Les forêts de Ravel de Michel Bernard : le concert de la Grande Guerre

Peser 48 kilos, c’est bien assez pour composer La Pavane pour une infante défunte, Gaspard de la Nuit et des Valses nobles et sentimentales. La grâce ne pèse pas. Mais les hommes sont lourds. La guerre éclate. Il manque deux kilos à Maurice Ravel pour faire un soldat. On ne veut pas de lui dans cette foule sonnante et trébuchante, ce tintement de godillots et ces concerts d’obus. A 41 ans, il réussit pourtant à servir son pays, enfin, et rejoint un régiment du Train, ce 10 mars 1916. Ses délicates mains de pianiste conduisent un camion qui fait la navette entre Bar-le-Duc et Verdun parmi une soudaine crue d’hommes qui noie le pays barrois sous le flot énorme de la guerre mondiale. C’en est fini du déshonneur des embusqués parisiens. Mais la mort est là, partout, dont chaque jour augmente l’ombre. Ravel reçoit, comme ses camarades de régiment, son brevet de courage d’une tenue bleu horizon. Et c’est Verdun, où le compositeur-soldat ravitaille un grand sous-marin posé sur les sables de la guerre. Entre les tirs, les éclats de sang et la grande peur, aux rares moments de rémission des combats, le musicien en disponibilité s’ouvre aux trilles des pinsons, roitelets et autres chardonnerets frondeurs, pour qui la musique est encore possible. Il sait reconnaître aussi les calibres des obus et leur puissance destructrice au bruit qu’elles émettent.

 

Devenu chauffeur de l’ambulance, Ravel trouve dans les replis d’un château digne du Grand Meaulnes – dont Alain-Fournier, son auteur, vient de mourir pour la France – un piano demi-queue, auquel il confie la vie souterraine qui le traverse depuis le début des hostilités. Malgré les dissonances et les éclats, les puissances de la musique sont encore à portée de main et d’oreilles. Ravel interprète Chopin devant ces moitiés d’homme parfumés à la guerre, infirmes qui retrouvent, entre deux salves, le chemin de la beauté. Peu à peu, Ravel acquiert une sorte de sérénité, plongé au cœur de la grande forêt meusienne colorée de légendes, dont celle de Jeanne d’Arc à laquelle il rêve de consacrer un opéra. Eloigné du front, il voit le temps s’épaissir comme une liqueur, jusqu’à sembler ne plus couler. Il compose alors Le tombeau de Couperin, parcourant ses notes comme un paysage ancien fixé sur une mauvaise photographie, ou la Suite française, pour le piano.

 

Revenu à la vie civile, Ravel ne veut plus entendre la trépidation de Paris, ni ses oratorios désordonnés. Il acquiert son Belvédère de Montfort-L’amaury, entre les châteaux de Versailles et de Maintenon. Ce sera sa solitude, sa Thébaïde heureuse, d’où il voit la grande peau muette et mouvante des forêts par-dessus le couvercle de son clavier d’où jaillit L’enfant et les sortilèges et tant d’autres pièces miraculeuses. Il s’est entouré, malgré lui, des fantômes familiers qui accompagnaient affectueusement l’autre moitié de sa vie. Un jour, il reçoit une lettre d’un certain Paul Wittgenstein, pianiste manchot, qui lui demande une faveur particulière : une œuvre qu’il jouera de son bras valide. Le concerto pour la main gauche est né. Le temps reprend sa marche. L’expérience atroce et fraternelle de Verdun revient sous les doigts de Ravel, qui entend de nouveau passer la noria des lourds camions, cette armée qui marche en basse continue. Ce roulement mécanique, il le fait entrer dans Le concerto en sol. Ce sera l’hymne secret des soldats de Verdun.

 

Michel Bernard a parfaitement rendu le son d’une époque, le rythme syncopé d’une guerre dans une prose souple et tendue qui est un hommage bouleversant à l’auteur du Boléro. De Ravel, il écrit encore : Il avait affirmé que les hommes vivent plusieurs vies consécutives, jusqu’à ce que leur actes les rendent dignes d’un monde dont la beauté est inconcevable, et que de tous les mortels, les musiciens étaient les plus proches du terme ultime, de la béatitude ineffable, puisqu’ils en répandaient le son, en suggéraient l’idée et en fondaient la croyance parmi les hommes.

 

Frédéric Chef

 

Michel Bernard, Les forêts de Ravel, La Table Ronde, janvier 2015, 172 pages, 16 €

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