Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Junko Takahashi. Extrait de : La méthode japonaise pour vivre cent ans

EXTRAIT >

Le plus beau jour de ma vie, c’est aujourd’hui.

Telle était mon expression favorite à l’âge de 5 ans. Je l’avais sûrement entendue quelque part, probablement à la télévision, et je me la répétais tous les jours : devant une glace que ma mère m’avait achetée, pour un jeu que j’avais remporté ou une luciole croisée en bordure de chemin.

Ainsi, tous les jours, je vivais le plus beau jour de ma vie... Mais, les années passant, j’ai eu de plus en plus de mal à garder intacte cette étincelle, à savoir me réjouir des petits riens. Des décennies plus tard, je repense à cette expression sans même me souvenir de la dernière fois où je l’ai prononcée. Est-ce à dire que si je vis une longue vie, elle ne sera plus aussi joyeuse qu’avant ? À moins que...

Je me suis rappelé Les Voyages de Gulliver, que j’avais lus il y a bien longtemps. Dans le livre de Jonathan Swift, des personnages immortels, les Struldbruggs, sont condamnés à souffrir éternellement tous les maux de la vieillesse. L’histoire souligne les aspects négatifs du vieillissement et décrit l’immortalité non pas comme une jeunesse éternelle mais comme une tare, une perspective terrifiante pour le héros du roman.

Quoi qu’il en soit, c’est universel : depuis la nuit des temps, aussi bien en Orient qu’en Occident, l’être humain a toujours nourri le désir d’une vie éternelle. C’est ce qui est mis en évidence dans le recueil de chroniques et mythes le plus ancien du Japon, le Kojiki – écrit au VIIIe siècle –, avec l’histoire d’un empereur qui envoie ses hommes à la recherche d’un élixir de jouvence.

Une autre légende raconte que le premier empereur chinois, Qin Shi Huang, qui vécut au IIIe siècle avant J.-C., prenait des pilules dans le but d’obtenir la vie éternelle... Un objectif jamais atteint bien sûr, puisqu’il est même mort d’une intoxication au mercure, l’un des composants de ses pilules miraculeuses. C’est ainsi que beaucoup ont convoité l’immortalité sans penser aux risques encourus.

Par ailleurs, un élixir d’immortalité apparaît aussi dans le récit Taketori Monogatari (Le Conte du coupeur de bambous), considéré comme le plus ancien du Japon, mais l’exemple est utilisé pour démontrer que vivre éternellement sans les êtres qui nous sont chers n’a aucun sens... C’est l’histoire de la Princesse de la Lune, une enfant trouvée au creux d’un bambou et recueillie par un couple de vieillards. La fillette grandit et devient une belle jeune femme aux nombreux prétendants. Mais la tristesse s’empare d’elle lorsqu’elle est obligée de retourner d’où elle vient : sur la Lune. Lors de son départ, elle offre comme cadeau d’adieu un élixir de vie éternelle à l’empereur qui l’adorait. Abattu par le départ de sa bien-aimée et convaincu qu’une vie éternelle sans elle ne vaut pas la peine d’être vécue, il détruit l’élixir.

Vie éternelle ne rime pas forcément avec bonheur. Si l’on est malheureux, vivre longtemps ne sera que douleur, comme l’a découvert Gulliver durant son séjour chez les Struldbruggs.

Par conséquent, l’objectif doit être de vivre longtemps tout en profitant de chaque instant. Au Japon, pays où le nombre de centenaires atteint un record, ceux-ci savent encore jouir de la vie. Naturellement, ils ont tous des problèmes liés à l’âge ; cependant, ils ne vivent pas en luttant contre la vieillesse mais plutôt à ses côtés.

J’ai voulu écrire ce livre pour montrer comment ces centenaires japonais abordent le vieillissement tout en continuant de pro ter au mieux de la vie. En analysant leur mode de vie, leurs habitudes alimentaires, leur philosophie et les secrets de leur longévité qu’ils livrent sans tabou, forts de leurs cent années d’expérience, on s’aperçoit qu’ils ont beaucoup à nous apprendre sur les moyens de vivre plus longtemps et – plus important – de profiter de cette longévité.

 

LES CENTENAIRES AU JAPON

En 2016, le pays nippon a de nouveau battu le record mondial du nombre de centenaires : 65 692 au total, d’après les données publiées par le ministère de la Santé, du Travail et du Bien-être. Ce chiffre met en évidence une extraordinaire augmentation depuis le début du recensement en 1963 : il y a aujourd’hui 402 fois plus de centenaires qu’à cette époque et leur nombre n’a cessé d’augmenter depuis 1971.

Un accroissement aussi spectaculaire a été jusqu’à affecter les décisions du gouvernement. Depuis 1963, chaque troisième lundi du mois de septembre, quand les Japonais célèbrent le Jour des Anciens, une petite tasse à saké en argent est offerte au nom du Premier ministre à toute personne ayant atteint 100 ans. Or, en 2015, une consigne a été donnée : changer pour un matériau meilleur marché – du métal plaqué argent – car le coût représenté par ce geste symbolique avait fortement augmenté cette année-là en raison du grand nombre de nouveaux centenaires : plus de 30 000 personnes, 200 fois plus que les 150 honorées au lancement de cette coutume !

Il n’empêche que le fait que la vie des Japonais soit de plus en plus longue est une heureuse nouvelle. Selon une étude, 20 % de ces centenaires ont une vie autonome – nul besoin d’aide pour prendre leurs repas ou faire leur toilette et aucun problème cognitif (ils ont toute leur tête, comme on dit)... Cependant, nombre d’entre eux se plaignent de voir et d’entendre moins bien qu’avant, même s’il en existe aussi qui n’ont aucun de ces problèmes. Et aujourd’hui, il est fréquent de voir des cas de centenaires – notamment dans les médias – qui continuent d’exercer leur profession ou qui établissent de nouveaux records mondiaux dans telle ou telle discipline sportive.

Quand j’ai commencé à me documenter sur les centenaires actifs et sur les clés d’une telle longévité, j’imaginais découvrir facilement ce qu’ils avaient en commun – par exemple, leur alimentation, le nombre d’heures de sommeil et les exercices qu’ils pratiquent – et concocter la recette pour vivre cent ans à partir de ces informations.

Mais cette certitude s’est très vite effondrée, dès que j’ai interrogé la première centenaire de mon enquête. Et ma confusion n’a fait que s’accroître à mesure que je rencontrais d’autres centenaires, car s’il y a bien une chose que j’ai comprise c’est que chaque personne a un mode de vie bien singulier – ce qui est tout à fait logique au demeurant.

C’est la remarque que m’a faite le gérontologue Nobuyoshi Hirose, du Centre de recherche sur les supercentenaires de l’université Keio à Tokyo, quand je lui ai fait part de mon étonnement de ne rien leur trouver en commun. Ce scientifique, qui a suivi plus de 800 centenaires, est arrivé à la conclusion que chacun a ses propres habitudes et qu’il y a autant de façons de vivre que de centenaires. Certains sont réglés comme du papier à musique, d’autres agissent à l’instinct, dorment quand ça leur chante, mangent à n’importe quel moment et uniquement ce qui leur plaît ; certains aiment consommer de l’alcool tandis que d’autres n’en boivent pas une goutte.

Après de nombreux entretiens avec ces Japonais très âgés, je leur ai tout de même trouvé des points communs, autres que leur âge très avancé : ils ont l’esprit ouvert et sont très combatifs. Ils semblent avides de jouir de la vie et, partant de là, ils ne se soucient guère de leur âge.

Ils m’ont donné l’impression d’être libres et honnêtes. Honnêtes dans le sens où ils écoutent leurs désirs et ne se mentent pas à eux-mêmes. S’ils ont envie de faire quelque chose, ils le font sans se préoccuper de ce que pensent les autres.

Il est parfois difficile de faire ce que l’on a envie au Japon, où les gens qui se différencient trop des autres sont mal perçus – comme le dit ce vieux proverbe : « Le clou qui dépasse reçoit toujours un coup de marteau. »

Cette phrase résume bien la société japonaise et sa culture qui accorde une si grande importance à l’harmonie générale. Le côté positif, c’est que les gens veillent à ne pas nuire à autrui, mais un inconvénient majeur subsiste : ils ont tendance à ne pas vouloir se distinguer et à agir en pensant au qu’en-dira-t-on. Ainsi, il y a beaucoup de règles tacites qui brident le comportement des Japonais.

Au regard de cette situation, les centenaires avec qui j’ai parlé sont beaucoup plus libres que ceux des générations précédentes, et sont résolus à assumer la responsabilité et les conséquences de leurs actes.

J’ai entendu plusieurs d’entre eux dire : « Je suis extravagant. » Eux-mêmes se voient comme des originaux. S’ils ont acquis cette force de caractère, c’est sûrement dû, en grande partie, au contexte social dans lequel s’est déroulée leur longue vie : le Japon a connu de grands changements et des périodes difficiles lors de son histoire contemporaine.

© Albin Michel 2017

© Photo : Sonia Narang

 

Quatrième de couverture > Le Japon est le pays qui compte le plus de centenaires. Et ce qui est frappant, c’est surtout la qualité de vie de ces personnes très âgées, nettement supérieure à celle des autres citoyens du monde. La journaliste Junko Takahashi a interrogé plusieurs centenaires japonais sur leurs habitudes : Quelle est leur alimentation ? Combien d’heures dorment-ils chaque nuit ? Quelles sont leurs croyances ? Comment ont-ils vécu la guerre ? Quelle vie professionnelle ont-ils eue ? Sont-ils toujours actifs professionnellement ? Qu’aiment-ils ? Que détestent-ils ? Comment organisent-ils leurs loisirs ? Etc. C’est à toutes ces questions que répondent Mieko Nagaoka (100 ans) qui a battu le record du 1 500 mètres nage libre dans la catégorie des 100 ans, Hidekichi Miyazaki (104 ans) qui a couru un 100 mètres en août 2014 et aspire à courir avec Usain Bolt, Shigeaki Hinohara (104 ans), connu comme « le centenaire le plus occupé du Japon », ou la photographe Tsuneko Sasamoto (100 ans), dont la devise est « il n’est jamais trop tard pour apprendre »… Une approche très pratique. Avec, à la fin de chacun des 9 chapitres, « 10 commandements » pour suivre les conseils de ces doyens. Un cahier photo vous permet de faire davantage leur connaissance. Laissez-vous entrainer au pays du soleil levant dans une aventure authentique dont les maîtres mots sont longévité, santé et philosophie de vie.

Junko Takahashi est une journaliste japonaise qui travaille pour plusieurs médias japonais et internationaux : BBC, CNN, ABC, RTVE, RAI et Discovery Channel. Elle vit à Tokyo.

Pages choisies par Annick Geille

Junko Takahashi, La méthode japonaise pour vivre cent ans, traduit de l’espagnol par Séverine Rosset, Albin Michel, octobre 2017, 297 pages, 17,50 €

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