Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Philippe Sollers. Extrait de : Lettres à Dominique Rolin

EXTRAIT >

Avant‐propos

Peu à peu paraissent au grand jour la singularité et la profondeur de l’amour entre ces deux écrivains : Dominique Rolin et Philippe Sollers.

Leur rencontre a lieu le 28 octobre 1958, lors d’une réception organisée par Paul Flamand, alors directeur des Éditions du Seuil. Philippe Sollers a vingt‐deux ans, il est l’auteur d’un récit (Le Défi) et d’un roman (Une curieuse solitude) présentés avec ferveur par François Mauriac et Louis Aragon. Dominique Rolin, née à Bruxelles, a quarante‐cinq ans ; elle est l’auteur d’une œuvre romanesque déjà substantielle : son premier roman, Les Marais, a paru en 1942 et dix ans plus tard le Prix Femina lui sera attribué pour son roman Le Souffle. Elle est veuve du sculpteur et dessinateur Bernard Milleret, décédé en mars 1957.

D’emblée les amants souscrivent à ce que dans leurs lettres ils appelleront « l’axiome » ou « le plan », à savoir le lien mystérieux, indissoluble, entre amour, écriture, expérience intérieure et travail : enjeu de deux œuvres sans commune mesure, liées cependant d’une manière très particulière que l’ensemble de cette correspondance met en lumière.

Tous les deux habitent Paris. La plupart du temps, leurs rencontres ont lieu dans l’appartement de Dominique Rolin, rue de Verneuil, endroit souvent appelé « le Veineux » dans les lettres. Ils voyagent ensemble : d’abord en France, en Hollande, en Espagne (à Barcelone surtout) et, à partir de 1963, ils séjourneront deux fois par an (au printemps et en automne) à Venise, ville magique qui jouera un rôle déterminant dans l’élaboration des deux œuvres.

Quand s’écrivent‐ils ? Chaque fois qu’un des deux s’absente de Paris : quand Sollers est à l’île de Ré (Le Martray) ou en voyage ; lorsque Dominique Rolin est à Bruxelles ou à Juan‐les‐Pins, dans la villa La Vigie de Florence Gould. Les échanges sont fréquents : une lettre par jour, parfois deux, ponctuées de plusieurs conversations au téléphone.

Dans le présent volume ont été rassemblées deux cent cinquante‐six lettres choisies de Philippe Sollers à Dominique Rolin, écrites entre 1958 et 1980 ; elles couvrent ainsi la période qui va de la rencontre des deux écrivains jusqu’à la veille de la publication par Ph. Sollers de Paradis — et la parution d’un des meilleurs romans de Dominique Rolin, L’Infini chez soi. Époque intense, tumultueuse. Lisant ces lettres incisives, émouvantes, rythmées, drôles souvent et d’une grande acuité, le lecteur suivra non seulement la genèse et l’histoire d’un amour hors norme, illuminé par son « axiome », mais aussi, peut‐être surtout, l’évolution surprenante d’une œuvre, d’un corps et d’un esprit traversant par bonds audacieux — aussi instinctifs que savamment calculés —la maladie et les épreuves (dont celle de l’hôpital militaire en 1962), les amitiés et les inimitiés, les fidélités, les pressions et les ruptures ; il y aura enfin, à chaque étape, les « passions fixes » : l’expérience de la littérature jusqu’à ses limites, la passion du savoir et du non‐savoir, celles enfin du continent féminin, de la Chine, de la politique, de la science, de la Bible, de l’Histoire...

Plus précisément, ces lettres éclairent d’une façon inédite les partis pris esthétiques de Sollers et les enjeux biographiques et stratégiques que ceux‐ci ont impliqués. Au début, par exemple, nous assistons à la mise en place de tout ce qui viendra program‐ mer son roman Le Parc et ses deux parties : la nuit, le jour. Plongé dans une expérience complexe, Sollers écrit depuis son lit à l’hôpital militaire de Belfort une lettre qui curieusement annonce déjà ce que seront Lois, H et même Paradis : « En fermant les yeux, on retrouve immédiatement, en solutions fragmentées, tout le bric‐à‐brac, tout le grand foutoir de l’esprit de l’humanité. Il faudrait — mais c’est impossible — en essayer l’approximation écrite » (1er mars 1962). Ce sera possible, après les tours et détours qui s’imposeront et que le lecteur découvrira dans le détail.

Un pas important est franchi avec Drame, roman dédié à Dominique Rolin : « Ce sera [...] », dira Sollers, « une série de chants (comme dans l’Énéide !) intérieurement distingués par les valeurs rythmiques. Beaucoup plus directement poësie que ce que j’ai fait jusque‐là... » (lettre du 2 janvier 1963). Pour ce faire il faudra, écrira‐t‐il un peu plus tard en préparant Nombres, non seulement « réciter un certain type d’expérience — mais encore inventer la “culture” qui l’accepterait et la comprendrait » (27 juillet 1964). On entend se manifester ici l’urgence « révolutionnaire », avec ses futurs malentendus, nombreux mais fertiles. La « révolution » n’est d’ailleurs pas seulement politique, elle touche le sujet, elle est personnelle : l’arrivée de Julia Kristeva dans la vie de Philippe Sollers (ils se marieront en 1967) mettra « l’axiome » à l’épreuve, mais celui‐ci tiendra : « Nous ne pouvons pas entrer dans “le malheur” », écrira Sollers, « car le malheur est une infirmité de la main dans la possibilité du dehors. Or nous sommes dehors [...] » (6 juillet 1967). Ce « dehors » c’est aussi, sur le plan culturel et politique cette fois, la Chine. Toujours en ce même mois, Sollers affirme : « Ma fascination, en ce moment, revient sur la Chine — et je reprends comme je peux ma “lecture” du chinois — langue étonnante, massive, et qui permet de passer “dans les coulisses” de notre langue » (15 juillet 1967). C’est dans Lois, dans H et dans Paradis que ces coulisses se révéleront au grand jour ; leur exploration aura, comme j’ai pu le montrer ailleurs1, une répercussion lisible, très personnelle, dans les romans de Dominique Rolin. Une connivence qui éclaire aussi sans aucun doute ce que Sollers énonce dans la lettre du 23 mars 1972 : « [...] je voudrais en faire maintenant, avec toi, une scène de plus en plus ouverte, sans précédent avec ce que j’ai fait, une grande scène d’aventure avec des rayons divergents partout. » Quelques mois plus tard, le 10 juillet 1972, le titre de cette nouvelle scène est annoncé comme suit : « [...] H (première fois que je t’écris ce titre décidé par toi et pour toi) [...]. »

Après les textes limites, tels Drame et Nombres, qui signifient leur propre engendrement et manifestent le « mouvement de germination » dont ils sont le lieu et avec lequel le sujet, dans son éclipse même, tend à coïncider, Sollers mettra ces structures expérimentales en question, ou plutôt : il les ouvrira afin de scander l’Histoire millénaire dans un grand « poème‐roman » continu, habité d’innombrables « épisodes » et jouant de plu‐ sieurs niveaux de langage, de pensée.

Dès le 14 avril 1973, au moment même de la parution de H (qui avait fait entendre pour la première fois cette voix de « speaker » une et multiple), un nouveau projet est annoncé à Dominique Rolin : il y est question de la notion grecque Aiôn (qui signifie « temps », « temps de vie », « force de vie », « éternité »...) ; le 5 juillet de la même année apparaît un titre précis, qui se réfère à Dante : Paradis. Deux jours plus tard l’écrivain hésite : « Je n’arrive pas à me faire à Paradis comme titre : le nouveau surgira à l’improviste, peut‐être » (7 juillet 1973). Mais rapidement le doute s’évanouit : Paradis paraîtra en feuilleton, de 1974 à 1980, dans la revue Tel Quel, avant la publication en volume, début 1981.

Les lettres à Dominique Rolin accompagnent ce déploiement « écrit‐parlé » d’un sujet nouveau, traversant toute l’Histoire (avec ses trouées lumineuses, mais aussi ses régressions, ses impasses et ses catastrophes) et dont l’énonciation assume différents styles et tons : tour à tour elle sera épique, méditative concentrée, ou ironique satirique, selon des lignes à la fois denses et fluides, non ponctuées, mais nouées de rimes et de jeux signifiants. Sollers avait prévenu : « J’essaye de penser rythmiquement l’histoire‐épopée roulante, mais il faudrait aussi que chaque séquence ait la légèreté d’un poème chinois » (16 juillet 1972).

Cinq ans plus tard, Dominique Rolin reçoit une étrange confidence : « Souvent je me dis que je vais faire quelque chose de plus “enlevé”, “clair”, “facile”, tu vois, un de ces livres qu’on “aime avoir écrit” parce que les autres vous disent “ah ! c’est vous qui avez écrit ça ?”. Je pense paragraphes, je pense chapitres, personnages, “atmosphère”... Et puis, tout s’écroule, et je reviens à mon monstre, c’est lui qui me tient, il ne me lâche plus une seconde, je suis son secrétaire » (11 août 1977). Cependant, six ans après cette déclaration et deux ans après la sortie du « monstre », se produit un véritable coup de tonnerre éditorial : c’est la parution de Femmes (1983), chef‐d’œuvre qui ouvre une nouvelle phase, un nouveau « temps » pourrait‐on dire, celui des romans — sans cesse accompagnés de textes critiques et d’essais — où l’écrivain, tout en continuant à scander Paradis, braque ses faisceaux de laser sur l’imposture sociale et les brouillages subjectifs (sexuels) de ses contemporains, proposant à qui veut l’entendre de véritables traités de « contre‐folie ».

La lecture des lettres à Dominique Rolin permettra, on le voit, de mieux saisir la cohérence d’un projet à long terme, lequel s’affirme, s’affine et se diversifie au cœur d’une vie où virages et contradictions ne manquent pas. Un exemple significatif : si, le 20 juillet 1977, Sollers dénonce violemment « la phrase française, le vocabulaire français, la niaiserie syntaxique française », il déclarera, le 8 août 1979, vouloir « refaire tout le parcours du français comme langue, de Villon à aujourd’hui ». Contrat honoré dans les livres nombreux qui verront le jour après 1983.

Précisons que la présente édition d’un choix de lettres de Philippe Sollers n’a nulle prétention « scientifique ». Les notes concises au bas de la page tentent, avec un maximum de clarté, de présenter les personnes, événements et publications auxquels il est fait allusion. Sauf rares exceptions, aucune note n’accompagne les noms des grands écrivains, artistes, musiciens et philosophes, contemporains ou passés. Un simple index permet de les repérer. Les éléments dans les dates en tête des lettres ont été conjecturés à partir des réponses de la romancière ou de ses annotations sur les lettres de Sollers ; ces brèves annotations de Dominique Rolin, que l’on découvre souvent en tête, parfois en bas des lettres, sont reproduites dans une police différente. Quelques erreurs évidentes ont été corrigées, mais l’orthographe, la ponctuation, le jeu avec les capitales et les minuscules, ainsi que les divers soulignages, ont été respectés.

Et Dominique Rolin ? Un prochain volume lui donnera pleinement la parole. Mais cette parole est déjà présente, comme en filigrane, dans les lettres de Sollers. N’avait‐elle pas écrit le 22 juillet 1978 : « Je relis sans arrêt tes lettres. Chacune d’elles contient quelques graines de pollen de Paradis, envoyées par ta plume‐pistil en or massif, rayonnant. Tu ne peux imaginer la force et la confiance que cela me donne. » Voici donc le premier chapitre d’une longue et inclassable aventure amoureuse, unique dans l’histoire littéraire française.

Frans de Haes

 

Bordeaux, Vendredi (28 décembre 1962).

Amour,

J’aimerais que tu aies un signe de moi en rentrant au Verneuil, mais les journaux sont pleins, maintenant, de « perturbations affectant les PTT ». Tant pis : ce mot parmi l’avalanche. La situation, aujourd’hui, est un peu meilleure. Je crois avoir coupé à la grippe, et je me suis remis au travail, cet après-midi, avec une sorte de bonne humeur. Les séjours à Bordeaux ont pour moi leur couleur particulière (très différente de ceux à Ré, par exemple). Il faut dire que je retrouve très exactement, ici, les bases mêmes, les dimensions de mes projets d’« adolescent ». C’est à la fois ancien et proche. Je tâtonnais, il me semble, dans un désespoir plein d’enthousiasme et de mauvais goût : persuadé d’être appelé à une destinée hors pair (une parenté naturelle, et sans le moindre humour, avec le « génie »), conscient d’une déficience et d’une faiblesse – d’un ennui d’être – représentées parfaitement par une architecture noire et rigide parmi laquelle j’allais sans rien voir. Le problème le plus grave que je me suis posé – que je me pose toujours – revient, depuis cette époque, à celui-ci : comment est-il possible, alors qu’on a logiquement et concrètement l’expérience du meilleur, la certitude évidente d’une vérité absolue ; comment est-il possible qu’on en soit malgré tout réduit à rester dans le décor archi-connu et gâteux du temps ? Bien entendu, une telle question appelle aussitôt sa réponse – naturelle, claire : c’est que l’expérience dont on se réclame, la vérité qu’on prétend avoir ne sont pas, justement, celle qui, etc... Et pourtant... je ne sais s’il existe beaucoup d’esprits comme le mien, que leur existence irrite par ce qu’elle a de théâtral et d’obligatoire – d’obligatoire surtout. Le suicide ? J’y pensais beaucoup à cette époque (entre 16 et 20 ans). Mais QUI tue QUI ? Au nom de quoi (c’est encore attacher trop de prix à la pièce que d’en être l’attraction se prenant au sérieux) ? Etc... Enfin, le fameux monologue d’Hamlet – que tout le monde ânonne sans le comprendre – « to dream « to sleep ? to dream ? » m’a toujours paru d’une vérité pratiquement physiologique : peut-être – et je le crois fermement – à cause d’une familiarité précoce, presque monstrueuse avec la fièvre, le délire, le sommeil. « The pains of sleep », c’est le titre d’un poëme de Coleridge. Les aventures inexprimables (et, je dois dire, troubles) qu’il m’arrive de vivre en dormant – en plongeant – jouent un rôle d’immensité intime, objective assez inquiétante. Difficile de croire – alors que le corps a disparu de l’esprit – que l’esprit puisse, lui aussi, disparaître complétement avec le corps etc... Banalités, mais qui constituent, dans cette ville, le fond d’un décor ancien, décor que j’ai hanté, que je hante comme le personnage interchangeable d’une très ancienne histoire... Impression dominante que quelque chose se jour en nous, à travers nous (cf l’Intermédiaire). Quel problème ! Mais je n’en finirais pas. Tu ES ce qui fait que je peux parler de ceci, que je peux penser à un point lumineux, immédiat, tangible. Te rends-tu compte de la chance et de l’importance que tu représentes à mes yeux ? Les poëtes ont tous eu raison, eux qui s’embarquaient sur cette mer de l’esprit avec un seul rythme portés, peu importe sous quelle forme, par l’amour, etc... Finie, la dissertation. Je t’adore – t’embrasse – Ph

© Gallimard 2017

© Photo : F. Mantovani

 

Quatrième de couverture > Ce volume réunit deux cent cinquante-six lettres de Philippe Sollers à Dominique Rolin, depuis la rencontre des deux écrivains, en 1958, jusqu'à la parution de L'Infini chez soi de Dominique Rolin et la fin de la rédaction de Paradis par Sollers, en 1980. Ces lettres incisives, émouvantes, rythmées, drôles souvent et d'une grande acuité, donnent à voir un amour hors du commun, mais aussi l'évolution surprenante d'une œuvre, d'un corps et d'un esprit traversant par bonds audacieux ses "passions fixes" – la Chine, la politique, la science, la Bible, l'Histoire – et l'expérience de la littérature jusqu'à ses limites. Et Dominique Rolin ? Sa parole, déjà présente, en filigrane, dans les lettres de Sollers, s'exprimera pleinement dans un prochain recueil. Voici donc le premier chapitre d'une longue et inclassable aventure amoureuse, unique dans l'histoire littéraire française.

Pages choisies par Annick Geille

Philippe Sollers, Lettres à Dominique Rolin, 1958-1980, édition établie, présentée et annotée par Frans De Haes, Gallimard, NRF, novembre 2017, 400 pages, 21 €

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