Laure Adler raconte la pionnière du design

Voilà un très beau livre aux pages tranchées en jaune, on a l’impression de tenir en mains un vieil opus du temps passé. On l’ouvre avec délicatesse. Le craquement du papier offre une musique nostalgique. Les photos noir & blanc laissent dériver l’œil. On contemple la beauté des clichés. Des œuvres.

Mais qui est Charlotte Perriand ? Un prénom pour les spécialistes de l’architecture. Les passionnés de design. Mais pour les amoureux de l’art ? Sans parler du grand public ? Rien, ou presque. D’où l’importance de l’exposition qui se tient actuellement à la fondation LVMH.
Charlotte Perriand est portant l’une des rares créatrices de cet univers artistique qui fait l’objet de grandes rétrospectives. De son vivant, tout d’abord. Puis après, et dans le monde entier ! Dans les musées les plus prestigieux…
Charlotte Perriand est aussi – avec Jean Prouvé – la vedette des ventes de design chez les antiquaires et les maisons de vente à Séoul, Londres, New York, Paris. Alors, pourquoi un tel oubli ? D’où provient cette amnésie collective ?

Une raison culturelle, tout d’abord. En France, le design est négligé. Décrié. Il n’a toujours pas le statut d’art majeur. Puis une évidence – toujours aussi insupportable : c’est une femme ! – et donc une oubliée de plus de l’Histoire… D’ailleurs, une fois encore, son nom est associé à celui d’un homme. Elle n’a pas été volée de son œuvre – comme le fut la baronne Freytag-Loringhoven par Marcel Duchamp – mais Le Corbusier a poussé un peu loin le bouchon… L’émancipation de son élève lui coûtait. Charlotte fit donc sans Corbu. Fille solaire, audacieuse, elle imposa ses choix artistiques. Elle était une femme libre, engagée, qui œuvrait pour le progrès. Si aujourd’hui cela fait sourire, à l’époque c’était autrement important ! Progrès pour l’humanité. Pour chaque être humain…

Charlotte croyait au bonheur, aussi. La naïve. Elle aspirait à la plénitude du bonheur. Cette sensation de bien-être physique et psychique. Elle s’y investit à fond. Fut trahie, déçue mais ne cessa jamais de se battre…
Contemporaine de Sonia Delaunay, elle apparaît aujourd’hui comme une grande penseuse de l’espace. Conceptrice de la modernité de l’espace. De l’agencement. Toujours dans l’idée de mettre en avant l’humain. Lui donner la meilleure place dans le monde des objets.

Rêveuse, utopiste, Charlotte Perriand passa sa vie entière à travailler sans compter. Elle nous lègue son univers. Objets manufacturés ou uniques. Territoires inventés pour célébrer l’habitat consacré à l’Homme. Elle avait une prescience de l’avenir, une poésie et une douceur qui nous manquent cruellement aujourd’hui. Époque des tyrannies bien pensantes. Écologie versus Libéralisme, en oubliant l’humain. Charlotte croyait que le bonheur de vivre et le progrès étaient des impératifs catégoriques et des nécessités vitales.

Annabelle Hautecontre

Laure Adler, Charlotte Perriand, 272 illustrations, 195 x 255, Gallimard, octobre 2019, 272 p.-, 29,90 €

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