Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. Elle tient une rubrique mensuelle pour le journal Service Littéraire et dirige la Sélection en ligne du Salon littéraire. Elle vient de publier son onzième roman, Rien que la mer, aux éditions La Grande Ourse.

Mathieu Larnaudie. Extrait de : Les jeunes gens

EXTRAIT >

En entrant à Sciences Po, il éprouve le même sentiment que tous les provinciaux qui débarquent : celui d’appréhender une bourgeoisie parisienne qui est un monde en soi, avec ses réseaux déjà formés, ses règles dont il faut faire l’apprentissage. Immanquablement, que l’on soit un Rastignac, un Rubempré, un Sorel ou un Moreau en puissance, l’invariant des romans de formation français du XIXe siècle continue de se répéter pour tous les arrivants, et cette étape de leur biographie en fait, chaque fois, l’argument d’un roman d’initiation en abrégé.

Sur ce qu’il découvre, le regard de Sébastien Jallet, qui fait partie des – seulement – 5 % d’élèves boursiers à Sciences Po, est déjà aiguisé, et son prisme politique acéré ; les inégalités qu’il constate sont béantes. Il milite à l’UNEF-ID, fait partie des MJS de l’école ; en compagnie de Mathias Vicherat, il y crée une branche d’Attac, avec la volonté de proposer une alternative à la doxa libérale qui règne en maître dans la maison de la rue Saint-Guillaume.

Il pense que la transformation sociale passe par l’exercice du pouvoir, vote Chevènement par attachement à la République, travaille avec Jean-Luc Mélenchon, Gérard Filoche, Julien Dray. « Mélenchon voulait constituer une avant-garde éclairée parmi les élites », raconte-t-il à propos du leader de la France Insoumise, pour lequel, comme Mathias Vicherat d’ailleurs, on sent qu’il garde de l’affection, même s’il n’en partage plus les idées.

« Nous sommes tous majors de l’ENA », plaisante-t-il, puisque le classement a été annulé. « Être de la même promo permet une confiance réciproque, une facilité, je sais que je peux les appeler n’importe quand, leur parler cash, les interpeller », ajoute-t-il au sujet de ses camarades. De fait, ses postes successifs l’ont souvent amené à collaborer étroitement avec certains Senghor – surtout ceux qui, comme lui, cultivent une fibre sociale-démocrate et planchent sur les affaires sociales ou urbaines.

Presque tout le quinquennat Hollande, il l’a passé dans des cabinets ministériels : d’abord comme directeur adjoint du ministre délégué à la Ville, François Lamy, de 2012 à 2014, puis de la ministre des Droits des femmes, de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, Najat Vallaud-Belkacem ; il est à ce moment-là l’adjoint d’Étienne Grass et collègue de Sheraz Gasri. Désigné directeur de cabinet de Myriam El Khomri, secrétaire d’État chargée de la politique de la Ville, dépendant de Matignon, il bosse alors beaucoup avec Nicolas Grivel. Il suit El Khomri au ministère du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social où il ne reste que quelques mois, avant d’être nommé au CGET.

Depuis l’élection de François Hollande, Nicolas Grivel, de son côté, a connu un itinéraire assez comparable à celui de son ami Sébastien Jallet. Lui aussi a enchaîné les places dans les ministères, avant de prendre la tête d’une grande institution liée aux affaires sociales. Originaire du bassin sidérurgique lorrain, près de Nancy, Nicolas Grivel a été très tôt sensibilisé à ces questions : ses parents déjà étaient travailleurs sociaux, et son père maire du village de 1 500 habitants où il a grandi ; à l’entendre en parler pudiquement, dans une brasserie de la rue de Rennes, avec une cravate bleu ciel assortie à ses yeux, le sourire jamais très loin des lèvres, on croirait qu’il poursuit le même engagement par d’autres moyens, et à un autre niveau.

À la sortie de l’ENA en 2004, il intègre l’IGAS, l’Inspection générale des affaires sociales, et participe, fort de sa connaissance des dossiers sociaux, à la campagne de Ségolène Royal en 2007, dans le rôle d’un « militant techno », rédigeant des notes, des interviews, des éléments de langage, y faisant l’expérience, raconte-t-il, du « circuit très compliqué des commandes lors d’une campagne électorale ».

En 2012, il est dircab adjoint de Michel Sapin au ministère du Travail ; il raconte avoir, pour connaître son avis sur cette sollicitation, adressé un SMS à Emmanuel Macron qui l’a encouragé ; lors de la passation, il croise Marguerite Bérard-Andrieu qui, elle, quitte la rue de Grenelle dans le sillage de Xavier Bertrand. Sous François Rebsamen, au même ministère, il est promu directeur de cabinet. Et tandis que Sébastien Jallet vient lui succéder en accompagnant Myriam El Khomri, Grivel part prendre la direction de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU).

Créée par Jean-Louis Borloo en 2004 afin d’intervenir dans les quartiers vétustes ou délaissés, l’agence a pour vocation de coordonner l’action publique dans des zones urbaines paupérisées, souvent en proie à des phénomènes de ghettoïsation ou à la montée des communautarismes. Elle valide les projets de rénovation proposés par les municipalités et les collectivités territoriales, et cofinance les travaux.

« Beaucoup de choses s’y jouent pour la cohésion nationale », soutient Nicolas Grivel. Sur les 200 quartiers « d’intérêt national » identifiés et concernés par les programmes de rénovation, Grivel en a arpenté 185, du Blosne à Rennes jusqu’aux quartiers nord de Marseille, en passant par le Neuhof à Strasbourg ou la Seine-Saint-Denis. Il compte probablement parmi les personnes qui, en France, connaissent le mieux les configurations géographiques et architecturales, les données statistiques, la composition sociale de ces zones urbaines.

C’est Étienne Grass qui a nommé Nicolas Grivel à l’ANRU, quand il était le dircab de Najat Vallaud-Belkacem. Ces deux-là se connaissent depuis 1996: Nicolas était en prépa avec la grande sœur d’Étienne. Fils d’enseignants de la banlieue de Nancy, Grass se dit un pur produit de l’Éducation nationale et des œuvres laïques, qui a grandi dans les locaux de l’école maternelle. Au divorce de ses parents, il vient vivre en centre-ville, change de lycée et rencontre en seconde sa future femme. Elle l’a « reprogrammé », sourit-il, en lui faisant découvrir un univers qu’il ignorait ; dont l’existence de Sciences Po.

Afin d’épater sa jeune fiancée, lui qui se destinait au lycée technique « bûche comme un dingue » pour avoir le concours de la prestigieuse école parisienne, sans même passer par la classe prépa. Résultat : il est le plus jeune étudiant à Sciences Po.

Déjà père de famille à l’ENA, il a peu d’argent et le consacre essentiellement aux allers-retours entre Paris et Strasbourg. Il travaille beaucoup, peut moins se permettre de sortir que la plupart de ses condisciples. « On était les pouilleux », dit-il, par comparaison avec les Parisiens et les plus fortunés – ceux que sa grande amie Sheraz Gasri appelait à l’École les « beautiful people ». Il a vu comment étaient avantagés ceux qui venaient des meilleures familles, ne se prive pas d’une pointe acerbe sur l’inégalité des chances, ceux à qui elle profite, et en premier lieu les « enfants d’archevêques », comme on appelle les rejetons d’énarques. « Déjà, le grand oral est un exercice de cooptation, confirme Sébastien Jallet : on se rend tout de suite compte que l’on n’est pas de ce monde et que les élites y sont favorisées. »

« La reproduction sociale joue surtout en sortant, moins à l’École », relève Étienne Grass, qui se rappelle également que, lorsqu’il a eu l’ENA, son père lui a dit, par signe de complexe social : « Tu sais, dans deux ans, on ne pourra plus se parler. » Même si ni lui, ni Sheraz Gasri, Sébastien Jallet ou Fabrice Casadebaig ne le formuleraient ainsi, le fait d’appartenir à la société dont l’ENA ouvre les portes demeure bien plus problématique pour ceux qui ne sont pas du sérail originel que pour ceux qui en font partie depuis toujours. Il n’est pas facile d’en finir avec les complexes et les sentiments d’illégitimité. L’ENA aussi a ses transclasses, selon le terme formé par la philosophe Chantal Jaquet (1). On a beau toucher à la fleur, comme dit Rami Adwan, l’aristocratie républicaine qui vous accueille pour vos mérites continue de vous faire sentir que vous ne serez jamais complètement des siens.

1. Chantal Jaquet, Les Transclasses ou la non-reproduction, PUF, 2014.

© Grasset 2018

© Photo : Philippe Matsas

 

Quatrième de couverture > Depuis 1945, l’ENA fournit à l’État ses plus zélés serviteurs, mais les diplômés de la « promotion Senghor » (2002-2004) se distinguent par leur précocité. En quelques années, plusieurs ont accédé à de très hautes fonctions, dans les cabinets ministériels et les ambassades, à l’Élysée ou au directoire de grandes entreprises. Au premier rang, Emmanuel Macron, président de la République à 39 ans. Ce millésime est-il unique ? Que nous dit-il sur l’évolution de l’École, fleuron de la République ? Qui sont ses élèves, quels sont leurs ambitions, leurs méthodes, leurs parcours ? À travers ce club distingué, Mathieu Larnaudie raconte la formation d’un réseau de pouvoir. Les « Senghor » ont fait de leur jeunesse un atout majeur : contestant l’école tout en préservant leurs intérêts, adoptant pour langage un cocktail mêlant l’administration et le business, jouant des nouvelles formes de médiatisation, échangeant une fonction prestigieuse pour une autre... Ces jeunes gens pressés seraient-ils « en même temps » des énarques à l’ancienne, témoignant du rôle cardinal que l’École occupe dans notre imaginaire national ? Au cœur d’un étonnant microcosme, une enquête remarquable, par un romancier passionné de politique.

Mathieu Larnaudie codirige les éditions Inculte. Il est l’auteur de six romans dont Acharnement (Actes Sud, 2012) et Notre désir est sans remède (Actes Sud, 2015).

Pages choisies par Annick Geille

Mathieu Larnaudie, Les jeunes gens, Enquête sur la promotion Senghor, Grasset, avril 2018, 208 pages, 18 €

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