voulais un !

Elle s'est approchée de l'instrument et l'a essuyé avec le coin de sa jupe. Elle a déchiffré la marque écrite au-dessus du clavier en lettres d'or.

– Oh, c'est un Baldwin. Un piano américain !

– J'en ai cherché un hongrois, mais je n'en ai pas trouvé.

Elle lui a donné un coup avec son châle et s'est mise à rire. Ils se sont étreints de nouveau. Elle m'a lancé par-dessus son épaule :

– Il faut savoir que pour Sándor, le centre du monde se trouve à Budapest ! Tout et tout le monde doit porter un nom hongrois !

– Ah, ça oui, ici dans cette maison, c'est comme ça.

À cet instant, un grincement nous parvint du fond de l'appartement. Je tournai la tête et vis arriver en file indienne au moins sept ou huit chats, de tailles et de couleurs différentes. Celui qui marchait en tête avec dignité s'annonça en miaulant.

– Ah, voilà mes petits apparatchiks ! lança Sándor.

Au son de sa voix, la file indienne se rompit et chacun vint se frotter contre les jambes de Sándor et celles de Dorika.

– Joseph, me dit le vieux, viens que je te présente. Voici Erzsébet, la matriarche, Oszkár, le tigré, Florka, Zoltana, la grise, Farkas, l'enfant trouvé et Orsolya, la rousse. Et le petit, là, c'est László.

– Bon, pendant que vous faites connaissance, je vais vous chercher des serviettes propres et faire du café, annonça Dorika.

Elle partit vers une petite cuisine que je n'avais pas remarquée. Je n'eus même pas le temps de lui dire que je ne pouvais pas rester, qu'un horrible devoir sur Phèdre, sans parler de mes parents, m'attendait à la maison, que les chats étaient sur moi, vifs, curieux, certains ronronnant déjà à pleins gaz. Sándor eut un gros rire.

– Alors, les chats aussi, tu les charmes ? Très bien, excellent ! Tu iras loin ! Mes petits apparatchiks savent flairer la bonne graine de communiste !

Capitaliste, communiste ! J'étais perdu et ne savais pas s'il fallait rire. Je me contentai donc de baisser le nez et de caresser un des chats, Erzsébet ou Zoltana, je ne savais plus.

Dorika revint avec un plateau qu'elle posa sur une table. Elle me tendit une serviette. Je la passai sur mon visage et mon cou et frottai mes cheveux la tête en bas.

– Allez, Joseph, viens boire du café chaud. Il y a aussi des gâteaux que Magda a faits ce matin. Il faut que tu reprennes des forces.
Elle poussa mon fauteuil vers la table. L'odeur de la nourriture me faisait envie. Je n'osai pas dire que je ne pouvais pas rester.

– Je vous préviens, les amis, dans cinq minutes, j'ouvre ce piano et je joue ! Et même, je chante ! déclama Dorika, très gaie.

J'avais commencé à boire mon café, timidement. Je ne sais pas ce qui me prit. C'était peut-être le surgissement d'une sorte de bonheur étrange, tout à fait improbable et imprévu, une sorte de douce ivresse que je n'avais jamais connue. J'annonçai d'un trait :

– Si vous voulez, je peux vous jouer un morceau de Chopin.

Dorika battit immédiatement des mains. Elle s'écria :

– Oui, magnifique ! Viens, Joseph, essaie le piano !

© Albin Michel 2017

© Astrid di Crollalanza

 

Quatrième de couverture > En 1977, Joseph a quinze ans et tente de fuir une famille où règnent le silence et l’incompréhension. Accueilli dans la maison de l’Impasse des artistes à Paris, il trouve sa place dans une tribu d’originaux, tous exilés au passé douloureux : Sergueï, le vieux Russe blanc, Magda, la Viennoise rescapée de la guerre, Angel, le peintre cubain, et la mystérieuse Dorika, sur lesquels veille Sándor, un Hongrois caractériel et généreux, obsédé de photographie. Au récit de leurs histoires terribles et merveilleuses, Joseph panse ses blessures et fait l’apprentissage de l’amour. Éducation sentimentale et esthétique, réflexion sur la solitude et l’exil, mais aussi ode à la photographie du XXe siècle, celle d’André Kertész ou d’August Sander, ce roman poignant, empreint d’humanisme baroque et de poésie, nous transporte dans une Mitteleuropa pétrie de culture et de nostalgie.

Patricia Reznikov est franco-américaine. Elle est l’auteur de La nuit n’éclaire pas tout (prix Cazes-Lipp) et La Transcendante. Le songe du photographe est son septième roman.

Pages choisies par Annick Geille

Patricia Reznikov, Le songe du photographe, Albin Michel, août 2017, 327 pages, 21,50 €

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