Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Henry Bauchau. Extrait de : Conversation avec le torrent

EXTRAIT >

23 octobre 1956

Rêve où je vois une femme très jolie, dans une pose un peu spectaculaire type mannequin, cette femme se transformait, c’était une tête de Vierge ou de reine du Moyen Âge. Cette tête était le clocher d’une église et m’évoquait Paris, de façon déchirante.

Cette tête enfin se transformait encore, la chevelure devenait un feuillage, le visage une forêt très belle. Tout plongeait dans un passé merveilleusement profond et c’était le présent cependant.

24 octobre 1956

Repris avec effort mais bonheur le travail. Commencé dimanche le poème “Industrie lourde” et aujourd’hui malgré des hésitations repris Œdipe à Paris.

Phénomène habituel, dès que j’entre dedans mes hésitations s’évaporent et je me retrouve au sein d’un monde qui vit en moi d’une vie puissante. La vibration est si forte qu’à certains moments je n’y puis tenir et dois m’arrêter. Ces vies que je tente de traduire sont plus fortes que la mienne.

Frappé par ce propos hindou : “L’Occident a comme idéal le Sermon sur la montagne mais c’est un idéal de moines, inapplicable dans la vie quotidienne. L’Occident n’a pu encore définir un idéal de vie dans le monde. Il n’ose répudier les Béatitudes tout en ne sachant pas les vivre.”

26 octobre 1956

Hier soir brusquement j’ai bien avancé dans Œdipe à Paris. Les personnages se sont animés, les gestes et les mots sont apparus. Mais aujourd’hui je suis un peu vidé. Difficile de maintenir le rythme. Pourtant il y a au fond de moi un contentement d’être reparti qui ne tarit pas malgré ma lourdeur aujourd’hui.

2 novembre 1956

Hier et aujourd’hui journées grises sous le signe de l’insomnie. Chris est en Égypte, la guerre là-bas, la révolution en Hongrie, la roue tourne et je suis toujours dans son orbite.

Curieux l’ennui que L. ressent ici dès que je ne crée plus, ennui qui disparaît dès que je recommence à travailler. Il est vrai que notre présence ici n’a de sens que dans ce travail.

Les meilleures conditions de travail possibles. Le vieux rêve. Pourtant Gengis Khan c’est dans les pires conditions de travail ou presque que je l’ai écrit, bruit, gêne, déplacements incessants, santé chancelante, rien n’a manqué pour me contrarier et pourtant cet amas de difficultés m’apparaît maintenant comme ayant peut-être été utile à l’œuvre.

4 novembre 1956

En face de moi-même je me trouve le plus souvent médiocre, parfois de grandes pensées me viennent, des images me saisissent. Mais en général je vis à un niveau de vitalité et de pensée plutôt bas. “Bas” n’est peut-être pas le mot exact, je devrais dire sans doute sans passion, sans élan, sans échange profond et vivant.

L’esprit non provoqué, non bousculé par des curiosités, des étonnements, a tendance à s’endormir. Ou bien faudrait-il qu’il soit capable de dépasser l’accident, de survoler le quotidien et à travers lui d’embrasser le monde. Mais je n’en suis pas là.

J’écoute une cantate de Bach. Ces grandes altitudes calmes, ces descentes vertigineuses vers l’allégresse de l’instant, ces repos ineffables dans l’ouverture du cœur, cette inspiration infiniment longue qui parvient jusqu’à l’éternel et revient si parfaitement dans l’expiration au rivage de la terre, tout cela est pourtant proche de moi. Mais je ne m’imagine pas capable encore de rendre cette joie toute pénétrée de la connaissance de la douleur.

Là est cependant le plus grand art, en comparaison de cela tout le reste est mineur. Dire la douleur chaque talent en est capable. Mais dire la joie jaillissant de la douleur et retournant vers elle dans l’amour pour l’étreindre et la féconder, cela seul un homme ayant vraiment assumé toute son humanité en est capable.

5 novembre 1956

Je termine ce matin un poème “Les chars de novembre” que m’ont inspiré les événements de Budapest.

Je constate que peu à peu j’en ai enlevé presque tout ce qui se rapportait aux événements précis.

Est-ce éloignement de l’événement, de l’histoire qui se fait ?

Les événements de Hongrie m’ont frappé, j’y ai senti un souffle d’espoir et de vie.

La répression des Russes me paraît révéler leur faiblesse profonde, la révolte hongroise comporte bien des équivoques.

À travers ces convulsions un au-delà se dessine peut-être, non dans les formes politiques, mais dans les forces économiques et dans celles de l’esprit qui ébranlent les structures périmées.

LES CHARS DE BUDAPEST

Le jour des Morts s’est écoulé dans une absence aveugle, dans un sommeil de l’âme écrasée par le froid

Et les chars de novembre roulent sans fin vers la connaissance de la douleur.

Mais demain le soleil mitraillé dans la ville, Pourrez-vous le cerner dans les rues des faubourgs Et s’il avoue la nuit les crimes de la lumière, Pourrez-vous le matin le jeter dans la fosse ?

6 novembre 1956

Les événements marchent et je continue à noircir du papier de mes écritures dérisoires.

7 novembre 1956

Depuis quelques jours à cause des événements j’écoute les communiqués à la radio. Je n’en ai pas l’habitude et suis stupéfait du déluge de paroles et de commentaires dont s’accompagne la moindre action.

Il y a là un énorme bavardage diffus, prétentieux, un pharisaïsme prolixe dépassé aussitôt que proféré. En écoutant cela on comprend que presque rien ne demeure. Nous sommes pris dans un mouvement marin où tout s’efface et où aucun ordre n’arrive à s’exprimer.

Étrange figure compassée de Staline s’abattant sur le sol, tandis que les câbles tirent et que les jambes entaillées de la statue se brisent. En nous aussi, périodiquement, des dictateurs vieillissent et doivent être abattus.

Il y a dans la démocratie un retour à la vie élémentaire, à la mère nature, et aux luttes familiales équilibrées par la structure de la famille. Qu’est-ce qui joue là le rôle du père ? La tradition, la loi, peut-être. Dans un monde qui comme le nôtre cherche de nouvelles structures ce qui manque dans la démocratie c’est un principe de rigueur. La force du communisme est d’avoir trouvé ce principe dans le Parti. Sa faiblesse est dans sa défiance, la triste atmosphère de soupçon et de répression dont il s’environne.

Ne pas

Ne pas croire

Qu’on est au centre

Ne pas

Ne pas croire

Qu’on n’y est pas.

De quelles ruses ne me servirai-je pas pour ne pas faire cette œuvre qui me fait ?

L’homme qui se fait c’est par l’œuvre. Pas d’autre voie.

Je suis un peu excédé par ma pièce, par un certain ton gris, neutre, que cependant je sais que je dois lui donner. Je voudrais retrouver les cadences héroïques de Gengis Khan. Mais quoi, on n’écrit pas ce qu’on veut, ce sont les personnages qui dictent.

Écrivant Gengis Khan j’étais porté à la fois par un doute et un espoir puissant. J’ai cru au triomphe proche. Je l’ai espéré. Je me retrouve devant des tâches longues, peut-être encore des années de vie ennuyeuse à Gstaad. C’est l’excitant qu’il me faut retrouver.

8 novembre 1956

Seules les images du mal m’attirent assez puissamment pour que je puisse en extraire le bien.

En relisant Les Noyers de l’Altenburg de Malraux, je suis saisi par le passage où l’ethnologue explique ce qu’étaient les rois liés aux astres, avant l’histoire. Pourquoi ces images de rois dont l’existence était liée aux cycles de la lune jusqu’à ce qu’on les étrangle rituellement une nuit dans une grotte, ont-elles sur moi une telle action ? Je ne puis me l’expliquer.

Pourtant cette image agit en moi comme une image épique, elle fait lever dans mes tréfonds le sentiment du destin dans toute sa force.

La vision du monde indépendant de nous est presque insoutenable. Est-ce faiblesse de notre part ou sentiment juste que nous ne pouvons nous concevoir qu’en lui et avec lui ?

9 novembre 1956

Hier soir je lis à L. la fin de Personne, le nouveau titre d’Œdipe à Paris. Elle est touchée. Je ressens une sorte d’épuisement heureux et reprends avec plaisir la lecture du Nietzsche d’Andler.

Je n’ai guère de pensée derrière laquelle il n’y ait un sentiment ou une émotion sexuelle, sauf peut-être la pensée du destin.

Habitude de réduire son existence à la conscience qu’on en a mais somme toute mes ongles poussent et je m’en aperçois rarement.

Parfois il me semble que sous la croûte de la conscience il n’y a en moi qu’une immense et diffuse attente sexuelle. Qu’elle se concentre et la conscience est submergée.

Le sexe en tête. L’histoire et non moins l’histoire de la pensée revêt cela de bien de noms.

L’ombre s’habille en homme.

À deux ans de distance, ce congé de novembre m’aura été favorable. En 1954 c’est le tableau III de Gengis Khan et la lutte du Roi d’Or et de Gengis Khan qui sont nés. Maintenant c’est Personne tout entier.

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13 novembre 1956

Je voudrais essayer de dégager pour moi-même ma réaction devant ces événements.

Pour le Moyen-Orient c’est un mélange de désolation, de dérision et de respect. Désolation pour la façon lamentable dont on a fourvoyé une fois de plus les peuples anglais et français. Dérision devant la conduite des opérations, les déclarations officielles des deux camps, respect pour les Israéliens, les seuls à sortir honorablement du conflit.

Pour la Hongrie c’est autre chose, la joie du dégel au moment où la victoire a semblé assurée, ensuite une amertume lourde traversée d’espérance que j’ai tenté de restituer dans “Les chars de novembre”, et enfin une admiration croissante pour cette résistance qui se maintient malgré tout. La révolte des Hongrois n’est peut-être qu’un épisode dans l’histoire de cette époque mais c’est un tournant où l’on sort de la peur pour aller vers le courage.

L’homme est décidément plus que nous ne pensons, on ne peut jamais désespérer de lui, voilà ce que j’ai ressenti en suivant au jour le jour les événements de Budapest.

 

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Quatrième de couverture > Quand Henry Bauchau, en 1954, entame ce Journal, il ne soupçonne pas qu'il lui faudra un demi-siècle et près de trois mille pages pour y préméditer, y interroger et y refléter, volume après volume et livre après livre, chaque étape de l'immense œuvre en cours. Découvrir ce premier tome (le dernier qui restait à paraître), c'est d'abord partager ses espoirs et ses doutes. Par ce Journal, le lecteur s'aventure en effet dans l'atelier d'un grand artiste en devenir, est témoin de ses tentatives, sa foi, son opiniâtreté dans le combat avec la peur d'échouer, ses sources d'inspiration, son élan poétique et son constant dialogue avec la création.

Henry Bauchau, psychanalyste, poète, essayiste, dramaturge, romancier, est né à Malines (Belgique) en 1913, et mon à Louveciennes en 2012. Toute son œuvre est disponible chez Actes Sud.

Pages choisies par Annick Geille

Henry Bauchau, Conversation avec le torrent : Journal (1954-1959), Actes Sud, février 2018, 282 pages, 23 €

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