Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Jean Chalon. Extrait de : Ultimes messages d’amour

EXTRAIT >

Comme les humains, les arbres ont une jeunesse, une maturité, une vieillesse. Un charme est adulte à vingt ans, un frêne à trente, un chêne à cinquante. Mais contrairement aux humains toujours pressés, les arbres prennent leur temps et c’est peut-être pour cela qu’ils sont pour nous des images de calme et de sérénité. Ce qui ne les empêche pas, mais oui, d’avoir une vie sexuelle comme le rapportent James Gourier, Patrice Hirbec, Bernard Labrosse et Édith Montelle dans leur ABCdaire des arbres (Flammarion) : « Les arbres, comme les animaux, ont une sexualité. Ils donnent naissance à de nouveaux individus par la rencontre de deux gamètes, l’une femelle et l’autre mâle, grâce à leurs fleurs ».

Et puis, comme les hommes, les arbres rêvent. Ce n’est pas moi qui l’affirme, mais Michelet qui constate que les arbres « gémissent et se lamentent. On croit que c’est le vent, mais c’est souvent aussi leur circulation intérieure, moins égale qu’on ne le croit, les troubles de leur sève, les rêves de l’âme végétale ».

Voilà qui ouvre un grand débat : les arbres ont-ils une âme? C’est à se demander si Dieu n’a pas pris l’arbre pour modèle afin de créer l’homme? Les arbres étaient là, bien avant nous, et seront là bien après !

L’arbre est la preuve même de l’éternité et c’est pour cela que les mystiques ont cherché refuge, ou illumination, dans les forêts. Saint Bernard a montré le chemin quand il affirme : « Vous trouverez plus de choses dans les forêts que dans les livres ; les arbres vous apprendront ce que les maîtres ne sauraient enseigner ».

Plus tard, en Amérique, Henry Thoreau exauce ce souhait de saint Bernard quand, en 1845, il décide de se retirer dans les bois qui entourent l’étang de Walden, « Je m’en allais dans les bois parce que je souhaitais délibérément ne faire face qu’aux faits essentiels de la vie et voir si je pouvais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, et non découvrir, quand je viendrais à mourir, que je n’avais pas vécu ».

Après saint Bernard et Henry Thoreau, les prophètes et les poètes, de Ronsard à Brassens, n’ont pas cessé de chanter les arbres et de craindre pour leur disparition. Plus proche de nous que les Upanishad, saint Bernard et Henry Thoreau, voilà George Sand dont les dernières paroles, en 1876, furent « laissez verdure » qui étaient, peut-être, son ultime message aux générations futures.

Déjà, en 1873, dans Impressions et souvenirs, Sand poussait ce cri d’alarme : « Les forêts qui subsistent encore sont en état de coupes réglées et n’ont point de beauté durable. Les besoins deviennent de plus en plus pressants, l’arbre, à peine dans son âge adulte, est abattu sans respect et sans regret. (...) Si l’on n’y prend garde, l’arbre disparaîtra et la fin de la planète viendra par dessèchement, sans cataclysme nécessaire, par la faute de l’homme. (...) Qui sait si les sociétés disparues, envahies par le désert, qui sait si notre satellite que l’on dit vide d’habitants et privé d’atmosphère, n’ont pas péri par l’imprévoyance des générations et l’épuisement des forces trop surexcitées de la nature ambiante ? »

Redoutables interrogations qui n’ont rien perdu de leur actualité et qui n’ont toujours pas trouvé de réponse satisfaisante. Les prédictions de George Sand sont en train de se réaliser, hélas! On apprend, chaque jour, une nouvelle hécatombe. Les cyprès de Toscane sont décimés, les forêts d’Amazonie sont dévastées. Les ormes sont frappés d’une maladie inguérissable.

Les arbres qui ombrageaient nos routes disparaissent un à un. On les coupe parce que les autos qui vont trop vite s’écrasent contre ces arbres, descendants de ceux dont Sully ordonna la plantation a n d’assurer un peu d’ombre aux voyageurs. Ces derniers ne confondaient pas vitesse et voyage. Ils savaient respecter les arbres. Ils savaient que l’arbre, c’est un peu de ciel sur la terre.

Contre le génocide des arbres, comme contre le génocide des humains, on signe force manifestes et pétitions, sans résultat aucun. Arbres et hommes sont abattus sans que l’on puisse intervenir efficacement.

Détruire une forêt, c’est détruire ses hôtes imaginaires, les ogres et les géants, les fées et les sorcières, les lutins et les gnomes, mais aussi ses hôtes véritables, les charbonniers, les ermites, les sangliers et les cerfs.

Forêt et féeries sont étroitement liées. Quand les forêts seront anéanties, les contes de fées le seront aussi. Comment raconter Le Petit Poucet ou la Belle au bois dormant à des enfants qui ne sauront plus ce qu’est une forêt et ce qu’est un bois ?

Il est temps de réagir et de voir en chaque arbre un arbre de vie et de se répéter les paroles de ce chaman sibérien que rapporte Mircea Eliade : « Je suis l’Arbre qui donne la vie à tous les hommes ».

Julien Green me confiait un jour: «Je déteste la mer, la montagne m’ennuie, je n’aime que les arbres. Les arbres ont toujours été des amis pour moi et je les ai toujours considérés comme des personnes ».

Suivez l’exemple de Julien Green et considérez les arbres comme des personnes, comme des membres de votre famille et vous amorcerez une résurrection des arbres qui a commencé timidement à Paris.

Je suis frappé par le nombre d’arbres que l’on peut voir maintenant aux balcons de Montparnasse ou sur certaines terrasses des Champs-Élysées. Dans des jarres, dans des caisses, les lauriers-roses, les vernis du Japon, les bouleaux résistent et s’élancent à la conquête du ciel. Imaginez que Paris devienne la ville des arbres sur les toits, des arbres aux balcons? Et pourquoi pas les arbres ne trouveraient-ils pas refuge dans les villes ?

« Plus personne ne sait ce qu’est un arbre », disait mon grand-père, le pépiniériste. Comme il avait raison. Si on savait vraiment ce qu’est un arbre, on en perdrait la tête et on se ferait arbre sur-le-champ.

Les humains se changeant volontairement en arbres, cela serait, peut-être, un remède contre la déforestation? Pourquoi n’y aurait-il pas des hommes-arbres? Une nuit, j’en ai rêvé.

J’ai rêvé d’un arbre qui accomplissait l’union du ciel et de la terre. Ce somptueux spectacle était commenté par une voix qui me disait: «Les humains n’ont fait que tuer, c’est leur instinct profond. Autrefois, Dieu a pris un homme et une femme privés de cet instinct meurtrier et les a cachés au fond des forêts afin qu’ils y croissent et multiplient. Dans ces forêts se trouve leur descendance, cherche-la ».

Obéissant à ce rêve, j’ai cherché. Je cherche encore dans les forêts qui subsistent ici ou là. On ne répétera jamais assez que, en 2017 comme en 1872, nos forêts, celles de l’Europe, de l’Amérique et de l’Asie, continuent à s’épuiser inexorablement. C’est à se demander si l’arbre ne deviendra pas un objet de musée et s’il n’y aura pas, un jour, un musée des Arbres où l’on ira voir quelques rescapés sauvés de la folie des hommes qui pourront encore s’y contempler.

Car chaque arbre, pour un humain, est un miroir magique où il peut se reconnaître et trouver le sens de sa vie. Ou un exemple de vie. Un arbre ne ment jamais. C’est ce qui le distingue des hommes. Pour le reste, il est aussi fragile et son écorce porte autant de cicatrices que le cœur des humains.

Cette fraternelle ressemblance n’empêche pas les hommes de faire la guerre aux arbres. Cette guerre m’a inspiré le quatrain suivant que j’aimerais voir gravé sur ma tombe comme un testament ou un ultime manifeste en faveur des arbres, mes amours :

Lame de l’homme ? Larmes de l’arbre. L’arme de l’arbre ? L’âme de l’homme.

Je me rends compte que les arbres ont joué un très grand rôle dans mon existence pendant laquelle je n’ai cessé de me répéter cette réconfortante pensée d’Aristote : « Les arbres sont des êtres qui sommeillent ».

Peut-être parce que les arbres m’ont, au contraire, souvent tiré de mon sommeil, de mon apathie, de mes léthargies. Ils m’ont dessillé et j’ai vu le monde avec leurs yeux.

Si j’ai tant aimé l’Inde, c’est que les plus beaux arbres du monde s’y trouvent et qu’ils y sont traités à l’égal des dieux, recevant des offrandes d’encens, de poudres, de rubans multicolores.

À Jaipur, j’ai admiré un arbre dont les racines apparentes abritaient de saintes images. Il est normal que celle de Dieu qui est leur architecte des arbres soit confiée à des arbres, chapelles naturelles et économiques.

Non loin de Jaipur, à Fatehpur-Sikri, au centre d’un palais, se trouve un arbre-pilier, un arbre-trône où l’empereur Akbar s’installait pour prendre ses décisions les plus importantes. À rapprocher des stylites du Moyen-Orient qui, eux, s’installaient sur le haut des colonnes pour y méditer à leur aise. Et qu’est-ce qu’une colonne ? Un arbre de pierre qui attend sa résurrection...

Si, autrefois, avant le déluge, c’est-à-dire exactement en 1969, j’ai tant aimé New York, c’est que chaque gratte-ciel me semblait être un arbre abstrait mais habitable.

Se nicher dans un trentième étage, c’est avoir l’illusion de vivre dans un baobab atteint de gigantisme. Chaque matin, à New York, en ce printemps 69, j’allais de Sutton Place, où j’habitais, à Central Park pour y saluer les arbres.

Central Park, au matin, donne à New York un air d’innocence, une verte illusion de tranquillité. Il y avait en ce radieux printemps-là, un homme qui avait élu domicile dans un arbre. Il vivait jour et nuit dans les branches d’un cèdre. Il avait l’air tellement heureux que personne n’osait déranger son bonheur. Peut-être s’était-il confondu avec son arbre? Il me faisait irrésistiblement penser à cet ermite asiatique qui, lui aussi, avait établi son logis dans un arbre, ce qui lui avait valu le surnom de Révérend Nid d’oiseau. Dans mon inépuisable désordre, j’ai malheureusement égaré la gravure qui représentait ce Révérend Nid d’Oiseau à qui je faisais des offrandes d’écorces diverses ramenées de mes voyages.

De chaque pays que je visitais, je rapportais un morceau d’écorce d’un arbre inoubliable comme le tilleul de Beduer, l’orme de Navajas, l’olivier de Kerkennah, le bouleau du Vermland, l’eucalyptus d’Assouan, le palmier de Pusan, le saule du Connemara, le teck de Cheng-Maï, le peuplier de Jaisalmer, le mûrier de Carpentras, et tant d’autres encore...

Mes amours d’arbres m’obsèdent. Je dois tenir cette obsession de notre mère Ève qui, s’ennuyant un peu au Paradis, s’en alla chercher la compagnie d’un arbre et succomba à la tentation de goûter à ses fruits.

Mais on pardonne tout aux arbres, même d’avoir participé à la chute de notre mère Ève déjà sensible à la foudroyante beauté du premier d’entre eux.

© Éditions du Tourneciel 2018

© Photo : DR

 

Quatrième de couverture > Sa vie durant, Jean Chalon a fait des rencontres extraordinaires qui lui ont valu des amitiés exceptionnelles, comme celles de Natalie Barney, Louise de Vilmorin ou Marguerite Yourcenar qui lui écrivait : « Vous êtes un poète, mais cela, à Paris, personne ne le sait ». Auteur à succès de biographies célèbres – Le lumineux destin d’Alexandra David-Néel, Chère Marie-Antoinette ou encore Colette l’éternelle apprentie – Jean Chalon avait aussi un jardin, presque, secret : la poésie.

Celle qui l’a toujours invité à chanter les arbres, son cher Ventoux, les roses et les nuages, comme il l’a fait dans les sept volumes de son Journal. De fidèles présences auxquelles il adresse ses Ultimes messages d’amour, dont le plus poignant est cependant pour son vénéré Soleil, dont il reste aujourd’hui, et par-delà l’absence, un fervent satellite débordant de gratitude. « Chaque heure passée loin de toi est une heure perdue. »

Pages choisies par Annick Geille

Jean Chalon, Ultimes messages d’amour, Éditions du Tourneciel, mars 106 pages, 12 €

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